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Full text of "Oeuvres de Louis 14"

OEUVRES 

DE 

LOUIS XIV. 

TOME I. 






Les sieurs Treuttee et Wùrtz mettent cette édition des 
OEuvres de Louis xiv, sous la sauve-garde des loix , spéciale- 
ment de celle du 19 juillet 1793 , an a de la République , et du 
décret impérial du premier germinal an i3, concernant la 
librairie. Ils ont d'ailleurs rempli toutes les formalités exigées 
par ces loix , pour s'assurer la propriété incontestable de leur 
édition : en conséquence ils poursuivront comme contrefacteurs, 
devant les tribunaux , quiconque imprimera et vendra , sans 
leur autorisation expresse et par écrit , la totalité ou aucuns 
fragmens ou morceaux détachés conformes au contenu de la 
présente édition. 



DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET. 



1*1 




'f/y/////;/ Alruc ? 



ŒUVRES 

DE 

LOUIS XIV. 

TOME I. 



MEMOIRES 
HISTORIQUES ET POLITIQUES. 



A PARIS, 

Chez Treuttel et W t)rtz, libraires ; ancien hôleî 
deLauraguais, rue de Lille, n° 17, vis-à-vis lesThéatins; 
Et à Strasbourg, même maison de commerce. 

1806. 



Cette édition des OEuvkhs de Lodis xiv a été imprimée, 
l°. sur la copie de ses manuscrits originaux et les pièces remise* 
par Louis xvi , en 1786 , à M. le comte de Grimoard; 3°. sur 
de nombreux matériaux puisés dans les collections et les porte- 
feuilles de celui ci ou dans d'autres sources, et qu'il avoit classé» 
par ordre , de même que les Mémoires militaires, dont il a com- 
posé le3 supplémens. 

M. Ghotjvelle s'est chargé de la rédaction, i°. de l'Avertis- 
sement sur \às écrits de Louis xiv , et sur tout ce qui compose 
la collection de ses OEuvres; a°. des Considérations nouvelle» 
sur Louis xiv; 3°. d'ajouter des notes et des éclaircissemens 
par-tout où il en manquoit , aux Mémoires historiques, aux 
Lettres particulières , aux Opuscules littéraires et aux Pièces- 
historiques et anecdotiques. 




709229- 



l, 



AVIS DES LIBRAIRES. 



Ciîtte collection des écrits originaux de Louis xiv, 
annoncée depuis long-temps et portée à six volumes, 
malgré la plus grande sévérité dans le choix des ma<s 
tières, n'a été retardée que par la multiplicité des soins 
nécessaires pour la produire avec tous les avantages dont 
elle étoit susceptible. 

Nous avons cru devoir y joindre une Chirographie 
ou suite de planches qui offrent des copies figurées de 
l'écriture de Louis xiv et de vingt «un des principaux 
personnages qui ont illustré son règne dans la carrière 
militaire, politique et littéraire. 

U Avertissement de l'Editeur qui suit la Chirogra- 
phie , expose avec tous les détails qu'on peut désirer , 
l'origine et l'authenticité des manuscrits sur lesquels 
cette collection a été imprimée; manuscrits dont la 
Bibliothèque Impériale ne possède que la moindre 
partie. 

On verra aussi par les Considérations sur Louis xir et 
la lettre de M. le général Grimoard précédant son travail 
sur les Mémoires militaires de ce Monarque, quel jour 
nouveau jettent sur sa personne et son règne , ses divers 
écrits, dans l'ordre où on les a rangés, avec les éclair- 
cissemens qui les accompagnent; et au moyen de l'espèce 
de concordance qu'on a tâché d'établir enlr'eux , le 
lecteur se convaincra combien ce qu'on a publié jus- 
qu'ici sur l'histoire civile, politique et militaire de ce 
Prince est encore fautif et incomplet. 

Mais de plus, nous pouvons ajouter que l'histoire des 

«UV. T)E LOUIS XIV. TOME I, 



ij AVIS 

autres pays n'y gagnera pas moins que celle de France?, 
Les Anglais, par exemple, y apprendront que mal- 
gré l'intéressant recueil du chevalier Dalrymple, les 
liaisons secrètes de leurs rois Charles n et Jacques n 
n'étoient pas totalement connues, ni dans leur nais- 
sance, ni quant à leurs motifs. L'Allemagne y verra 
éclairci tout le mystère d'un traité de partage éventuel 
de la monarchie d'Espagne, long-temps inconnu, entre 
l'empereur Léopold et Louis xiv. Les Espagnols trou- 
veront en outre des délails ignorés sur les démarches 
politiques qui préparèrent le changement de leur an- 
cienne dynastie. La singulière révolution qui se fil en 
Portugal dans l'année 1667, y est développée avec un 
grand nombre de particularités omises ou déguisées 
dan3 les Mémoires qui en ont été donnés. Enfin, les 
nations du Nord y remarqueront aussi bien des faits 
nouveaux qui les intéressent. 

Cet exposé, joint à Y Avertissement de l'Editeur, suffiroit 
peut-être pour faire sentir l'extrême différence qui exisle 
entre les (Euvres de Louis xiv que nous publions et le 
livre qui a paru dans le courant de février dernier, sous 
le titre de Mémoires de Louis xiv écrits par lui-même, 
mis en ordre et publiés par M. J. L. M. de Gain- 
Montagnac. Paris, Garnery , 1806, deux parties en un 
volume in-8°. Mais il est essentiel que le public sache , 
que si ce livre, ( sur lequel notre entreprise et même ses 
premières annonces ont une antériorité prouvée, ) a ce- 
pendant paru le devancer , c'est seulement parce que 
l'édition dont il s'agit, même dans le peu qu'elle con- 
tient, est tronquée, infidèle et défectueuse, autant que 
la nôtre offre un ensemble complet et soigné dans 
i put es ses parties. 

Nous avons porté ce fait a,u dernier degré d'évidence 



DES LIBRAIRES. iij 

dans l'examen comparatif de la portion des écrifs de 
Louis xiv qu'a prétendu meltre au jour M. de Gain- 
Montagnac. Cet examen est imprimé clans le Journal 
général de la Littérature de France , année 1806 , n° 6*. 
La grande étendue de cet examen , moindre encore que 
celle des altérations grossières dont il fournit la preuve, 
seroit ici trop rebutante. Nous nous bornerons donc à 
en extraire les résultats, sur lesquels nous réclamons 
l'attention en faveur de leur brièveté. 

i°. Observons ce qui concerne les Mémoires histo- 
riques. 

Quant à l'année 1661 , au lieu de transcrire le ma- 
nuscrit du premier livre et de la première section du 
second, qui se trouvent à la Bibliothèque Impériale, 
de la main de Pellisson , ou même deux mauvaises édi- 
tions qui en ont été faites en 1767 et en 1789 (1), on 
n'en donne qu'une trentaine de pages copiées sur des 
lambeaux des premières minutes ou brouillons qui , 
comparés aux morceaux pareils dans la mise au net , 
offrent les différences les plus importantes. Sur la suite 
de 1661 et sur l'année 1662, on ne donne rien, et 
cela se conçoit, puisqu'en effet celle suite n'existe pas à 
la Bibliothèque Impériale, et ne se trouve que dans les 
manuscrits qui nous ont servi. 

2 . Sur i663, 1664 et i665, on a négligé même de 
publier les notes sommaires de la main de Louis xiv 9 
qui dévoient servir pour les Mémoires de ces années. 

Ainsi toute la première moitié du travail historique 
de Louis xiv manque réellement dans l'édition de 
M. Garnery. 

3°. Quant aux années 1666, 1667 et 1668, dont M. de 

(1) Voyez l'Avertissement de l'Editeur» 



IV AVIS 

Gain-Montagnac a voulu donner les Mémoires d'après 
les minutes qui s'en trouvent à la Bibliothèque Impé- 
riale , en consultant notre édition et Y Examen compa- 
ratif sus-mentionné , on verra de quelle manière ils sont 
altérés , mutilés , défigurés. 

4°. L'ensemble de ces altérations et lacunes offre un 
total de plus de six cents articles , dans lesquels on n'a 
compris ni les fautes purement typographiques , ni les 
interversions de mots quand elles ne changent point 
le sens. 

Sans égard au respect dû au texte d'un tel auteur, 
des passages imporlans, des phrases entières, des mem- 
bres de phrases , des mots essentiels ont été supprimés. 
On en trouvera des exemples remarquables jDages 70 , 
80 , 1 1 5 , 142, 1 89 , 193 , 2o3 , 2.82 du tome 1 , et pages 
8 et 22 du tome 11 , comparées aux endroils correspon- 
dais de notre édition. Les vides que produisent ces 
omissions, volontaires ou non , sont quelquefois de plu- 
sieurs pages. 

Ailleurs , des lacunes et des variantes sont supposées 
à lort, faute d'avoir compris ou étudié le manuscrit, 
voyez page 70. 

Le nombre des mots changés et des noms propres 
défigurés est trop grand pour être noté ici, et nous 
sommes obligés pour cet article de renvoyer au relevé 
inséré dans le Journal sus-mentionné, les lecteurs qui 
pourront supporter l'ennui de cette énumération. 

Quelquefois on reconnoît que les termes faussement 
substitués à la place de ceux qu'offre la minute ou 
brouillon , ne l'ont été que parce que le copiste n'a pu 
ni lire ni comprendre ceux-ci. 

Les pages 66, 68 , 76, 77 et 80 du tome 11, offrent des 
insertions de mots et de passages qui avoienl été rayés 



DES LIBRAIRES. V 

dans le manuscrit et qui n'ont aucune suite avec les 
antécédens. 

5°. Les variantes que l'Editeur a rassemblées dans la 
seconde partie, depuis la page 5g jusqu'à la page 75, 
n'offrent qu'un ramas d'incohérences ; au lieu qu'il 
auroit pu leur rendre de l'intérêt , leur sens même en 
les mettant à leur vraie place. Il les a tellement négligées 
qu'il seroit aussi impossible que superflu d'en relever 
par détail les fautes , presque toutes les lignes en étant 
remplies. 

11 en est de même des fragmens de l'année 1668: 
pour en juger, nous invitons le lecteur à comparer ces 
lambeaux de la page 76 à io3 avec le même morceau 
intéressant et complet, tel qu'il se trouve tome 11 de 
notre édition de la page 344 à 372. 

6°. Nul soin d'ailleurs dans l'édition de M. de Gain- 
Montagnac , pour épurer et éclaircir le texte. Tantôt 
on prodigue les alinéa de manière à rompre mal à pro- 
pos la période et le sens (pages 54, 91, 92. 98, 104, &c). 
Tantôt on supprime ces repos ou ces séparations lorsque 
le sens change, ou que le passage d'un article à l'autre 
les rend indispensables ; et on ne trouve jamais les ma- 
tières divisées par articles , ni les articles annoncés par 
des titres indicatifs. 

7 . A l'égard du travail particulier de l'Editeur, non- 
seulement il s'en est épargné les parties qui eussent été 
les plus utiles, mais ce qu'il a tenté d'en faire ne s'ac- 
corde que trop avec le texte , pour l'inexactitude et l'in- 
suffisance. 

Il ne donne dans son Avertissement aucun des détails 
nécessaires pour assurer aux manuscrits de Louis xrv la 
confiance qui leur est due. Il a ignoré 9 quant aux mi- 



V j AVIS 

mites des Mémoires historiques , qu'elles sortoient des 
mêmes mains que les trois volumes d'écrits autographes, 
c'est-à-dire du maréchal de Noailles. Il a tellement mé- 
connu l'écriture du Roi , qu'il rapporte comme de sa 
main, un passage (pages 6 et 7 de l'Avertissement) qui 
est visiblement de la main du rédacteur Pellisson. Ni 
sur ce rédacteur, ni sur la manière dont les Mémoires 
ont été composés ou revisés , ni sur les époques où ils 
le furent , il n'a essayé de satisfaire le lecteur. Au lieu 
de ces notions utiles, on trouve d'étranges méprises, 
telles que celle de citer Montesquieu parmi les his- 
toriens de Louis xiv. 

Le peu de notes et d'éclaircissemens que cet Editeur a 
donnés, tirés la plupart du Siècle de Louis xiv de Voltaire 
ou des Mémoires de l'abbé de Choisi, non-seulement est 
insuffisant , mais de plus son travail personnel fourmille 
d'erreurs de faits, de noms, de dates (pages 37, 55,58, 
109, &c.).On peut juger par les nombreuses recherches 
qu'ont exigées les (Euvres de Louis xir, de tout le travail 
que s'est épargné M. de Gain-Monlagnac et de toutes les 
lumières qui lui ont manqué. 

8°. Jusqu'au titre de cet ouvrage a été si mal conçu , 
ou si précipitamment choisi, qu'il contient un énoncé 
manifestement faux. Ce titre est celui de Mémoires de 
Louis xi v écrits par LUI-MEME: or , les deux tiers 
de ces Mémoires , c'est-à-dire tout ce qui est historique 
et poliiique , n'a point été écrit par Louis xiv , mais 
seulement dicté ou conçu par lui. On peut le voir par 
la description des manuscrits dans l'Avertissement de 
M. Grouvelle. Il n'y a d'écrits autographes que les notes 
sommaires, quelques instructions politiques et les rela- 
tions et pièces militaires. Mais ce n'étoif pas des écrits 
autographes que le livre de M. de Gain-Montagnac 



£> E S L I B 11 A I R E S. Vij 

clevoit recevoir son titre , puisque c'est cette partie qu'il 
a publiée avec le plus de vide et de mutilations. 

9 . En effet, on peut à peine donner ici quelqu'idée 
de la manière dont les Mémoires militaires ont été mu- 
tilés dans cette édition, quoique l'avantage qu'ils ont 
detre en totalité de la main du Monarque, dût enga- 
ger à les publier avec les soins les plus littéralement scru- 
puleux. 

On n'y trouve pas une ligne sur la campagne de 
1672, et pourtant on verra dans les (Euvres de Louis xir, 
que ce qu'il en a écrit renferme des choses aussi in- 
téressantes que judicieuses. 

L'édition de M. Garnery ne donne sur la campagne 
de 1678 qu'un simple fragment, faisant à-peu-près la 
moitié de ce que nous en avons imprimé. Encore ce 
fragment contient-il , dans environ trente-six pages , 
cinquante à soixante fautes essentielles, qui concourent 
avec des lacunes qu'on n'a pas même indiquées , à for- 
mer des contre-sens et des quiproquo risibles. 

Les pièces et les relations de Louis xiv sur la cam- 
pagne de 1674, ainsi que ses notes et projets relatifs à 
1676, sont totalement omis. 

Et quant à la campagne de 1678 , les vingt*huit pages 
qu'elle contient dans l'édition de M. Garnery présentent 
au moins quarante erreurs et altérations aussi graves que 
celles de la campagne de 1673. 

io p . En outre, il existoit sur les principaux événe- 
rnens de 1666 , 1670 et 1671 des notes ou sommaires in- 
dicatifs écrits également de la main de Louis xiv et qui 
se trouvent dans les volumes autographes de la Biblio- 
thèque Impériale. Ces fragmens curieux sont absolu- 
ment omis dans l'édition de M . Garnery. 

ii°. A l'égard de plusieurs autres morceaux connus 



vilj AVIS DES LIBRAIRES. 

par ce qui en avoit été publié très-correctement par 
Voltaire et par l'abbé Mulot , dans les Mémoires de 
Noailles, ils présentent dans l'édition qu'on vient de 
citer plusieurs fautes et changemens dans le texte (pages 
169, 173 et 2i3 de la seconde partie). 

1 2 ° . Et quant à la lettre très-rem arquable de Louis xi r 
à M. de Seignelai , on verra en la comparant avec ce 
qui s'en trouve dans l'édition de M. Garnery (p. 211), 
que plut de la moitié de cette pièce manque (1). 

i3°. On y donne aussi comme inédites et comme une 
précieuse découverte (p. 1 80 ), des lettres de Louis xiv 
à Philippe v, roi d'Espagne, qui pourtant éloient im- 
primées dans le sixième tome du recueil des Mémoires 
de Maintenon, publiés par la Baumelle en 1756. 

Tel estle résumé qui pourroit être plus sévère de l'exa- 
men que nous avonsétécontrainlsde faire de cetteédition, 
par suite d'une attaque imprudente du libraire-éditeur. 
Le prix que nous mettons à la confiance du public et 
à l'estime de nos confrères , nous imposoit , dans cette 
circonstance, la loi de les éclairer sur la supériorité 
réelle de notre édition , laquelle n'a aucune identité 
avec celle de M. Garnery , et ne peut évidemment rien 
devoir à un travail aussi imparfait et aussi précipité. 
Chacun peut en voir les preuves les plus détaillées 
dans le journal que nous avons indiqué. Nous tien- 
drons en outre quelques exemplaires de l'Examen com- 
paratif à la disposition de ceux qui le désireront. 

TItEUTTEL et WURTZ. 



(1) Voyez tome vi , page i5 , des Œuvres de Louis xir* 



CHIROGRAPHIE, 



OU 



Copie figurée de l'écriture originale des 
hommes illustres, qui ont le plus marqué, 
sous le règne de Louis xiv , dans la carrière 
des armes, des affaires et des lettres; 

RASSEMBLÉE PAR M. LE GÉNÉRAL GRIMOARD* 



t* 



iïtfV. IDE LOUIS XIV. TOME f. <J 



X' 



AVERTISSEMENT. 

Xjes manuscrits des hommes illustres excitant tou- 
jours un genre d'intérêt, on a jugé que l'écriture des 
principaux personnages qui ont le plus marqué , sous 
le règne de Louis XIV , dans la carrière des armes , 
des affaires et des lettres, seroit un objet de curiosité 
générale. On réunit donc ici une Chirographie ou 
copie figurée de vingt deux lettres ou pièces gravées 
traits pour traits sur les originaux , et dont on peut 
certifier la vérité de l'imitation, poussée au plus haut 
point que l'art puisse atteindre , par le sieur Claude- 
Louis Beaublé, fils, qui s'est livré à c& genre. 

On a jugé à propos , dans les n os 1 et 4, de laisser 
subsister les adresses et les cachets , pour faire voir 
la manière alors en usage de fermer les lettres. On les 
ployoit dans leur hauteur en six ou en huit, pour for- 
mer une bande qui se ployoit ensuite en double , et à 
l'extrémité de laquelle on entortilloit de la soie qu'on 
fixoit des deux côtés par un cachet de cire d'Espagne. 
L'adresse se mettoit sur l'un des côtés, à droite ou à 
gauche du cachet , ainsi qu'on peut le voir aux n os 1 
et 4. On ouvroit la lettre en coupant la soie. Ce qu'on 
vient de dire se concevra encore mieux , à l'inspection 
des deux pièces citées , et sur lesquelles on a figuré les 
cachets et les fils de soie qui tiennent aux originaux* 
Ce procédé pour fermer une lettre, s'employoit encore 
avant la révolution , par le roi de France et les princes 
de sa famille, lorsqu'ils écri voient à des souverains 
étrangers. 



On n'a pu retrouver de manuscrits de Pierre Cor- 
neille ni de Molière. On omet dans cette collection 
l'écriture de la marquise de Sévigné , parce qu'on en 
a joint une très- bonne imitation à la dernière édition 
de ses (Euvres. Voici par ordre de numéros la liste des 
écritures qu'on a fait graver : 

i . Louis xiv. 

2. Madame de Main tenon. 

3. Le grand Condé. 

/j. Le maréchal de Turenne. 

5. Le maréchal de Fabert. 

6. Le maréchal de Créqui. 

7. Le maréchal de Schonberg. 

8. Le maréchal de Luxembourg. 

9. Le maréchal de Catinat. 

10. Le duc de Vendôme. 

1 1. Le maréchal de Villars. 

12. Le maréchal de Vauban. 
i3. Le maréchal de Berwick. 
i [\. Le cardinal Mazarin. 
i5. Le grand Colbert. 

16. Le marquis de Louvois. 

1 7. Le cardinal de Retz. 

18. La Fontaine. 

19. Boileau-Despréaux. 

20. Racine. 

21. Bossuet. 

22. Fénélon. 



*l 



N° i. 

LOUIS XIV, 

Né le 5 septembre i638, roi de France le i4 mat 
1 645, mort le i er septembre 1715. 

AU MARÉCHAL DE TURENNE (1). 

A Versailles, le 17 mars 1673. 

Quoique j'aie ordonné au marquis de Louvois de vous 
témoigner de ma part , la satisfaction que j'ai de ce que 
vous avez fait pour la gloire de mes armes , je suis bien, 
aise de vous dire moi-même ce qui en est, et que je suis 
très-satisfait de toute la conduite que vous avez tenue en 
ce rencontre. Le succès heureux que nous avons eu de- 
puis quelque temps, vous doit aussi donner beaucoup 
de joie. Sachant l'amitié que j'ai pour vous, vous croi- 
rez aisément que nous la partageons ensemble. Soyez 
assuré qu'elle durera toujours, et que vous en recevrez 
des marques en continuant à me servir comme vous 
faites. 

Louis. 

(1) L'original de celte lettre existe dans la collection de ma- 
nuscrits de M\ le général Grimoard. 



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N° 2. 
FRANÇOISE D'AUBIGNÉ, 

Née dans la prison de Niort, le 27 novembre i635, 
mariée en i65i à Paul Scarron, poète burlesque, 
surnommé le Cu-de-jatte } veuve le 27 juin 1660, 
prend en 1674 le nom de Maintenon, terre qu'elle 
venoit d'acheter, épousée secrètement en i685 
par Louis xiv, morte le i5 avril 1719. 

AU PRINCE DE CONDÉ (1). 

Ce 28 septembre. 

Madame la princesse m'a donné ses ordres , et je les 
ai exécutés le mieux que j'ai pu. Je ne doute point que 
M. le duc du Maine ne soit affligé , car il est assurément 
d'un bon naturel. J'ai pris la liberté de gronder ma- 
dame sa femme, de s'être fait malade, parce qu'il n'est 
pas venu dans le moment qu'elle le desiroit. Ils apjjren- 
dront, par leur expérience , que tout n'arrive pas à sou- 
hait, et qu'il faut s'accoutumer aux contradictions. Je 
crois, Monseigneur, que le Roi n'ignore pas que vous 
étiez à Chantilli. Vous en revenez bien plus aisé à con- 
tenter que vous n'êtes à Marli,car je n'a vois encore 
guère tâté de vos louanges. Il est dommage , Monsei- 
gneur, que vous ne preniez plus souvent ce style : je n'y 



(1) Cet!e lettre est inédite : l'original , dont on n'a gravé que 
les premières lignes, existe dans la collection de manuscrit» 
de M. le général Grimoard. 



serois pas insensible comme je le suis aux réprimandes. 
Le Roi a la goutte plus douloureuse qu'à l'ordinaire. 
C'est la seule nouvelle que je sais de ce pays , et celle où 
vous prenez le plus d'intérêt. 

Maintenon. 



0- & 2- 2 ' /â^*&*^&^ 








N° 3. 

LOUIS DE BOURBON, II DU NOM, 

Né le 8 septembre 1611, appelé d'abord duc 
d'Enghien, général des armées françaises le 21 mars 
i645, prince de Condé à la mort de son père , le 
26 décembre i646 ; surnommé le GrandrCondé , 
mort le 11 décembre 1686. 

A SON FILS, LE DUC D'ENGHIEN (1). 

Je vous prie de vous souvenir de parler au Roi de 
M. le prince de Conti, comme nous sommes convenus. 
Si vous attendiez davantage , il me semble que cela se- 
roit hors d'oeuvre. 

Louis de Bourbon. 

(1) L'original de ce billet existe dans la collection de ma- 
nuscrits de M. le général Grimoard. 



I 













^ 



.^^-, 



N° 4. 

HENRI DE LA TOUR D'AUVERGNE DE 
BOUILLON, VICOMTE DE TURENNE, 

Né le 11 septembre 1611, maréchal de France le 
16 mai 164:5, maréchal -général des camps et 
armées du Roi le 5 avril 1660 , tué à Sasbach, sur 
la rive droite du Rhin, le 27 juillet 1675. 

A LA MARÉCHALE DE TURENNE (1). 

* 

Je vous fais ce mot pour vous dire, qu'il s'est passé au- 
jourd'hui une fort belle action dont il faut louer Dieu. 
M. le prince et don Juan ont été entièrement rompus 
en campagne (?.). La Berge (3) a été tué. Je suis si las 
que je ne saurois écrire davantage. C'est une grande bé- 
nédiction de Dieu que ce qui a été entrepris ait réussi si 
heureusement ; j'espère qu'il nous bénira en autre chose : 
il faut se remettre à sa volonté. 

TURENNE. 

Ce 14 juin. 

(1) L'original de cette letlre existe dans la collection de ma- 
nuscrits de M. le général Grimoard. 

(2) Le maréchal de Turenne venoit de vaincre le 14 juin. 
]658 à la bataille des Dunes, devant Dunkerke, le prince de 
Condé et Don Juan d'Autriche qui commandoient l'armée 
espagnole. 

(3) Capitaine des Gardes du maréchal. 



n. 4 



•^ Or-w? ^f#^7 C£ /*^-^ /c<r^ ir»^ t^t*^-* 

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Cf u *' 




N° 5. 

ABRAHAM DE FABERT, 

Né le 11 octobre 1599 , maréchal de France le 28 juin 
i658, mort le 17 mai 1662. 

AU MARÉCHAL DE TURENNE (1). 

À Sedan , le i5 janvier 1660. 

Mon sieur, 

Monsieur du Montai m'a mandé que les Espagnols 
ont laissé à M. le Prince les canons et les munitions 
qu'nVavoient dans Rocroi, et il m'a prié de recevoir 
cela ici , où il a ordre de les envoyer. Je viens de lui 
faire réponse, que si cela y vient, qu'on en aura le 
même soin que de ce qui y est déjà. 

Votre très-humble et très- 
obéissant serviteur , 

Fabert. 



(1) L'original de cette lettre, dont on n'a gravé que le com- 
mencement, existe dans la collection de manuscrits de M. le 



N.5 



l 



*sTiJ£0asy\ ULi^. </as7i uUy> c$ oL 










N° 6. 

FRANÇOIS DE BLANCHEFORT, 

CHEVALIER PUIS MARQUIS DE CRÉQUI , 

Né en i6 r j5 , général des galères en 1661 , maréchal 
de France le 8 juillet 1668, mort le 4 février 1687. 
Il étoit élève de Turenne , et celui de tous les géné- 
raux français qui, par ses talens, approcha le plus 
de ce grand homme. 

AU GRAND CONDÉ (1). , 

4 juin 1674,. 

D'un moment à l'autre l'on attend quelqu'un de vos 
courriers , qui apportera la nouvelle de ce qui aura été 
attaqué. L'inquiétude des serviteurs de Monseigneur le 
Duc et des vôtres augmente de moment en moment. 

LE MARECHAL DE CrÉQUI. 

(1) L'original de cetteleltre, dont on n'a gravé qu'un fragment, 
existe dans la collection de manuscrits de M. le général Gri- 
tnoard. 



N.6 



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N° 7. 

FRÉDÉRIC-ARMAND, COMTE DE 
SCHONBERG, 

Né vers 161 5, maréchal de France le 5o juillet 1675, 
tué le 1 1 juillet 1690 , à la bataille de la Boyne en 
Mande, où il commandoit l'armée du prince 
d'Orange. 11 étoit sorti de France à la révocation 
de Tédit de Nantes, en 1 685. Turenne l'avoit formé 
et l'honoroit de son amitié. 

AU GRAND CONDÉ (i). ' 

Au camp de Saint-Jean-de-Pavés, le 12 de juillet 167^. 

Monseigneur, 

Si j'ai eu Lien du regret de n'avoir pu avoir l'honneur 
de servir dans l'armée deV. A. S. , il s'est bien augmenté 
en me voyant ici avec des troupes aussi nouvelles , que 
les milices qui viennent d'arriver. 

L'on ne peut pas être avec une plus forte passion que 
je suis , 

Monseigneur, 
De V. A. 

Le très-humble et très- 
obéissant serviteur, 

ScHONEERG. 



(1) L'original de celle letlre, dont on n'a gravé que le com- 
mencement et la fin, parce qu'elle contient seulement des dé^ 
tails militaires , existe dans la collection de manuscrits de M- le 
général Grimoard. 

astrv. BF. LOUIS XIV. TO?.Z ç t., h 




N° 7- 







N° 8. 

FRANCOIS-HENRI DE MONTMORENCY 
BOUTTEVILLE, 

DUC DE PÏNEI-LUXEMBOURG ? 

Né le 7 janvier 1628, maréchal de France le 3o juillet 
1675 , mort le 4 janvier 1695. 

AU PRINCE DE CONDÉ (1). 

J'essaierai, Monseigneur, d'avoir l'honneur devoir 
demain matin V. A. S. ; je lui dirai une chose qui la 
confirmera dans la pensée qui lui est venue , et j'espère 
qu'on aura du temps pour l'exéculer. Je suis avec un 
très-profond respect , votre très-humble et très-obéissant 
servi leur. 

Montmorency Luxembourg. 



(1) L'original de cetle lettre existe dans la collection de ma- 
nuscrits de M. le général Grimoard. 








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N° g- 

NICOLAS DE CATINAÏ, 

Né le 1 er septembre 1657, maréchal de France le 
23 mars 1693, mort le 23 lévrier 1712. 

AU PRINCE DE CONDÉ(i> 
Monseigneur, 

J'ai reçu avec tout le respect que je dois, la lettre que 
Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de m écrire, 
pour me témoigner la part qu'elle a bien voulu prendre 
à la grâce dont il a plu au Roi de m'honorer. Il m'est 
bien glorieux d'avoir reçu d'elle, dans cette occasion, 
une marque de sa bonté. 

Je suis avec toute la reconnoissance et le profond 
respect qui vous est dû, Monseigneur, de Votre Altesse 
Sérénissime , 

Le très-humble et très- 
obéissant serviteur, 
Le M cb . al de Catinat. 
AOuhc, le i5 avril 1693. 

(1) L'original de celle leltre , dont on n'a gravé qu'une partie, 
existe dans la collection de manuscrits de M. le général Grimoard. 






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N° 10. 

LOUIS-JOSEPH, DUC DE BOURBON- 
VENDÔME, 

ARRIÈRK-PETIT-FILS D'HENRI IV, 

Né le 1 er juillet i654, général des armées françaises 
le 8 juin 1696, mort le 11 juin 1712. 

AU PRINCE DE CONDE (1). 

Au camp de Marlorel, ce 3 septembre 1697. 

J'ai rendu compte à mon frère de l'honneur que 
vous lui faites, Monsieur, de vous souvenir de lui, et il 
prend la liberté de vous écrire pour vous en faire ses 
très-humbles remercîmens. 

Louis de Vendosme. 



(1) I/original de cette lettre, dont on n'a gravé qu'un frag- 
ment, existe dans la collection de manuscrits de M. le général 
Grimoard. 



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N° 11. 

CLAUDE-LOUIS-HECTOR , MARQUIS PUIS 
DUC DE VILLARS, 

Né en i65i , maréchal de France le 20 octobre 1702, 
maréchal général des camps et années du Roi le 
a8octobre 1753, mort le 17 juin 1754. 

Il, y a beaucoup d'incertitude sur l'époque et le lieu 
de la naissance du maréchal de Villa rs : les uns assurent 
qu'il naquit à Turin, où son père étoit ambassadeur; 
d'autres prétendent que ce fut à Moulins en Bourbon- 
nais. Ils ne s'accordent pas mieux sur l'année, et indi- 
quent iG5i, ou mai i653. Nous adoptons la date qui 
paroît la mieux fondée, mais sans pouvoir décider entre 
Turin et Moulins, 

On se borne à faire graver la signature du maréchal , 
parce que son écriture étoit si mauvaise, qu'il ne pou- 
voit la lire lui-même, et à plus forte raison ceux avec 
lesquels il correspondoit , et qui le prièrent de se servir 
d'un secrétaire ; aussi prit-il le parti de dicter, et de ne 
prendre lui-même la plume que quand il ne pou voit 
absolument s'en dispenser. 

On a tiré la signature ci-joint d'une lettre dictée, qui 
fait partie des manuscrits de M, le général Grimoarci 



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N° 12. 

SÉBASTIEN LE PRÊTRE DE YAUBAN , 

Né le 1 er mai i653, maréchal de France le 1 4 janvier 
1703 , mort le 3omars 1707. 

AU PRINCE DE CONDÉ*(i). 

A Nieuport, le 7 septembre 1706. 

J'ai reçu aujourd'hui , Monseigneur, la lettre dont 
il a plu à V. A. S. de m'honorer. Si favois su qu'elle 
eût pris quelque part en M. de Maillé, j'aurois tâché 
avec bien du plaisir, d'étouffer l'affaire qui est arrivée 
entre lui et le lieutenant-colonel de son régiment. 

Le M a î* de Vauban. 



(1) L'original de cette lettre, dont on n'a gravé que les pre- 
mières lignes , existe dans la collection de manuscrits de M. le 
général Grimoard. 



12 









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N° i5. 

JACQUES FITZ-JAMES, DUC DE BERWICK, 

FILS NATUREL DE JACQUES II , ROI D'ANGLETERRE, 

Né le 21 août 1670, maréchal de France le i5 février 
1706, tué dans la tranchée devant Philisbourg le 
12 juin 1734. 

AU PRINCE DE CONDÉ (1). 

Mon seigneur, 

Etant sur le point de faire l'acquisition d'Elouy, terra, 
relevant de Clermont, mon premier soin est d'en de- 
mander la permission à V. A. S., vous suppliant en 
même temps de vouloir bien être persuadé que personne 
n'a l'honneur d'être avec un plus profond respect , 
Monseigneur, 

De Votre Altesse Sérénissime, 

Ee très-humble et très- 
obéissant serviteur , 

Berwick. 
Avril 1782. 

(1) L'original de celte leilre existe dans la collection de i»a- 
noftcrila de M. le général Grimoard. 




N.13 



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N° i4. 

JULES MAZARINI, 

Né le i4 juillet 1602, d'abord capitaine d'infanterie 
dans un régiment italien , cardinal le 1 6 décembre 
i64i ? principal ministre d'Etat le 5 décembre 
i642, premier ministre en juillet i643, mort le 
9 mars 1661. 

A M. TALON, 

INTENDANT DE L'ARMEE DU MARECHAL DE TURENNE (l ). 

A la Fère, le 1 er Juillet i656. 

S 1 M. de Navailles est arrivé au camp, vous aurez eu 
un renfort de plus de trois mille bons hommes, et une 
grande quantité d'officiers qui alloient joindre leur corps. 
Je vous réponds qu'avec ledit renfort , vous avez plus de 
trois mille hommes. 

Le card^ Mazarini. 



(1) L'original de celle lettre, dont on n'a gravé que quelques 
lignes , existe dans la collection de manuscrits de M. le général 
Grimoard. 



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N° i5. 

JEAN-BAPTISTE COLBERT, 

Né le 3 1 août 1619 , successivement intendant du car- 
dinal Mazarin , intendant et contrôleur-général 
des finances, enfin ministre d'Etat , mort le 6 sep- 
tembre i685. 

AU CARDINAL MAZARIN. 

A Nevers , le dernier octobre i65g. 

J'ai l'esprit tellement rempli de confusion, de cha- 
grin et de désespoir, que je ne sais que dire à V. E. Je 
suis comblé de ses bienfaits, toute ma famille a reçu et 
reçoit continuellement des marques de sa bonté. La con- 
fiance que V. E. a bien voulu avoir en tous ceux qui por- 
tent mon nom, est connue de tout le monde, et néan- 
moins il s'en trouve un qui a été capable delà trahir (1). Il 
n'est pas juste que V. E. en punisse l'auteur seul; ses 
grâces n'ont point été personnelles, elles ont regardé 
toute ma famille : il est juste que V. E. la punisse toute 
entière; et pour moi , Monseigneur, sans les ordres ex- 
près de V. E. qui me retiennent, je m'en serois allé en 

(1) On ignore de qui il s'agit ici, et la Irahison dont il s'éloit 
rendu coupable. Quoi qu'il en soil, celte lettre n'honore pas 
Colberl; elle manque totalement de dignité , et plus il paroît 
vouloir exciter le ressentiment du cardinal Mazarin, plus on 
voit qu'il le redoute et cherche à l'éviter. L'original de cette 
pièce , dont il suffisoit de graver les premières lignes, existe à la 
Bibliothèque Impériale. 

(1Î.UV. DE LOUIS XIV. TOME t. C 



posîe la trouver avec tous mes frères , pour la supplier 
de nous punir comme le mérite un crime de cette na- 
ture. V. E. ne l'auroit jamais admis en l'honneur de son 
service, sans la garantie et cautionnement auxquels je 
suis entré envers elle de sa fidélité : il l'a violée , c'est à 
moi à qui V. E. s'en doit prendre; aussi bien le regret 
et le remords de ma conscience d'avoir pu produire un 
homme qui a si lâchement trahi V. E. , ne me laisseront 
pas à l'avenir assez de liberté d'esprit pour la bien ser- 
vir. V. E. ne veut point que j'aille trouver cet homme- 
là , non pour le retirer de son précipice , mais pour le 
punir moi-même du crime qu'il a commis: j'obéis 
comme je dois à ses ordres, et je finis, m'estimant in- 
digne de prendre la qualité ordinaire de très-fidèle servi- 
teur de V. E. 

COLBERT. 



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N° 16. 
FRANÇOIS-MICHEL LE TELLIER , 

MARQUIS DE LOUYOIS, 

Né le 18 janvier i64i ? secrétaire d'Etat de la guerre 
en survivance de M. le Tellier , son père , le 1 4 dé- 
cembre i655, adjoint à l'exercice de ce départe- 
ment le 24 février 1662 , le remplit seul en 1666 ? 
mort le 16 juillet 1691. 

AU MARÉCHAL DE TURENNE (1). 

A Saint-Germain , ce 4 à sept heures du soir. 

Les nouvelles que le Roi vient de recevoir ne lui lais- 
sant point de lieu de douter de la séparation des enne- 
mis , Sa Majesté m'ordonne de vous faire savoir, qu'elle 
ne doute pas que vous partiez demain, comme vous vous 
l'êtes proposé. Je suis votre très-obéissant serviteur, 

De Louvois. 



(1) L'original de ce billet, qui paroit du 4 février 1674, 
existe dans la collection de manuscrits de M. le général Gri- 
moard. 



N.16 











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^N° 



17. 



JEAN-FRANÇOIS-PAUL DE GONDI- 
RETZ, 

Né en octobre i6i4, coadjuteur de l'archevêché de 
Paris en i645 , cardinal en iGb'2 , archevêque le 
21 mars i655 , se démet de ce siège en 1662 , mort 
le 24 août 1679. 

AU PRÉSIDENT DE BARILLON. 

Monsieur, 

La plus grande joie que j'aie à mon relour en France, 
est l'espérance que j'ai qu'il me donnera l'honneur de 
vous voir, que je souhaite avec ioules les passions du 
inonde. La liberté que vous m'avez donnée me fait 
prendre la hardiesse de vous envoyer ce gentilhomme , 
pour vous supplier très-humblement de faire, si vous le 
pouvez sans vous incommoder à cette heure , pour moi , 
ce que vous me fîtes l'honneur de m'offrir quand je par- 
tis (1). Il vous dira ce qui m'oblige à vous faire celle 
prière, et quand j'aurai l'honneur de vous voir, je vous 
en dirai encore d'au 1res raisons que je ne vous sau rois 
mander par un autre. Vous voyez comme j'use libre- 



(1) Il demandoitun prêt d'argent, à son retour d'ïtalie, avant 
sa nomination à la coadjulorerie de Paris. On n'a gravé qu'une 
partie de la lettre, dont l'original existe dans la collection de 
manuscrits de M. le général Grimoard, 



ment de l'honneur de votre amitié. Je vous supplie très- 
humblement de me le pardonner et de me croire, 
Monsieur, 

Votre très-humble et très- 
obéissant serviteur, 

L'abbé de Retz. 

A Paris , ce 4 février i638. 

Je prends la hardiesse de vous supplier très-humble- 
ment, d'assurer madame votre femme de mon très- 
humble service. 



N.I7. 




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N° 18. 

JEAN DE LA FONTAINE, 

Né le 8 juillet 1621 , mort le 3 5 mars 169 5. 

ACHILLE (1). 

Acte fremief,. — scène première. 

BRISE1S. LYDIE. 

LYD IJÎ. 

Nous tous revoyons donc, heureuse Briseist 
L'injuste Agameranon pour venger son pays, 
Vous rendant au héros à qui vous sûtes plaire, 
Croit que vous fléchirez d'un seul mot sa colère. 

(1) On donne ici le tilre et les qualre premiers vers d'une ira» 
gédie inédite de la Fontaine, et dont le manuscrit original ex i«te 
à la Bibliothèque Impériale. Cet inimitable écrivain n'entrele- 
noii probablement aucune correspondance suivie,* ce qui rend 
ses lettres si rares , qu'il a élé impossible de s'en procurer. 



N?18 . 



I 



N° 19. 

NICOLAS BOILEAU-DESPRÉAUX, 

Né le i cr novembre i655, mort le i5 mars 1711. 
A M. RACINE (1). 

A Paris, jeudi au soir. 

Croyez qu'il n'y a personne qui vous aime plus sin- 
cèrement ni par plus de raisons que moi. Témoignez 
bien à M. de Cavois (2) la joie que j'ai de sa joie, et à 
monseigneur de Luxembourg (3) mes profonds respects. 

Je vous donne le bonsoir, et suis autant que je le 
dois tout à vous. 

Des préaux. 

Je viens d'envoyer chez madame Racine. 

(1) L'original de cette lellre, dont on n'a gravé qu'un frag- 
ment, existe à la Bibliothèque Impériale. 

(2) Le marquis de Cavois , grand maréchal de logis de la mai- 
son du Roi. 

(3) Le maréchal de Luxembourg. Racine étoil alors à l'armée. 



N°.l9 



9$*ili <f t uàl*MlO* 



Croie* cumI riva p ifiomniL Qui' IWu a mu h fus /Mresetnjw- 

de Cavop hxjtyo. quJUjky dejOLJoui eh WÎh^'Qï JjAX&n&ty 
tvt « nrvfin (h vetptch <^e yenu etinmsLuJrctuot* et— 

Suu autonh-qjUAjjeJtcUu fou>awus 



\CUHV- 






N° 20. 

JEAN RACINE, 

Né le 21 décembre 165g, mort le 22 avril 1699. 

A M. BOILEAU-DESPRÉAUX (1). 

A Paris, ce lundi 20 janvier. 

f J'a i eu des nouvelles de mon fils par M. l'archevêque 
de Cambrai (2) , qui me mande qu'il l'a vu à Cambrai 
jeudi dernier, et qu'il a été fort content de l'entretien 
qu'il a (eu) avec lui. 

Je suis à vous de tout mon coeur. 

Racine. 



(1) L'original de celle lettre, dont on n'a gravé qu'un frag- 
ment, exisle à la Bibliothèque Impériale. 

(2) M. de Fénélon. 






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N° ai. 
JACQUES-BÉNIGNE BOSSUET, 

Né le 27 septembre 1627, évêque de Condom en 
1668, précepteur du Dauphin en 1670, évêqUe de 
Meaux en 1681 ? mort le 12 avril 1704. 

AU PRINCE DE CONDÉ (1). 

MoNSEI GNEUK , 

Si je prends la liberté de demander avec toute Tins- 
lance possible à V. A. S. l'honneur de sa protection pour 
M. le président de Lynony, ce n'est pas seulement par 
l'étroite liaison qui est entre lui el moi, par la parenté et 
par l'amitié, mais parce qu'il est digne par son mérite 
de la grâce que je vous demande pour lui. H a une af- 
faire de conséquence , où des principaux de la ville ont 
des intérêts opposés aux siens; mais j'espère, Monsei- 
gneur, que si vous lui donnez un moment d'audience, 
il vous mettra aisément de son parti , par l'inclination 
que vous avez à prendre celui de la justice. Je suis très- 
aise, Monseigneur, qu'il ait l'occasion d'être connu de 
V. A. , et que toute ma famille lui témoigne combien 

(1) L'original de cette lettre, dont on n'a gravé que les pre- 
mières ligues, existe dans les archives nationale*. 



elle est sensible aux bontés dont vous m'honorez. Je suis 
avec tout le respect possible, 
Monseigneur, 
DeV. A. S., 

Le très-bumble et très- 
obéissan! serviteur, 

J. BÉNIGNE, E. DE MEAUX. 

A Paris, i mai 1682. 




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N° 22. 

FRANÇOIS DE SALIGNAC DE LA. MOTTE- 
FÉNÉLON , 

Né le 6 août i65i , précepteur des enfans de France 
en 1689, archevêque de Cambrai en 1695, mort 
le 7 janvier 1715. 

AU PRINCE DE CONDÊ. 

A Versailles, le 6 février 169,5. 
MoNSEIGNE U R, 

Je ne puis être surpris des bontés de Votre Altesse , 
tant elle m'y a accoutumé ; mais je puis assurer que l'ha- 
bitude ne diminue en rien la vivacité de la reconnais- 
sance, ni le profond respect avec lequel je serai toute ma 
vie, 

Monseigneur, 

De Votre Altesse , 

Le tres-humble et très- 
obéissant serviteur , 

François de Fenélon , n. (i) A. de Cambrai* 

(1) Cet n signifie nommé. Le prince avoit félicité sur cette 
nomination l'archevêque qui l'en remercie. L'original de celte 
lettre fait partie des manuscrits de M- le général Grimoard. 



22 



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/e.put<r a/Apre*' ûve* {rtœ^Acaïz> fi^^m/^^ 












BeautU'Jî'f 



AVERTISSEMENT 

SUR 

LES ÉCRITS DE LOUIS XIV, 

Et sur tout ce qui compose la collection de 
ses (Euvres* 

{jette collection qui a pour objet de 
rassembler tous les écrits sortis de la plume 
de Louis xiv et qui peignent son esprit, 
son caractère et son gouvernement, est di- 
visée en cinq parties , dont les (Euvres for- 
ment les quatre premières. Ces cinq par- 
ties sont intitulées , comme il suit : 

Première Partie. — Mémoires histo- 
riques et politiques. Ils se composent prin- 
cipalement de Fexposé fait par ce Mo- 
narque , pour Finstruction du Dauphin 
son fils , des circonstances principales de 
son gouvernement depuis 1661 jusques et 
compris 1668. 

Seconde Partie. — Mémoires hisio- 

<S.UV. DE LOUIS XIV. TOME f. A 



2 AVERTISSEMENT. 

rlques et militaires. Cette suite de relations 
et d'autres pièces concernant les campagnes 
de guerre que Louis xiv a faites en per- 
sonne, s'étend depuis Tannée 1667 jus- 
qu'en 1694. 

Troisième Partie. — Choix de Lettres 
particulières de Louis xiv , adressées aux 
personnes de sa famille, aux princes étran- 
gers, à ses ministres , ambassadeurs, géné- 



raux, &c. 



Quatrième Partie. — Opuscules litté- 
raires de Louis XIV. 

Cinquième Partie. — Additions aux 
QLuvres de Louis xiv _, ou Pièces histori- 
ques et anec do tiques , inédites ou peu con- 
nues et servant d i éclaircissemens aux mé- 
moires et autres écrits de ce Monarque. 

Les réflexions que fait naître la lecture 
de ces écrits étant l'objet du morceau qui 
suivra cet Avertissement, il suffit de dire, 
quant à présent, que voyant avec quelle 
avidité on lit tout ce qui se publie concer- 
nant ce Prince et son règne, nous avons 



AVERTISSEMENT. 3 

du croire qu'à plus forte raison ce qu'il a 
écrit lui-même, et de lui-même, seroit 
vivement recherché. 

Mais il est un point sur lequel le lecteur 
veut être d'abord satisfait : c'est l'authenti- 
cité des écrits que nous donnons comme 
originaux. 

Rien de mieux fondé que la défiance 
avec laquelle sont reçus les livres du 
genre de celui-ci. Les écrits pseudonymes 
furent de tous temps la ressource de la char- 
latanerie. Le sort des grands personnages 
est le même que celui des dieux : on les 
fait parler, et leurs oracles sont souvent sup- 
posés. César mort , ses prétendus mémoires, 
qu'on citoit toujours sans jamais les mon- 
trer, servirent à préparer le triumvirat et 
la domination d'Octave. Ce n'est pas seule- 
ment des papes qu'on a supposé de fausses 
décrétâtes; on a osé produire de fausses 
lettres des saints révérés dans l'Eglise. Lors- 
que l'hypocrisie et l'ambition durent re- 
noncer à ces fraudes, l'avidité mercantile 
en tira un grand parti. Que de mémoires 
apocryphes ! que de faux testamens poli- 



4 AVERTISSEMENT, 

tiques ! Heureusement ces tromperies si 
communes dans le siècle dernier, sont de- 
venues plus rares ; et , ce qui nous importe , 
il est aisé de montrer qu'on n'a rien ici de 
semblable à craindre. 

L'authenticité des écrits qu'on va lire > se 
prouve par la description des manuscrits 
dont on se sert, par le détail des sources 
d'où on les a tirés 9 par des recherches sur 
les époques où ces écrits furent composés , 
et sur la manière dont ils le furent , sur ce 
qui en a été publié jusqu'à ce jour , et sur 
les diverses notions qui en ont été données 
par plusieurs écrivains. Nous allons entrer 
dans ces développemens , non sans quelque 
crainte d'être forcés à sacrifier la précision 
à l'évidence. 

Les écrits de Louis xiv qu'on peut ap- 
peler olographes , puisque les manuscrits 
sont entièrement de sa main, sont ceux 
dont on parlera d'abord. Les amateurs des 
lettres en ont appris déjà l'existence , non- 
seulement par ce qui en est rapporté dans 
le Siècle de Louis jciv de Voltaire, mais 
sur-tout par une notice détaillée qui s'en 



Avertissement. 5 

trouve au tome îv des Mémoires politiques 
et militaires 3 -pour servir à l'histoire de 
Louis xir et de Louis xv , par M. Millot. 
Ce sage historien fait connoître tout le con- 
tenu de ces manuscrits, et nous explique 
comment leur illustre auteur les remit, un 
an avant sa mort, au duc depuis maréchal 
de Noailles ? lequel en 1749 les déposa à la 
Bibliothèque du Roi (1). Pour que rien ne 
manque à la certitude de ce fait, il con- 
vient de rapporter littéralement le certifi- 
cat de ce maréchal, tel qu'on peut le lire, 

(1) Voici le passage de Millot, qui donne plusieurs 
détails que le maréchal a omis dans son certificat , mais 
que certainement Millot tenoit de lui-même. « Aussi les 
» affaires de la bulle s'envenimant de jour en jour, au 
» point qu'il fut question de déposer le cardinal de 
)> Noailles, son neveu ne perdit jamais la confiance du 
» Monarque. Il en reçut une marque infiniment pré- 
» cieuse. Un soir en 1714 , Louis l'envoya dans son ca- 
» binet chercher des papiers écrits qu'il vouloit jeter au 
» feu. Il en brûla d'abord plusieurs qui intéressoient la 
)> réputation de différentes personnes ; il alloit brûler 
» tout le reste, notes, mémoires, morceaux de sa fcom- 
)> position sur la guerre ou la politique ; le duc de 
» Noailles le pria instamment de les lui donner , et il 
» obtint cette grâce ». ( Mémoires politiques H mili- 
taires , Paris, Moutard, 1777.) 



6 AVERTISSEMENT. 

signé de sa main, à la tête de chacun des 
trois volumes in-folio que forment ces ma- 
nuscrits. 

« Je soussigné' , Adrien Maurice , duc de 
» Noailles , pair et maréchal de France , cer- 
» tifie que le feu roi Louis xiv, par un effet 
» de la confiance dont il m'honoroit, me char- 
» gea un soir, en 171 4 ? d'aller chercher dans 
» son cabinet, et de lui apporter différens pa- 
» piers renfermés dans des tiroirs; S. M. en 
» brûla d'abord une partie , et sur les instantes 
» prières que je lui fis de me permettre d'en 
» garder le surplus , qui concernoit principa- 
» lement ses campagnes , elle y consentit , et 
» voulant assurer à jamais la conservation de 
» ce précieux monument, j'ai rassemblé les 
» originaux avec les cojiies que j'en ai fait 
» faire, pour en faciliter davantage la lecture , 
» en trois volumes in-folio, pour être le tout 
» ensemble déposé à la Bibliothèque du Roi. 

» Fait à Paris, le 10 octobre 174°/- 

» Signe LE MARECHAL DE No AILLES ». 

Ces trois volumes , outre les écrits relatifs 
aux campagnes de Louis xiv , contiennent 
sous le titre , qu'ils ont reçu du Roi même , 
de 31orceaux. détachés: i°. des Réflexions 



AVERTISSEMENT. 7 

sur le nié lier de Jioi; 2°. le Mémoire d'ins- 
tructions remis à Philippe v, partant pour 
ïf Espagne ; 3°. Projet de harangue de 
Louis xiv pour demander Fassistance de 
ses sujets; 4 . des Agenda ou Notes som- 
maires , contenant ]es courtes indications 
de divers projets ou faits relatifs aux années 
1666 et 1670. On verra dans la suite quel 
étoit l'objet de ces notes. 

Les originaux sur lesquels on publie les 
autres écrits de Louis xiv ne sont point de 
sa propre main. Ils portent le titre $ Ins- 
tructions pour le Dauphin ; mais ce n'est 
pas sans raison que nous leur donnons ce- 
lui de Mémoires historiques et politiques > 
puisqu'il y expose ses principales mesures 
de gouvernement , avec tous leurs motifs , 
durant les premières années de son règne > 
c'est-à-dire depuis la mort du cardinal Ma- 
zarin. Ces Mémoires forment deux parties, 
et cette division en a été faite par Fauteur 
lui-même. La première contient ce qui 
s'étoit passé de plus important en 1661,. 
1662, i663, 1664 et 1 665. Malheureuse- 
ment les Mémoires pour ces trois dernières 



8 AVERTISSEMENT. 

années ne se sont point retrouvés, quoique 
plusieurs passages de la seconde partie, et 
notamment la première phrase de ceux de 
Tannée 1666 , témoignent qu'ils avoient été 
rédigés comme les autres ( 1 ). Mais nous 
avons , autant qu'il étoit possible y rempli 
cette lacune par des matériaux tirés de la 
même source. Ce sont les notes indicatives 
de quelques articles qui étoient traités dans 
les Mémoires pour ces trois années. On doit 
regretter seulement que ces notes originales 
soient en si petit nombre, et ne portent 
que sur des objets d^dministration et de 
finances. Quant à la seconde partie des Mé- 
moires historiques et politiques ^ elle con- 
tient les événemens de Tannée 1666 avec 
beaucoup d'étendue , ceux de 1667 moins 
détaillés, et enfin ceux de 1668 qui, quoi- 
que plus courts encore, n'en sont pas moins 
complets; le plan de l'auteur, comme il 
l'annonce lui-même, ayant été de consa- 
crer cette partie aux choses de la guerre, et 

(1) Celte phrase commence ainsi : « Dans la première 
» partie de ces Mémoires qui contient près de cinq an» 
, uées » Voyez tome 11, page 1. 



AVERTISSEMENT. 9 

la paix d'Aix-la-Chapelle ayant, vers le 
milieu de cette année , terminé le cours des 
événem ens qu'il avoit à écrire. 

Quoique nous n'ayons pas les Mémoires 
ou Instructions pour le Dauphin, écrits de 
ïa main de leur auteur, ainsi que les ou- 
vrages contenus dans les trois volumes in- 
folio déposés à la Bibliothèque du Roi par 
le maréchal de Noailles, les manuscrits sur 
lesquels nous les donnons n'en sont pas 
moins authentiques : leur source n'en est 
pas moins ]a même que celle des écrits olo- 
graphes. Nous avons les preuves les plus 
satisfaisantes que ces Mémoires sont l'ou- 
vrage avoué du prince , qui y développe 
pour l'avantage de son fils , les principes et 
les vues secrètes de ses résolutions dans les 
circonstances les plus fortes et les plus dé- 
licates de son gouvernement. On en jugera 
par les éclaircissemens qui suivent. 

Les manuscrits originaux des deux par- 
ties de ces Mémoires , se trouvent presqu'en 
entier à la Bibliothèque Impériale. Ils con- 
sistent, i°. en un volume ou carton de for- 
mat in-^ ., couvert de maroquin rouge à 



j O AVERTISSEMENT. 

filets dorés, non relié, dont nous aurons 
occasion de parler plus au long. Il contient 
le livre premier et une section du second 
livre de la première partie , c'est-à-dire l'ex- 
posé des premières opérations de Tannée 
1 66 1 ; 2°. dans un grand nombre de cahiers 
ou même de feuillets séparés, écrits d'une 
seule main, qui a été reconnue pour être celle 
même qui a écrit tout ce qui se trouve dans 
le carton in-t± . Tous ces cahiers de volumes 
très-inégaux et de format in-folio , sont en- 
liassés dans trois grands portefeuilles. Feu 
M. le Grand d'Aussi , l'un des conserva- 
teurs de la Bibliothèque , avoit pris le soin 
de les classer et de les cotter par années. 
Les liasses , sur chacune desquelles il a noté 
son contenu , sont au nombre de quatorze 
renfermées dans les deux premiers porte- 
feuilles. La première offre des fragmens sur 
l'année 1661 ; ce sont ceux qui ont été in- 
sérés dans le volume publié, il y a quel- 
ques mois, sous le titre de Mémoires de 
Louis xiv ; mais ce ne sont que des 
brouillons incomplets ou premières minutes 
de quelques morceaux contenus dans le 



AVERTISSEMENT. H 

carton zVz-4°. appartenant à l'ouvrage dont 
nous donnons l'ensemble. De plus, on trouve 
sous les cottes 4 , 8 , 1 3 et 14, des mises au 
net ou transcriptions des Mémoires pour 
1666, 1667 et 1668. Les autres liasses con- 
tiennent beaucoup de cahiers où les mêmes 
articles se trouvent répétés, mais avec des 
additions , des variantes ou des corrections 
qui méritoient d'être conservées. Les feuilles 
ou cahiers détachés contenus dans le troi- 
sième portefeuille 9 ne sont ni classés , ni 
cottes , et on ne distingue aucun ordre dans 
leur assemblage: non pas sans doute qu'ils 
n'aient été examinés avec un soin égal par 
M. le Grand , mais parce qu'il les a recon- 
nus pour de simples brouillons, des pre- 
mières et secondes minutes, qui ne conte- 
no;ent rien qui ne se trouvât , et mieux dit , 
dans les cahiers qu'il a classés et notés. 

Outre ces manuscrits originaux , l'éditeur 
a trouvé ce qui leur manquoit ; savoir , la 
suite de l'année 1661 et l'année 1662 dans 
deux autres copies, desquelles , par cette 
raison, il est essentiel d'établir l'authen- 
ticité. 



I a AVERTISSEMENT. 

La première provient de feu M. l'abbé 
Sallier , garde de la Bibliothèque du Roi, 
de Facadémie des inscriptions et belles- 
lettres , mort à Paris en 1761. Il Favait 
donnée à Fabbé Souchai, censeur royal 
et littérateur très-érudit , qui a mis au 
jour Fédition des Œuvres mêlées de Pe- 
lisson , et qu'à ce titre le don de son ami 
Sallier devoit intéresser plus qu'un autre. 
Cette copie s'est trouvée dans la succession 
d'une personne à laquelle M. Souchai l'avoit 
léguée. 

La seconde copie qui sort de la biblio- 
thèque particulière du dernier roi de 
France 9 et qui est conforme à la première , 
s'est trouvée à la disposition de l'éditeur, 
par les circonstances expliquées dans une 
lettre dont on met ici l'extrait en forme 
de note (1). 

(1) Extraie d'une lettre de M. le général Grimoard à 

V éditeur des Œuvres de Louis xiv. 

Villeneuve-Saint-Georges, le îô septembre i8o5. 

«c Je m'empresse , Monsieur , de vous transmettre les 

» éclaircissemens que vous desirez sur les ouvrages de 

» Louis xiv, à l'édition desquels vous paroissez dispose 



AVERTISSEMENT. l3 

On voit d'ailleurs par cette lettre , 

qu'outre la copie complète et authentique 

des mémoires pour les années 1661 et 

1662, M. le général Grimoard possédoit 

I I 1 il 1 .— i — — — — — » 

» à concourir. Je tiens le manuscrit que vous avez entre 
» les mains , de Louis xvi, qui me le donna en 1786, 
» avec d'autres objets destinés à un travail dont il me 
» chargea alors pour servir à l'éducation de ses enfans ,, 
» qu'il vouloit diriger lui-même. J'ignorois, comme 
» beaucoup d'autres, que Louis xiv eût écrit des mé- 
5) moires historiques sur diverses époques de son règne ; 
» mais le Roi voulut bien entrer avec moi dans des dé- 
» tails , dont il vous est facile de vérifier l'exactitude à la 
» grande Bibliothèque publique de Paris , où il me dit 
» que beaucoup de manuscrits originaux sont déposés* 
» Louis xvi en garda une copie entièrement semblable 
» à celle qu'il me remettait, me prescrivant d'en classer 
» toutes les parties dans un ordre méthodique, et d'y 
» ajouter des éclaircissemens, sur-tout aux pièces mili- 
» taires qui se trou voient dans un extrême désordre. 
» Pour remplir les intentions du Roi , je rassemblai tous 
» les écrits de Louis xiv que je pus me procurer ; mais 
» au moment où je commençois à les mettre en oeuvre , 
)) les circonstances me jetèrent dans d'autres occupa- 
» tions. Celles que je me suis faites depuis , me permet- 
» tant de reprendre en partie ce travail, mais non d'y 
m donner tout mon temps , je me chargerai volontiers 
» des mémoires militaires , et vous fournirai d'abondans 

» matériaux la plupart en ordre, pour le reste..,. 

» Signé Philippe-Henri de Grimoard ». 



l4 AVERTISSEMENT, 

et tenoit de la même source celle des écrits 
de Louis xiv sur ses campagnes, et géné- 
ralement de tout ce que contiennent les 
trois volumes in-folio donnés à la Biblio- 
thèque du Roi par le maréchal de Noailles. 
On n'a donc eu qu'à vérifier ces copies sur 
les manuscrits originaux. 

On en a usé de même à Fégard des notes 
sur i663, 1664 et i665, et des Mémoires 
historiques pour les années 1666, 1667 et 
1668, et on s'est assuré que notre copie 
étoit supérieure, c'est-à-dire en meilleur 
ordre et plus correcte , que les manuscrits 
existant à la Bibliothèque Impériale , dont 
MM. les conservateurs, aussi polis que sa- 
vans , connoissant le plan de cette édition , 
ont sans doute , par leur obligeance , bien 
mérité de l'histoire et des lettres, en dai- 
gnant faciliter nos recherches. 

Telle est l'authenticité des manuscrits 
originaux des divers mémoires de Louis xiv; 
telle est la confiance que méritent les copies 
qui ont servi à cette édition; mais il reste 
encore d'autres preuves qu'on ne doit point 
négliger. 



AVERTISSEMENT. l5 

i°. A la tète du volume ou carton de 
format in-t± \ ci-dessus mentionné , qui se 
trouve à la Bibliothèque Impériale , on lit 
cette note de la main de M. l'abbé Sallier y 
et signée de lui: « Ces manuscrits m'ont été 
» remis par M. le maréchal duc de Noailles , 
» le 6 de septembre 1 7 5 8 ; M. Melot y étoit 
» présent. Signé Sallier ». On sait que 
M. Melot étoit comme lui garde de la Biblio- 
thèque, et qu'ils ont donné ensemble la belle 
édition de Join ville. Cette note montre que 
neuf ans après le premier dépôt, le maréchal 
en fit un second qui fut celui des cahiers con- 
tenus dans le carton in-i±°. , et même celui 
des trois grands portefeuilles in-folio , car 
il est de notoriété que la Bibliothèque doit 
ceux-ci à la même source, et d'ailleurs 
on.devroit le présumer sur l'identité de 
Fécriture. 

Si l'on demande pourquoi ce dernier dé- 
pôt avoit été différé > la réponse est qu'ap- 
paremment ces manuscrits avoient paru 
moins importans, par la raison qu'ils 
n'é|;oient pas de la main du Roi. Cela est 
d'autant plus vraisemblable qu'on n'avoit 



ïG AVERTISSEMENT, 

pas reconnu jusqu'alors la main par qui ces* 
divers cahiers, soit zn-4 ., soit in-folio, 
avoient été écrits. 

2 . Outre la note qu'on vient de lire, et 
qui a été fidellement transcrite sur notre 
copie venant de MM. Sallier et Souchai , 
elle offre encore plusieurs notices qui sont 
sans doute du premier; il est bon de les 
rapporter ici , car d'un côté elles font con- 
noitre la personne qui a transcrit cette par- 
tie des Mémoires; d'autre part, elles nous 
conduisent à parler de leur rédaction. 

L'une de ces notices , concernant la des- 
cription du manuscrit original 272-4°., est 
ainsi conçue : 

« Trois cahiers in~tif > contenant des mé- 
» moires du règne de Louis xiv à son fils aîné 
» Monseigneur , comme il est aisé d'en juger à 
» la lecture de la première page : Mon fils , 
» beaucoup de raisons et toutes fort impor- 
» tantes , etc.; et pour s'assurer encore plus 
» que c'est plutôt à Monseigneur qu'à quel- 
» qu'un de ses petits-fils que le Roi adresse ces 
» mémoires, lisez la fin du troisième cahier. 
» Certainement Louis xiv n'auroit pas parlé 
» d'un ton si ferme à ses petits-fils, ses mal- 



AVERTISSEMENT. 17 

» Leurs ayant commencé en 1700. Plusieurs 
» de mes ancêtres ont attendu l'extrémité de 
» leur vie , etc. (1). 

y> L'abbé d'Glivet ayant eu communication 
» de ces cahiers, y a reconnu la main de 
» M. Pellisson sur l'orthographe : ils sont dans 
» la Bibliothèque du Roi. L'auteur se fait 
» connoître par une note marginale assez 
» longue , où il parle du temps qu'il assistait 
» au sceau. Les minutes de l'académie fran- 
çaise , où se trouvent plusieurs remarques 
» de M. Pellisson , suffisent pour caractériser 
» son écriture , de manière qu'on voit claire- 
» ment qu'elle est la même que celle des trois 
» cahiers , dont le premier commence par : 
» Mon fils , etc. ». 

Un autre article porte : 

« On voit, entr'autres, parles pages (a) 

» que le feu Roi écrivoit lui-même les cahiers 
» sur lesquels M. Pellisson travailloit et qu'il 
» rendoit à mesure. Il y a des morceaux entiers 
» où l'on reconnoît le style du feu Roi , sans 
» que M. Pellisson y ait rien changé , en sorte 



(1) Voyez page 100 du tome 1 de cette édition. 

(2) Celles qui se rapportent aux pages 104,. 108 et 
autres du tome 1 de cette édition. 

(SUT. DE LOUIS XIV. TOME l. V, 



1 8 AVERTISSEMENT. 

» qu'à quelques ornemens près de diction , on 
» peut dire que c'est totalement un ouvrage de 
» Louis xiv , dont on reconnoît par-tout le ca- 
» ractère de dignité , de droiture, de bon sens 
» et de probité. C'est le seul ouvrage de suite 
» que nous ayons , qui puisse être un monu- 
» ment certain de la grande manière de pen- 
» ser, des principes et des maximes que ce 
» prince a suivis jusqu'à sa mort ». 

3°. A Fégard des trois grands portefeuilles 
ci-dessus décrits, les manuscrits in-folio 
qu'ils renferment , et qui font la seconde 
partie de l'ouvrage, sont, aussi bien que 
FzVz-4°. décrits par M. Sallier , de la main 
du même Pellisson. L'examen le plus soi- 
gneux nous met en état de le garantir; exa- 
men qui d'ailleurs n'étoit pas sans difficulté, 
le caractère d'écriture paroissant au premier 
coup-d'ceil très- différent , parce qu'il est 
souvent plus alongé ou plus gros, plus soi- 
gné ou plus couru et plus négligé. 

Il résulte de tout ce qui précède , que 
la description seule des manuscrits établit 
leur authenticité; quant aux Mémoires his- 
toriques et politiques , cette même descrip- 



AVERTISSEMENT. 19 

lion fait connoître la plume qui les rédigea 
et en même temps la part principale que 
Louis xiv eut à leur composition. Mais il 
faut jeter encore plus de jour sur ces der- 
niers points. 

Observons d'abord une distinction essen- 
tielle, entre l'époque où Louis xiv s'occupa 
de composer ses mémoires et celle où il eut 
recours à un littérateur pour les rédiger. 
C'est le texte même qui nous la fournit 
La seconde partie offre ce passage remar- 
quable : Louis parlant de l'emploi de son 
temps pour chaque jour , ajoute : ce Et quand 
» après cela j'avois quelques momens de 
y> reste , je les employois aux mémoires que 
» vous lisez maintenant (1) ». Il est donc 
certain qu'au commencement de l'année 
1666, époque à laquelle se rapportent ces 
mots, il écrivoit déjà ses mémoires; et de 
plus la manière dont il s'exprime, annonce 
que ce n'étoit pas récemment qu'il avoit 
entrepris ce travail. Enfin , dans la première 
partie (2) , il est parlé de la paix d'Aix-la- 

(1) Tome 11 de cette édition, p-gc 64. 

(2) Tome 1, page 63. 



20 AVERTISSEMENT. 

Chapelle comme récente. Ainsi , nul doute 
que le Roi s'en occupa seul pendant long- 
temps. 

Lors donc que Fauteur des Eclaircisse- 
mens historiques sur la cause des protes- 
tans(\), Rhulières, fixe Tannée 1670 comme 
l'époque des Mémoires de Louis xiv , il 
faut entendre que c'est celle de leur rédac- 
tion ; mais d'ailleurs cet écrivain ne dit 
point ce qui l'autorise à fixer cette date. 
Or, le sujet que nous traitons nous invite 
à suppléer à cette omission. Quel motif a 
donc pu déterminer cet historien plein de 
sagacité ? Nous n'en saurions présumer 

(1) Voici le passage dont il s'agit : ce Les mémoires 
y> qu'il nous a laissés ne s'étendent qu'aux dix premières 
» années de son gouvernement : ils finissent par le dé\ c- 
:» loppement de sa conduite à l'égard des calvinistes ^ et 
» nous devons observer ici que, n'ayant fait aucune 
» mention d'eux, quand il a parlé des affaires politiques 
» de son royaume , et même ayant fait entendre que sous 
» ce rapport leurs affaires n'avoient plus rien d'impor- 
tant, il en traite enfin fort au long parmi les actes 
» dignes de la piété d'un souverain ». ( Eclaircissemens 
historiques sur les causes de la révocation de l'édit de 
Nantes , et sur V état des protestans en France , première 
partie, 1788, sans nom de ville ni de libraire. 



AVERTISSEMENT. 21 

aucun autre que la date même de l'abjura- 
tion de Pellisson : <elle est de la fin de cette 
année 1670. Rhulières a cru que Louis xiv 
ne fût point entré avec un huguenot 9 dans 
le commerce confidentiel que suppose un 
pareil travail. C'est Fidée que donne en effet 
la lettre que ce huguenot écrivit au Roi , 
moins peut-être pour l'informer de sa con- 
version, que pour persuader le public qu'elle 
n'étoit point celle d'un courtisan ambi- 
tieux (1). Pellisson y dit que le Roi lui avoit 
rendu ses bonnes grâces seulement depuis 
neuf mois , expression par laquelle il fait 
entendre apparemment les communications 
secrètes dont le Roi l'avoit honoré à l'oc- 
casion de ses Mémoires. 1 

(1) Voici cette curieuse lettre, telle qu'elle est rappor- 
tée dans le recueil de Bussi-Rabulin, tome v. Jl a paru 
d'autant plus à propos de la donner, qu'elle a été omise 
dans les (Euvres diverses de Pellisson. ce Sire, quelque 
)) profond que soit mon respect pour V. M., j'ai cru 
» que je devois faire la seule chose au monde qu'il ne 
)) faut pas faire pour lui obéir ni pour lui plaire, sans 
» lui en parler. Dieu a voulu toutefois qu'après lui V. M. 
» y eût la première part. Sept ans de prière et d'éludé 
» avoient éclairé et convaincu ma raison : le seul état 
y) d'infortune et de disgrâce où je me Irouvoia me ren- 



«>3 AVERTISSEMENT. 

Mais quel que soit cet indice, nous pen- 
sons qu'il fi*e imparfaitement la date dont 
il s'agit. Car il est prouvé que Pellisson étoit 
rentré en faveur plusieurs années avant 
1670 : quelques recherches sur sa vie vont 
lever ce doute. I/intérêt qu'inspire cet écri- 
vain dont le caractère, à plusieurs égards, 
a paru problématique , et qui d'ailleurs eut 
tant de part aux Mémoires de Louis xiv, 
nous fera aisément pardonner cette digres- 
sion. 

Peu de personnes ignorent qu'après avoir 
été premier commis, et l'un des affidés du 
surintendant des finances Fouquet, Pellis- 
son partagea sa disgrâce , et que malgré la 
plus dure captivité, il composa dans la Bas- 

y> doit suspectes toutes les lumières et les inspirations du 
» ciel, quoique vives et fortes. Il a plu à V. M. de me 
» tirer de cet état il y a neuf mois. Qu'elle compte désor- 
» mais entre les grâces que j'ai reçues de sa bonté, et dont 
» je lui dois être éternellement obligé , celle qui est sans 
•» comparaison la plus grande, et qu'elle ne pensait pas 
» m'avoir faite; je veux dire tout ce que les hommes 
» pouvoient contribuer à ma conversion et à mon salut ; 
» et qu'elle soit bien persuadée aussi qu'on ne peut être 
» avec plus de vénération, de respect et de reconnais,-» 
& sance que je serai toute ma vie- >>u 



AVERTISSEMENT. a'3 

tille ces célèbres Facturais, où le talent 
d'écrire et Fart oratoire se montrent à un 
degré qui n'avoit été atteint que par le seul 
Pascal. Il falloit que le courroux de Louis 
fût inflexible, puisque ces beaux plaidoyers 
ne Favoient point fléchi ; mais Pellisson qui 
combattit sans succès une de ses passions, 
sut en séduire une plus dominante, Famour- 
propre ; et les bontés qu'il sollicitoit en vain 
pour son client s'étoient toutes reportées sur 
lui-même. Vers le milieu de i665, le duc 
de Montausier et le comte de Saint- Aignan 
obtinrent pour lui la liberté et une pension. 
Le Roi même le rapprocha de sa personne , 
et s'en fit suivre, dans sa campagne de 1667 , 
comme on le voit par un de ses écrits (1), 
modèle ingénieux de Fart de flatter, image 
expressive des sentimens et du langage de 
Louis xiv dans ce premier âge de sa gloire. 
Si donc on en jugeoit seulement par ce fait, il 
y auroit quelque raison de croire que la ré- 
daction de la première partie des Mémoires 
étoit commencée dèsFannée 1666; car dès- 

(1) Conversation de Louis xiv devant Lille, Voyez 
lome 11, page 421. 



à [ iVERTfSSEMEN T. 

lors leur rédacteur étoit assez bien près du 
Roi pour qu'il eût daigné l'en chaiger. 

Mais aussi dans cette hypothèse , la des- 
tinée de cet homme seroit étrange et sa faveur 
bien difficile à concilier avec ce dévouement 
amical dont on Fa tant loué. Quoi! lui à qui 
Fouquet confioit ses affaires et ses intrigues , 
au point qu'un billet tendre pour une 
femme, fut trouvé dans les papiers du mi- 
nistre en brouillon avec des corrections 
de la main de Peliisson (1), ce seroit lui- 
même que deux ans après la catastrophe de 
son ami 9 nous verrions dans l'étroite con- 
fidence, et corrigeant aussi les écrits d'un 
prince qui , contre tout principe , n'avoil 
commué la peine du malheureux que pour 
l'aggraver ! Ces qualifications si dures & in- 
solence et de voleries répétées dans les mé- 
moires qu'il rédigeoit, comment les eût-il 
écrites de la même main dont il avoit dé- 



fi) Ce billet, adressé à mademoiselle de Monfaîais, 
fille d'honneur de Madame, dont le génie intrigant est 
noté dans les Mémoires du temps, a été rapporté tout 
entier dans ceux de l'abbé de Choisi , avec les circons- 
tances que nous ajoutons. 



A V E 11 T 1 8 S E M E N T. a5 

montré l'innocence de Fouquet ? Ce sont 
là de ces contradictions dont il vaut mieux 
détourner ses regards que d'en tenter l'ex- 
plication pénible. Peut-être n'excuseroit-on 
pas celle-ci , même en reculant ]a date des 
mémoires, et Pellisson ne de voit guère moins 
répugner en 1670 qu'en 1 6 6 6 , à transcrire 
de pareilles expressions (1). 

Tous les faits d'ailleurs montrent que la 
confiance de Louis xi v pour lui s'accrut sin- 
gulièrement après son abjuration en 1671. 
Le Roi lui donne une charge de maître des 
requêtes; il l'emmène à l'armée en 1672 , 
voulant qu'il puisse faire \ comme témoin , 
l'histoire des hauts faits qui n'étoient encore 

(1) Un anonyme, clans les archives littéraires du 
3i mai 1806 , a • reconnu Irès-judicieusemeni que l'au- 
thenticité des Mémoires de Louis xivétoit bien prouvée 
par leur contenu et par leur st)le. Mais frappé comme 
nous de ce seul mot de vole ries , il conclut que Pellisson 
n'en put être le rédacteur. Je crois que c'est outrer la 
conséquence, quand même il ne seroit pas démonti éque 
nul autre que cet écrivain n'a travaillé à celte rédaction 
des Mémoires historiques. Elle n'est sûrement point du 
président Rose qui, quoique homme d'esprit, n'a rien 
laissé qui puisse le faire croire capable d'écrire certains 
morceaux des Mémoires historiques. 






5*6 AVERTISSEMENT. 

qu'en projet. Dès Tan 1676, il le chargea de 
la distribution d'un fonds destiné à payer 
les conversions des Huguenots ; trafic clan- 
destin qui , dans la suite 9 devint le prétexte 
des violences les plus odieuses (1). Admet- 
tons donc que ce fut en 1670 que Pellisson 
prit part au travail secret des Mémoires de 
Louis xiv, et commença la rédaction des 
morceaux que le Roi en avoit composés 
dans le cours des années antérieures. 

A la tête de nos manuscrits , nous trou- 
vons encore une notice qui montre que ce 
travail n'étoit pas le seul qu'il suivit sous 
les yeux du Roi. On y décrit plusieurs 
cahiers, contenant, entre autres , les 4% 5 e , 
et 6 e Livres de son Histoire de Louis xiv , 
ouvrage qui est resté incomplet , et qui n'a 
été publié que soixante ans après sa mort (2). 
Il ménageoit dès-lors à la vanité du Roi le 

( 1 ) Voyez dans le sixième tome de cette collection la 
pièce historique et la notice concernant les prolestans. 

(2) Histoire de Louis xir , depuis la mort du cardinal 
de Mazarin, en 1661 , jusqu'à la paix de Nimègue; Pa- 
ris, m-12, 3 vol., chez Rollin, i74g« L'éditeur fut 
l'abbé le Mascrier. 



AVERTISSEMENT. 27 

plaisir de s'occuper de son propre pané- 
gyrique. Mais ce qu'il faut remarquer ici , 
c'est qu'en comparant cette Histoire avec 
les Mémoires , on reconnoît dans la pre- 
mière beaucoup de matériaux déjà mis en 
œuvre dans ceux-ci. Par une sorte de plagiat 
très-flatteur , il s'approprie des phrases de 
Louis xiv , ce qu'il n'a pu faire sans son 
agrément. D'où l'on pourroit induire que , 
lorsqu'en 1672 ce Prince attachoit à sa per- 
sonne comme historien , le rédacteur même 
de ses Mémoires , c'étoit pour s'épargner 
désormais la tâche de cette rédaction., qu'il 
voyoit que la guerre alloit interrompre ; ce 
qui expliqueroit encore pourquoi les Mé- 
moires ne furent point continués, et pour- 
quoi la seconde partie même resta impar- 
faite. Quoi qu'il en soit, il résulte de tous ces 
faits, que ce qui nous en est parvenu fut 
terminé pendant les années 1670 et 1671. 

Après tant d'éclaircissemens , objectera- 
t-on que , pour être écrits de la main de 
Pellisson , il n'est pas démontré que ces Mé- 
moires sont l'ouvrage de Louis xiv ? les 
réponses ne nous manqueront pas. D'abord 



s8 AVERTISSEMENT. 

la note signée de M. Sallier, montre qu'ils 
se trouvoient parmi les papiers du Roi remis 
par lui au duc de Noailles; et sans doute il 
ne gardoit pas ainsi l'ouvrage d'un autre. 
Chacun d'ailleurs , comme ce même biblio- 
thécaire^ en étudiant le style de ces Mémoires, 
peut y reconnoître des passages qui caracté- 
risent trop bien Louis xiv pour sortir d'une 
plume étrangère, Quoiqu'en quelques en- 
droits le tour de la phrase soit plus acadé- 
mique qu'il n'appartient à un roi peu lettré , 
il y a aussi des périodes où les expressions 
comme les idées sont analogues à ce qu'on 
connoît pour être de lui indubitablement. 
Des faits nouveaux et secrets, soit poli- 
tiques , soit historiques que révèlent ces 
Mémoires, ne peuvent avoir été fournis que 
par lui. De plus , qu'on examine les nom- 
breuses minutes qui nous restent , princi- 
palement pour la seconde partie des Mé- 
moires, on y prendra l'idée la plus précise 
de la manière dont ils furent composés et 
revisés. En tel endroit, le rédacteur a tra- 
vaillé sur des notes sommaires , telles qu'on 
eu trouvera à la suite des Mémoires , ou 



AVERTISSEMENT. 29 

telles que les indications par lesquelles oh a 
rempli la lacune des trois années de i665 
à 1 666. D'autres passages paroissent \ à récri- 
ture trop hâtée et peu lisible, avoir été 
écrits sous la dictée. Certaines variantes tien- 
nent visiblement au sentiment personnel 
du Roi ; certains fragmens élagués des trans- 
criptions, semblent l'avoir été par des motifs 
pareils. Les notes de Peîlisson même mon- 
trent souvent, ce qu'il mit du sien dans l'ou- 
vrage de Louis. La multitude des minutes 
témoigne au premier coup-d'œil combien 
la rédaction fut débattue et soignée; encore 
la plus grande partie des brouillons avoit- 
elle été brûlée , comme le prouve une note 
de Peîlisson qu'on lit dans un des porte- 
feuilles. Il est certain qu'un seul auteur ne 
se fût pas repris à tant de fois sur les mêmes 
articles : la plume du Roi se montre autant 
que celle de l'académicien , et celui-ci , in- 
terprète par-tout de la pensée du Prince , 
ne fut en beaucoup d'endroits que le simple 
copiste de ses écrits. Enfin , ce qui doit 
lever tous les doutes des corrections de la 
propre main de Louis xiv qui se trouvent 



3o AVERTISSEMENT. 

sur la minute des Mémoires pour Vannée 
1667 (1), attestent que tout ce qui les pré- 
cède et tout ce qui les suit, fut adopté par 
lui, qu'il avouoit également, comme père, 
comme monarque et comme auteur , le 
fonds et la forme , les faits , les pensées et le 
style. 

1/ authenticité de tous les manuscrits qui 
nous ont servi , est donc incontestable ; et 
quant aux Mémoires historiques et politi- 
ques _, ou Instructions pour le Dauphin > ils 
sont démontrés originaux. Il nous reste à 
faire connoître, quelles parties de ces ou- 
vrages avoient été publiées avant la pre- 
mière annonce qui fut faite de notre édition 
en Fan treize , vers la fin de 1 8o5. 

i°. Voltaire est le premier qui, dans 
son histoire du Siècle de Louis xir , inséra 
quelques écrits de ce monarque qu'il tenoit 



(0 ^0/^ tome ii, pages 268 et 269. MM. les con- 
servateurs de la Bibliothèque nationale ont reconnu 
ainsi ces corrections au nombre de trois, comme étant 
de la main du Roi. Le public d'ailleurs peut les cher- 
cher et les vérifier dans les portefeuilles in-folio que 
nous avons décrits, sous les cottes i3 et 14. 



AVERTISSEMENT. 3l 

du maréchal de Noailles : savoir , le fragment 
intitulé Réflexions sur le métier de roi , et 
les Instructions remises à Philippe v , lors- 
qu'il partit pour aller se mettre en posses- 
sion du trône d'Espagne. Il a pourtant omis 
certains articles de celles-ci, qui peut-être 
lui ont paru plus minutieux qu'il ne con- 
venoit à cette grandeur , dont il prétendit 
que son héros restât décoré dans l'histoire , 
comme il s'en étoit revêtu durant toute 
sa vie. 

2°. Dans les Mémoires du maréchal de 
Noailles que nous avons cités, M. Millot a 
inséré le projet de harangue et quelques- 
unes de ces notes sommaires dont on a vu 
plus haut la notice, et qui font partie des 
écrits olographes. 

.3°. Enfin le commencement de la pre- 
mière partie des Mémoires historiques et 
politiques a aussi été publié , dans un petit 
volume in-i 2, qui parut en 1767 sous ce 
titre : Recueil d'opuscules littéraires tirés 
d'un cabinet d'Orléans et publiés par un 
anonyme. Amsterdam, chez Van Harrevell. 
Le morceau qui s'y trouve et qu'on a inti- 



32 A V E RTISS F MENT. 

tuié : Discours de Louis xiv à monseigneur 
le Dauphin , ne contient que le livre pre- 
mier et la première section du second livre, 
c'est-à-dire ce qui se trouve dans le carton 
in-i± . de la Bibliothèque Impériale; encore 
en a-t-on supprimé plusieurs pages. Mais» 
ces omissions sont le moindre défaut de cette 
édition. On en jugera par ce passage du 
livre de M. de Rhulières que nous avons 
déjà cité, a En imprimant (dit-il) ses Me- 
» moires (de Louis xiv), on a indignement 
» falsifié les différens passages où il parle 
» des Protestans. On a retranché tout ce qui 
» inculpe le clergé catholique ? tout ce qui 
» tend à justifier les novateurs. On y a 
» substitué des choses toutes différentes J et 
» qui doivent faire présumer faussement ; 
» que le Prince méditoit les sévérités que 
» dans la suite on exerça sous son nom ». 
On pourra voir ces passages altérés , rap- 
portés en note à l'endroit des Mémoires 
dont il s'agit {voyez p. 85 et 86 du tome i); 
d'ailleurs outre les changemens qu'on y avoit 
glissés par une sorte de fraude pieuse 9 on en 
a fait d'aussi mal entendus dans la diction 



ÀVERTISS E M ENT, 33 

même. En séparant les membres de cer- 
taines périodes, en coupant les phrases , en 
supprimant des liaisons utiles , on a ôté le 
goût de style propre au temps , et la gravité 
propre au genre. I/écrit perd de son auto- 
rité et même de sa noble élégance. Cepen- 
dant Féditeur furtif des Opuscules litté- 
raires étoit Fabbé d'Oliyet > qu'on peut ap- 
précier par ce trait comme par plusieurs 
autres (i). Enfin on a réimprimé le même 
morceau en 1789 dans les Tablettes d'un 
curieux : [Bruxelles , 2 vol. in-12); et sans 
égard pour la réclamation de Rhulières , on 
a copié dans cette édition tous les vices de 
Fautre. Ainsi même à Fégard du fragment 
dont il s'agit , notre édition , seule correcte 
et seule complète , peut passer pour la pre- 
mière. 

4 . Quant à Fédition qui a paru au com- 



(1) On verra dans les Mémoires publiés par M. de 
Paulmi, sous le nom de son père, le comte d'Argen- 
son , et sous le titre d'Essais dans le goût de Montaigne , 
par quelle infidélité d'Olivet fit faire ainsi en Hollande, 
une édition subreptice et morcelée des Mémoires d« 
l'abbé de Choisi. 

t&UV. »E LOUIS XIV. TOME J. G 



34 AVERTISSEMENT. 

mencement de cette année, sous le titre 
de Mémoires de Louis xiy écrits par lui- 
même ( 1 ) , il seroit facile de faire connoître en 
détail combien elle est incomplète et même 
défectueuse. Mais le lecteur portera bien 
sans nous ce jugement , pour peu qu'il la 
eompare avec la nôtre. Aucun soin n'a été 
négligé dans la révision des copies ; et nous 
sommes sûrs de donner le texte dans toute 
sa pureté. 

Cependant la fidélité n'eût pas suffi; il 
falloit d'autres soins pour faciliter l'intelli- 
gence de cette lecture et ajouter à son in- 
térêt. Louis xiv ne prétendit pas composer 
une histoire , il traite les matières sans les 
classer; il passe de l'une à l'autre sans cher- 
cher à les lier. Souvent même dans les mi- 
nutes, nous avons trouvé que des parties 
d'un même article étoient séparées mal-à- 
propos, tandis qu'en d'autres endroits des 
objets très-différens se lisoient de suite et 
confondus dans le même paragraphe. Non- 
seulement on a soigneusement adapté aux 

(1) Paris, Garnery ; libraire, 1806. 



AVERTISSEMENT. 35 

sujets la ponctuation et la division par ali~ 
jiéa ; mais de plus , on a distingué chaque 
article par des titres indicatifs qui reposent 
Fattention , dirigent l'esprit i et donnent la 
facilité de revenir sur ce qu'on a déjà vu; 
avantage qui sera bien senti par ceux qui 
lisent avec étude et avec fruit. De plus, 
comme Tordre des temps n'est pas même 
suivi dans ces Mémoires 9 et que les dates y 
sont souvent omises J il a semblé utile d'of- 
frir en note celles des faits les plus impor- 
tais. Lorsque pour la parfaite contiôissance 
des événemehs allégués dans les Mémoires \ 
d'autres faits ont paru nécessaires , on a 
d onné ces éclaircissemens avec plus ou moins 
d'étendue. Les personnages que le Roi ne fait 
que nommer , ont été désignés eh détail ou 
caractérisés par des anecdotes. L'intention 
constante de suppléer au texte plutôt que 
d'y ajouter, a présidé à ce travail. 

Mais quelle qu'en fut l'importance et la 
difficulté, celui qu'ont exigé les Mémoires 
militaires de Louis xiv étoit plus néces- 
saire encore et plus difficile. Si on les eût 
imprimés tels que les donnent les manus- 



36 AVERTISSEMENT. 

crits originaux , non-seulement ils seroient 
sans intérêt pour le lecteur ; mais on n'en 
pourroit tirer aucun résultat, on ne pour- 
roit même , en beaucoup d'endroits , les 
comprendre. Louis xiv y a laissé des lacunes 
considérables; il les écrivit, suivant sa cou- 
tume , sur des petits carrés de papier déta- 
chés , qu'il a rarement distingués par leurs 
dates. Le maréchal de Noailles , qui n'avoit 
point fait les premières campagnes du Roi , 
et qui paroît les avoir peu étudiées, n'a pas 
bien rangé > même quant à la chronologie , 
toutes ces feuilles volantes. Les narrations , 
les ordres, réglemens et autres documens 
militaires sont mêlés ensemble sans nulle 
transition. Le rapport que ces écrits peu- 
vent avoir avec les opérations des diffé- 
rentes années et avec le plan général de la 
campagne, s'y laisse à peine entrevoir. Tant 
de vides , tant de confusion ne faisoient de 
ce recueil qu'un amas fastidieux et insigni- 
fiant, tandis que, au contraire, mis dans 
un bon ordre et enrichi de tous les éclair- 
cissemens ou supplémens qu'il exige, il 
devient un monument aussi curieux qu'ins- 



AVERTISSEMENT. 5j 

tructif pour les amateurs de l'histoire , et 
même pour ceux qui , cultivant Fart mili- 
taire , feront toujours leur première étude 
des campagnes de Turenne , de Condé et 
de Luxembourg. M. le général Grimoard , 
connu par des ouvrages distingués en ce 
genre (i), est, comme on l'a vu plus haut, 
celui auquel on doit ce travail. La lettre 
qu'il a adressée à l'éditeur des (Euvres de 
Louis xiv , et qui servira de préface aux 
s JMêmoires militaires , fait connoître l'éten- 
due et l'utilité des soins qu'il y a consacrés 5 
ainsi que les motifs du grand développe- 
ment qu'il a donné à ses recherches , en les 
portant sur toutes les campagnes de guerre 
où Louis xiv a marché en personne , soit 
qu'elles aient précédé , soit qu'elles aient 
suivi celles qui font l'objet de ses Mé- 
moires. 

A l'égard de l'authenticité des Mémoires 
militaires , ce que nous en avons dit plus 

(i) Essai théorique et pratique sur les batailles, £«-4°« 
Histoire des quatre dernières campagnes de Turenne y 
in-folio, publiée sous le nom du géographe Beaurain 
en 1 782 ; divers autres ouvrages militaires et politiques» 



38 AVERTISSEMENT, 

haut suffit. Que pourroit-on en effet ajouter 
à ce seul fait p que les manuscrits sont olo- 
graphes? Cependant il n'est pas inutile de 
faire connoître à quelle date ils paroissent 
avoir été rédigés. Un vaudeville satirique 
du temps, nous fournit quelque lumière sur 
ce point; c'est le JVoel de la Cour, attribué 
au marquis de Termes : on y lit ce couplet. 
Il s'agit du Roi sous le nom du grand 
Alcandre. Les deux premiers vers , trop 
libres , sont omis. Voici la suite qui se 
rapporte aux fréquentes visites que le Roi 
faisoit à madame de Maintenon, et aux 
longs tête-à-tête qu'il avoit avec elle T 
assiduités que les courtisans ne savoient 
comment expliquer. On doit se souvenir 
que dans ces Noels les quatre premiers vers 
du couplet contiennent la demande du 
messager, et les autres font la réponse. 



Est-ce qu'il sacrifie 

A l'aulel de Scarron ? 

— Si nous voulons l'en croire , 

II est pris par l'esprit ; 

Il y fait son histoire..... 

On voit que le Roi disait lui-même k 



AVERTISSEM en t. 39 

cette époque, c'est-à-dire en 1678, qu'il 
travaillent à des Mémoires chez madame 
de Maintenon. Or, ceux-ci ne pouvoient 
être que les Mémoires militaires* On re- 
marquera de plus que le morceau précieux 
qui a pour titre : Réflexions sur le métier 
de Moi; ne pouvant avoir été écrit au 
plutôt qu'en 1679 , a dû être composé dans 
ces mêmes tête-à-tête. Ceux qui préten- 
droient que Louis xiv avoit besoin d'aide 
pour atteindre le degré d'élégance et de 
correction qu'offrent ces écrits, en feront 
honneur à madame de Maintenon, qui 
assurément étoit bien digne de remplacer 
Pellisson dans ce travail de confiance. 

Venons aux Lettres de Louis xiv , 
formant la troisième partie de la collection 
de ses (Euvres. Annoncer un choix , qua- 
lifier ces Lettres de particulières, c'est faire 
assez entendre qu'il ne s'agit pas de toute 
missive qui porte son nom. Le train des 
affaires et le genre de personnes avec les- 
quelles traite le chef d'un Gouvernement , 
veulent qu'il emprunte souvent des plumes 
étrangères. L'empereur Frédéric 11 étoit sans 



4o AVERTISSEMENT, 

doute un prince et même un homme plein 
de talens et de lumières. Cependant les élo- 
quentes Epîtres qui lui furent attribuées 
étoient l'ouvrage de son chancelier , 'le 
savant et malheureux Pierre des Vignes. On 
J)eut être capable de tout et ne pas tout 
faire ; même ce qui est écrit en entier de 
la main des princes peut n'être pas d'eux; 
et il n'est pas rare qu'un Roi soit le copiste 
de personnages très-inférieurs. Quoiqu'au- 
cun n'ait écrit lui-même plus que n'a fait 
Louis xiv, dont le défaut étoit d'aimer 
trop les détails, il souscrivit souvent la 
besogne des ministres , comme les ministres 
celle des commis. Loin donc de compiler 
sans discernement ses diverses correspon- 
dances, on en a fait le triage le plus scru- 
puleux. La règle qu'on a suivie pour un 
choix si délicat , a été que ces Lettres , ou 
fussent intéressantes par leur sujet même , 
ou du moins portassent quelqu'un de ces 
traits, qui tenant au sentiment personnel 
ou aux habitudes de l'individu , dénotent 
son caractère et son tour d'esprit, sont 
enfin des signes certains qu'un tel écrit est 



AVERTISSEMENT. /h 

original. Les autres ouvrages de Louis xiv , 
excellent modèle de comparaison , o 
servi comme de pierre de touche poi,. 
éprouver ses Lettres, soit quant au style , 
soit quant aux idées. Nous avons eu sur- 
tout devant les yeux cette phrase remar- 
quable des Mémoires politiques : « Que si 
y> on remarque presque toujours quelque 
» différence, entre les Lettres que nous nous 
y) donnons la peine d'écrire nous-mêmes 
y> et celles que nos secrétaires les plus ha- 
y> biles écrivent pour nous, découvrant en 
y> ces dernières je ne sais quoi de moins 
y> naturel , et l'inquiétude d'une plume 

y> qui craint d'en faire trop ou trop peu ». 

Il seroit trop long d'indiquer en détail 
les sources où nous avons puisé les Lettres 
de Louis xiv réunies dans cette collection. 
iVoici les principales : 

i°. Le recueil manuscrit en sept volumes 
in-4>°. du président Rose , secrétaire du 
cabinet de ce Monarque, depuis le 9 mars 
1661 , jusqu'en décembre 1678. En 17 55, 
M. Morelli publia en deux petits volumes 
//?-i2 devenus rares, un certain nombre 



%% AVERTISSEMENT, 

de Lettres puisées dans ce recueil ; mais il 
faut croire qu'il n'en, eut qu'une copie 
incomplète et défectueuse. Outre qu'il ad- 
met beaucoup de Lettres insignifiantes et 
que nous avons rejetées, la plupart de celles 
qu'il rapporte sont tronquées ou présentent 
de fausses dates; et les notes qu'il y joint 
sont souvent inexactes. 

2°. Les collections de M. deGrimoard où 
l'on pourroit trouver encore plusieurs vo- 
lumes de ces Lettres, et enfin difFérens dépôts 
publics, bibliothèques et autres. On a fait 
dans toutes ces sources , suivant l'esprit 
ci-dessus indiqué , un choix sévère. On a 
voulu que les Lettres fussent ou caractéris- 
tiques, ou historiques, ou anecdo tiques , 
quant à Louis xiv ou quant aux personnes 
qui ont marqué sous son règne. Si pourtant 
il s'en trouve dont l'objet paroisse petit 
et peu curieux, on doit moins s'en prendre 
à nous qu'à quelques littérateurs et gens 
du monde, dont l'opinion mérite d'être 
considérée , et qui nous ont représenté 
que l'inconvénient de laisser dans une 
telle collection quelques pages d'un mé- 



AVERTISSEMENT. 43 

diocre intérêt , étoit moindre que celui de 
trop restreindre notre triage parmi ces maté- 
riaux abondans, jusqu'ici intacts et ignorés. 

3°. Quoique le recueil imprimé des Né- 
gociations du comte d'Estrades nous offrît 
beaucoup de Lettres de Louis xiv, on n'en 
trouvera ici qu'un très-petit nombre ap- 
partenant aux premières années du gou- 
vernement de Louis xiv; celles des années 
suivantes nous ont paru moins originales 
et sentant davantage la plume ministérielle. 
Lorsqu'on a puisé dans les autres recueils 
imprimés , on a eu soin de n'admettre que 
des Lettres authentiques , ou qui puissent 
être jugées telles. 

4°. La correspondance de Louis xiv avec 
Philippe v, roi d'Espagne, son petit-fils, a 
été complétée autant qu'il est possible , 
soit d'après des manuscrits 9 soit d'après 
des livres imprimés. 

5°. A l'exception des Lettres relatives 
aux campagnes de Louis xiv , qu'on a dû 
classer dans les Mémoires militaires, toutes 
celles qui portent le titre de Lettres -paHi- 
culièms, sont rangées suivant l'ordre des 



44 AVERTISSEMENT, 

temps. On eût voulu en former une série 
non interrompue pour tout ce règne; mais 
il est des époques sur lesquelles on n'a 
xien pu se procurer. On trouvera donc très- 
peu de choses sur i65o,, et rien sur 1660. 
Mazarin vivoit encore, le Roi n'écrivoit 
guère que pour signer. De 1661 à 1678, 
la suite est entière. L'année 1679 °ff re une 
lacune. Nous avons pour 1680 une pièce, 
rien de 1681 , une de 1682 , et rien encore 
jusqu'à 1687 exclusivement. Il en est de 
même des années 1692, 1697, 1698, 1699, 
[1707, 1712 et 1713. 

La quatrième partie consiste dans les 
[Opuscules littéraires. On en sait assez par le 
plan de cette collection pour ne pas se 
méprendre sur le sens de ce titre; et Ton 
s'attend bien à trouver cette partie aussi 
peu considérable qu'elle l'est en effet. De 
toutes les vanités, celles dont Louis xiy 
parut toujours le plus éloigné, est sans doute 
la prétention au bel-esprit. Tout le monde 
sait le tour qu'il joua au maréchal de 
Grammont en lui montrant , comme l'ou- 
vrage d'un autre, des vers de sa façon, que 



AVERTISSEMENT. 4$ 

celui-ci se repentit bien ensuite d'avoir 
trouvé mauvais. Cette aventure, que ma- 
dame de Sévigné appelle la plus cruelle^ 
petite chose qu'on puisse faire à un vieux 
courtisan 9 montre que Louis se regardoit 
comme un assez mauvais poète , et certai- 
nement nous ne pensons point à lui donner 
le ridicule dont il s'étoit si bien préservé. 
Maisvoulant rassembler ses écrits, devions- 
nous négliger les amusemens de son imagi* 
nation , quand Voltaire même en accueillit 
quelques-uns dans son histoire? Par la même 
raison, on a inséré ici un ouvrage qui fut 
imprimé sous son nom dans sa première 
jeunesse , la traduction du livre des Com- 
mentaires de César qui contient la guerre 
des Suisses. Nous avons à contenter des 
lecteurs de divers goûts; tous ne repoussent 
pas les petites choses; et dans un recueil 
pareil il ne falloit pas tout-à-fait refuser. 
Tentrée à celles qui sont de pure curio- 
sité. 

La cinquième et dernière partie n'est 
proprement qu'un appendix ; maïs si elle 
contient un grand nombre de pièces iné~ 



46 AVERTISSEMENT. 

dites aussi curieuses qu'authentiques ; si 
celles même qu'on réimprime ne se trouvent 
que dans des collections volumineuses , 
rares ou d'un grand prix, ou en langue 
étrangère; si ces additions très-variées jettent 
un grand jour sur des points essentiels de 
i'histoire, ou révèlent des anecdotes inté- 
ressantes; si elles se rapportent toutes et 
servent de preuves ou d'éclaircissemens aux 
Mémoires ou aux Lettres de Louis xrv, 
ou aux Considérations sur ce Prince qui 
sont de l'éditeur ; si elles sont accompa- 
gnées de notes instructives ou de déve— 
loppemens historiques sur les événemens 
ou sur les personnages qu'elles concernent, 
nous nous flattons qu'on ne leur enviera 
point la place qu'elles ont prise dans cette 
collection ; qu'on ne nous soupçonnera point 
du misérable projet de multiplier les vo- 
lumes, et qu'au contraire le public instruit 
nous saura gré du soin que nous avons 
pris de les produire, et d'en faciliter l'in- 
telligence ou les applications. 

Il reste à parler du titre d'(EuvREs de 
Louis xiv donné à cette collection ; et 



AVERTISSEMENT. ^7 

d'abord, quel autre pouvoit convenir aux 
morceaux qui y sont rassemblés? On n'y 
voit pas seulement des fragmens dictés par 
l'intérêt ou l'affaire du moment , des notes 
journalières jetées sur le papier pour son 
propre usage, ou des lettres tenant aux 
circonstances de sa vie publique ou privée , 
ou bien de simples jeux de Fesprit. Dans 
plusieurs écrits , et ce sont les plus étendus , 
on reconnoît des ouvrages faits à loisir et 
avec tous les soins d'une mûre réflexion ; 
enfin de véritables monumens que leur 
illustre auteur, bien qu'il ne les destinât 
point à la postérité, s'étudia néanmoins à 
rendre dignes de ses regards; et d'ailleurs 
ne suffit-il pas que les écrits de Louis Xiv 
soient de divers genres , pour que leur collec- 
tion porte un titre général ? Celui de jfefë- 
moirés ne convenoit pas 9 puisqu'elle donne 
autre chose que des mémoires. Ouvrages 
ou écrits ne sont point des titrés usités. 
Œuvres étoit le vrai titre et le mot propre. 

Cependant, certains censeurs veulent y 
voir une irrévérence envers la majesté 
royale. Quelque grave que soit ce reproche, 



48 AVERTISSEMENT. 

ce n'est pas sans effort qu'on y réponcf 

sérieusement* 

Le mot Q&uvres et le mot Roi ne passe- 
ront jamais pour incompatibles que chez 
ceux qui penseroient que , sous prétexte de 
je ne sais quelle inspiration surnaturelle , 
les Rois n'ont besoin de rien apprendre ni 
de s'occuper de rien. Croiroit-on ainsi les 
assimiler à Dieu même ? Ce seroit au dieu 
d'Epi cure et non au véritable. Louis xiv, 
eût désavoué ce sentiment , lui qui exprime 
si bien son estime et sa passion pour le tra- 
vail • lui qui réellement s'est servi de ce 
mot métier de Roi, Ta écrit de sa main, et 
a fait en cela preuve de bon style autant 
que de bon sens. Si on ne nie point que 
ses Mémoires aient été très-bien travaillés 
par lui, qu'il soit permis de les appeler ses 
ouvrages ou ses œuvres , car ces mots sont 
synonymes, et s'ils diffèrent, c'est seule- 
ment que le dernier , comme générique , 
est plus noble que l'autre. 

Louis xiu savoit faire assez adroitement 
de petites peintures ; Louis xv tournoit fort 
bien. Ce seroit sans doute une indécence 



AVERTISSEMENT. / f g 

d'appeler leurs œuvres de tels échantillons 
de leur industrie. Mais donner ce nom aux 
plus nobles productions des loisirs de 
Louis xiv , à des écrits qui l'honorent > 
c'est lui rendre plus de justice que si on ne 
citoit de lui que les actes de son formidable 
pouvoir. 

Lorsqu'on vit sous une monarchie , on 
peut, par un sentiment louable, attacher 
un grand respect à l'idée de monarque ; 
mais cette vénération est d'autant plus 
efficace qu'elle est raisonnée. Si on la fait 
dégénérer en superstition , on s'expose à 
de grands inconvéniens, dont le moindre 
est de hasarder une critique déplacée. 



flîïJV. DE LOUIS XIV. TOME £. 



CONSIDERATIONS 

NOUVELLES 

SUR LOUIS XIV 



SOMMAIRE 

DES 

CONSIDÉRATIONS SUR LOUIS XIV. 



ï. IlÉt-LEXiONS préliminaires. Difficulté d'apprécier 
les princes. — II. Louis xiv imparfaitement connu. — 
III. Louis xiv se peint dans ses écrits. Esprit de ces 
considérations. — IV. Louis xiv avant la mort du car- 
dinal de Mazarin. — V. Le jeune Roi veut gouverner 
lui-même. — VI. Mobile de sa résolution et de sa per- 
sévérance. — i VII. Son éducation et sa capacité natu- 
relle. — VIII. D'où il tenoit le plan qu'il suivit. — ■ 
IX. Autres secours qui le secondèrent. ■ — X. Cir- 
constances favorables. Etat où il trouva la France. — - 
XI. Difficultés que Louis eut à vaincre. Son ardeur pour 
les affaires. — XII. Changemens dans son esprit. Inci- 
dens qui les manifestent. — XIII. Ce qui retint Louis xi v 
pendant quelque temps. — XIV. Occasions de guerre. 
— XV. Politique étrangère. Procédés envers les Hollan- 
dais. — XVI. Plusieurs méprises des historiens. Eclâir- 
cissemens sur les suites de la triple alliance. — XVII. Ta- 
bleau des singulières négociations de Louis xiv avec le 
roi d'Angleterre, Charles n. — . XVIII. Concordance 
entre la politique et la probité. — XIX. Louis xiv en- 
lendoit bien la politique , alors très-difficile. — XX. 
Louis xiv dans la guerre; en quel sens on peut dire 
qu'il l'aima. — XXI. Résultats et motifs de ses diffé- 
rentes guerres. — XXII. Recherches nouvelles sur la 



54 SOMMAIRES. 

guerre de 1672. — XXIII. Suites des mêmes recherches- 
Crédit de Louvois. — XXIV. Autres remarques sur les 
effets de la guerre de 1 67 2. — XXV. Comment Louis xiv 
changea sa destination naturelle. — XXVI. Opérations 
de son règne qui ne lui appartiennent point. Variations. 
XXVII. Sa principale habileté. — XXVIII. Autre» 
moyens de gouvernement. Clergé, parlemens, jésuites, 
protestans. — XXIX. Sa volonté forte et constante : 
quel en étoit le principe. — XXX. Si Louis xiv gouverna 
par soi-même. — XXXI. Louis xiv homme privé. — 
XXXII. Tableau comparatif des progrès de l'orgueil 
et de la flatterie. — XXXIII. Remarques sur ces Con- 
sidérations. — XXXIV. Diverses comparaisons de 
Louis xiv avec d'autres princes. Parallèle nouveau, — 
XXXV. Résultat et jugement particulier. 






CONSIDERATIONS 

NOUVELLES 

SUR LOUIS XIV. 



J_jA forme de Gouvernement la plus générale 
dans l'Europe moderne ayant été la monar- 
chie absolue , les historiens dévoient naturel- 
lement s'étendre sur tout, ce qui concerne les 
monarques ) maîtres des personnes et des 
choses; et comme ce qui a été, est et sera en- 
core , comme de plus en plus la souveraineté 
s'éloigne de sa base primitive, et que l'esprit 
aristocratique même s'éteint dans les corps * 
politiques, il est certain que la connoissance 
d'une espèce d'hommes de laquelle dépendra 
désormais notre sort et celui de nos desceri- 
dans , n'est pas seulement l'objet d'une vaine 
curiosité, mais qu'elle sert 'de fondement à la 
science expérimentale de l'histoire, et à l'uti- 
lité pratique qu'on en peut recueillir. 

Ainsi, le reproche que des sages ont fait 
aux historiens de ne parler que des princes 



56 CONSIDERATIONS 

dans leurs annales, demande quelque expli- 
cation. Car, puisque les princes ont tant fait 9 
et les nations si peu, qu'y a-t-il de mal avisé 
à ne pas donner à celles-ci dans le tableau des 
empires, une place plus grande que celle qui 
leur fut marquée, soit par leur génie, soit 
par leur destinée? Au fond, le vrai tort de 
ces auteurs, c'est que leurs livres ne nous 
instruisent guère mieux sur le fait des Rois 
que le silence qu'ils gardent sur les peupleSc 
En vain mettra-t-on ces noms augustes en 
tête de chaque événement, si rien ne parti- 
cularisé ceux qui les portèrent, si l'on ne 
nous fait point distinguer tel prince de tel 
autre, si quelque variées que soient les scènes, 
les principaux acteurs se ressemblent tous , 
au point que l'on croit voir toujours le même- 
Quiconque ne lit point sans réfléchir et ne 
se laisse pas imposer par une suite de phrases 
honorifiques, est bientôt fatigué de ne pou- 
voir se représenter nettement ces potentats 
dont on lui annonce l'histoire. Il ne sauroit 
discerner en quoi consista leur mérite réeL 
Que valoient-ils, ceux qui passoient pour tout 
faire? Quels moyens tenoient-ils de la nature 
ou de l'instruction? Quel fut leur génie, leur 
caractère? Je parle de ceux qui eurent quelque 
valeur; car pour les princes nuls, ce seroit 



SUR LOUIS XIV. 5; 

une étude stérile que d'évaluer leur nullité. 

On voudroit savoir, et une critique judi- 
cieuse y parvient souvent, à quel point les 
motifs d'intérêt général qui passent pour di- 
riger toujours les gouvernemens , ont dans 
telle circonstance déterminé celui qui gou- 
vernent. Mais le prince a-t-il su de lui-même 
découvrir ces élémens de la résolution qu'il 
a prise? Lui en laisserons -nous le mérite ou 
le blâme? C'est un point /pi us difficile à éclair- 
cir. La part qu'il a aux choses qu'il fait est 
problématique. Si le libre arbitre de l'homme 
est contesté, celui du monarque se présume 
à peine. Le premier résultat de l'histoire, 
c'est que les peuples sont les instrumens des 
princes 5 mais le second est , que les princes 
ne furent pas moins souvent les prête-noms 
de leurs ministres. Tout l'artifice du meilleur 
écrivain ne sauroit empêcher cette opinion 
de prévaloir, et même en plus d'un cas elle 
subsiste contre la vérité. 

Pour sentir combien il seroit utile de ré- 
soudre ces difficultés, il suffit d'observer que 
deux raisons assez fortes tiennent tout le 
monde en défiance sur la réalité des talens de 
ces personnes illustres. La première dérive 
du privilège même qui fait leur puissance et 
leur éclat. L'idée d'un homme gouvernant 



58 CONSIDÉRATIONS 

les autres par droit de naissance, et celle d'an 
prince gouvernant par lui-même, paraissent 
se combattre; et d'autant plus que les exemples 
sont communs de successeurs peu dignes de 
leurs devanciers. D'autre part, l'habileté des 
conseillers du prince nuit à l'opinion de la 
sienne propre. Si dévoué qu'il soit, un mi- 
nistre aime aussi la domination ; il a ses idées, 
et il veut qu'elles prévalent. Que toujours, 
et en tout objet, l'un pense comme l'autre, 
on ne peut guère le supposer. Au contraire, 
là où l'autorité ne repose point sur le fonde- 
ment de Tignorance générale, on conçoit que 
celui qui obéit soit par- là même enclin à 
contredire indirectement celui qui com- 
mande, et qu'il mette son étude à se servir 
du maître même qu'il sert. Voilà pourquoi 
en lisant les actes importans des règnes les 
plus fameux, nous nous surprenons à cher-, 
cher qui les fit faire à ces mêmes Rois qu'on 
en a blâmés ou loués. Il en est d'eux comme 
de ces femmes auteurs, auxquelles le public 
dispute leurs ouvrages, sorte d'incrédulité 
souvent aussi injuste qu'elle est opiniâtre. 

Si l'on se figure les monarchies comme de 
vastes machines dont les rouages nombreux 
sont mus par la force d'un ressort unique , 
d'une seule manivelle, la main qui la fait 



SUR LOUIS XIV. 5() 

agir paroît d'abord, mais la tête ou le cœur 
qui animent cette main n'appartiennent pas 
toujours au même corps. Quelquefois le mou- 
vement part de plusieurs têtes ; souvent plus 
d'une main donne l'impulsion. Certains rois 
ont été la tête et la main; d'autres ne furent 
que la manivelle. Pourquoi a-ton si rarement 
marqué ces distinctions? ce n'est pas qu'elles 
soient impossibles. Sans les noter à chaque 
événement, on pourroit du moins les mettre 
à la portée du lecteur par une connoissance 
précise du caractère d'un Monarque, en sorte 
que dans les circonstances majeures, sa part 
d'action ne soit point douteuse. Ainsi se mon- 
treroit son véritable mérite, que souvent la 
postérité lui conteste à tort, comme pour le 
punir de cet éclat qu'il ne dut qu'aux pres- 
tiges de la politique et de la flatterie. 



IL 



Louis xiv et son histoire font sur-tout 
naître ces réflexions. Nul roi n'offre un 
exemple plus marquant , puisqu'aucun n'a 
régné plus long-temps, n'a rendu son auto- 
rité plus absolue, n'a plus prétendu gouverner 
lui seul, n'a mieux, en son temps, établi 
cette prétention contre laquelle tant de voix 



6o CONSIDÉRATIONS 

ont depuis réclamé. En est-ii aucun d'ailleurs 
sur qui on ait plus écrit? Alexandre et César 
n'ont point eu peut-être autant d'historiens. 
Mais peut-on dire qu'il ait été bien apprécié? 
On a beau s'étendre sur quelques événemens 
de son règne , ou rechercher les détails de 
sa vie privée; les hommes instruits savent 
que ses qualités naturelles ou acquises ne sont 
point encore jugées. Tous les genres de par- 
tialité ont égaré les appréciateurs. La flatterie 
avoit trop élevéLouisxiv;la satire le rabaissa 
trop. Les jésuites en faisoient un ange : il fut 
un fléau pour le janséniste. L'écrivain protes- 
tant n'oublie jamais les dragonades. Le phi- 
losophe lui reproche, outre l'intolérance re-^ 
ligieuse, son orgueil despotique, son faste 
ruineux, son ambition, ses guerres et les 
barbaries exécutées en son nom. Mais, en 
général , quels auteurs se sont exercés sur ce 
règne ? des abréviateurs ou des annalistes 
plus ou moins exacts, mais également dénués 
de l'esprit d'observation, également stériles 
en traits expressifs, en rapprochemens ca- 
ractéristiques. Le mauvais sort que les hommes 
illustres de l'antiquité avoient subi du temps 
de Louis xiv, l'a poursuivi lui-même. On eu 
fait aujourd'hui un héros de roman, espèce 
de travestissement le plus propre à défigurer 



y 



SUR LOUIS XIV, 61 

un personnage historique, sïi est vrai que 
]es esprits au plus grand nombre appar- 
tiennent au premier occupant, et que, quand 
une fois les chimères en ont pris possession, 
la vérité ne sauroit s'y réintégrer qu'avec 
peine. 

Le nom de Louis xiv, à la vérité, sert de 
titre à un chef-d'œuvre de notre langue, et 
si son histoire écrite par Racine a péri, le 
monument érigé par Voltaire subsiste à ja- 
mais. Mais on doit observer que le plan et le 
système historique de ce grand homme ne 
lui permirent pas de caractériser le Monarque 
avec la précision qu'on desireroit. C'est moins 
sa personne que son règne, et son règne même 
moins que son siècle, que Voltaire vouloit 
produire en exemple aux nations. Prenez 
garde que dans cette suite de peintures sa- 
vantes, Louis n'est point la figure principale; 
l'art le place, pourainsidire, surun plan reculé, 
et dans une sorte de lointain qui dissimule 
ses proportions véritables. On ne sauroit dire 
que son portrait soit flatté; mais l'auteur 
n'en produit que des traits habilement choisis. 
Quel est son but? de signaler dans ce grand 
siècle ,1a réunion des merveilles par lesquelles 
les lettres, les sciences et les arts adoucissent 
les mœurs en les polissant, et améliorent la 



62 CONSIDÉRATIONS 

condition des hommes illustrant les nations: 
et ce but, il l'atteint par un ouvrage où brillent 
tous les trésors de la pensée et du style. Mais 
le prince étoit-il digue de son temps, et au 
niveau de tant d'hommes rares qui l'envi- 
ronnoient?Mais par quel genre de supériorité 
sut-il s'approprier leurs hauts faits et s'illu- 
miner de leur gloire? c'est ce que Voltaire 
n'examine pas. Au contraire, l'espèce de fiction, 
par laquelle se concentrèrent sur Louis xiv 
les rayons de tant de succès éclatans, il la 
respecte, il en profite même, lui qui pou voit 
si bien dissiper ce prestige; car il étoit beau 
d'en dévoiler le secret si on l'ignoroit encore; 
et s'il transpiroit déjà, quelle raison de s'en 
taire, sur-tout pour celui dont la philosophie 
ne crut presque aucune vérité dangereuse, 
et qui désabusa les mortels de tant d'illu- 
sions? 

Mais cette juste et complète appréciation 
qui nous manque n'en est que plus difficile. 
Les matériaux qui doivent y servir veulent 
du choix ; les meilleurs ne s'offrent point à la 
première vue. Ici ne sont d'aucun secours ni 
les gazettes où tout est repu lé se faire de par 
le Roi, ni tant d'histoires qui ont copié les 
gazettes, ni même le fatras des actes publics, 
pièces officielles, édits de certaine science, 



SUR LOUIS XIV. 63 

arrêts de propre mouvement , tous écrits pseu- 
donymes aux yeux du vrai critique; ni le 
Roi, ni l'homme ne sont-là. Où chercher 
leurs véritables empreintes? Sera-ce dans 
cette immense bibliothèque d'éloges et de li- 
belles qu'inspira Louis xiv? dans les mani- 
festes de ses ennemis , dans les diatribes des 
réfugiés, ou bien dans les narrations lauda- 
tives des courtisans, et dans les prologues de 
Quinaut? comme si on pouvoit se croire en 
état déjuger un procès, pour avoir entendu 
les avocats également habiles à poser la ques- 
tion à faux , en sens opposés ! On se fixera en- 
core moins à ces portraits qui, lors même 
qu'ils furent faits d'après nature, montrent 
mieux la passion de l'écrivain que la physio- 
nomie du héros; mais qui le plus souvent 
n'offrent, à force d'antithèses vagues et faus- 
ses, qu'un personnage imaginaire et paradoxal. 
Voltaire qui , dans Y Histoire de Charles xn y 
avoit accueilli ces ornemens plus oratoires 
qu'historiques, les a depuis dédaignés et con- 
damnés. 

Peut-être connoîtra-t-on mieux un mo- 
narque par les détails de sa vie privée, par 
ces particularités qui abondent sur Louis xiv, 
sur-tout depuis les Mémoires nouveaux que 
la fin du dernier siècle a vu paroître. Mai» 



6 i CONSIDERATIONS 

sans compter que la vie publique d'un prince 
est toute autre que sa vie privée, il fau droit 
mettre ensemble ces traits di vers ; sans quoi la 
vérité de chacun d'eux ne rendra pas moins 
confuse l'idée qu'ils donnent de l'objet entier. 
Les anecdotes en général sont défigurées par 
]ef> préventions de ceux qui les transmettent, 
et comme la façon de les présenter en fait le 
sens, l ? historien scrupuleux n'y cherche que 
des indices, et ne s'en fait point 1 des preuves ; 
elles appartiennent sur-tout à la conversa- 
tion, comme sujets inépuisables de dispute, 
d'équivoques et de commentaires ingénieux. 
Quant aux paroles mémorables des princes, 
il faudroit que leur originalité fût certaine; 
et de plus, elles ont tout l'inconvénient des 
anecdotes. Nombre de ces mots cités furent 
préparés. Un roi tel que Louis xiv, souvent 
joue un rôle appris, et fait ce qu'on pour- 
roit appeler des impromptus à loisir. Telle 
chose ne fut dite que pour qu'on la répétât. 
Telle autre saillie a été faite à la main ou seu- 
lement mise en œuvre par quelque courtisan 
ou par une cabale intéressée. On a proféré 
une belle sentence pour donner le change sur 
les motifs d'une action moins belle. Il en est 
d'échappées à l'irréflexion , et dont il seroit 
ridicule de rien conclure. Si ce n'est la poli- 



SUR LOUIS xtv, 65 

tique ou l'humeur, quelquefois l'imagination 
seule les inspire. De ces mots, enfin , qui ma- 
nifestent une ame , il en sort peu de la bouche 
des Princes dressés à la réserve, et en qui 
tout comprime l'instinct des premiers mou* 
vernens. 

Telles ont été les causes de tant de ju- 
gemens faux et contradictoires portés sur 
Louis xrv; mais où puiser aujourd'hui les lu- 
mières qui ont manqué à deux siècles? Sur 
quels garans nous croirons-nous mieux ins- 
truits qu'eux? En rapportant tout ce qu'a 
produit ce règne de bon et de mauvais, qui 
en nommera les vrais auteurs? qui nous dira, 
le Prince a fait ceci 3 d'autres ont fait le reste ? 

III 

« On peut juger du caractère des hommes 
» par leurs entreprises. Mais pour connoître 
» à quel point un ministre a de l'esprit , il 
» faut ou l'entendre souvent parler, ou lire 
» ce qu'il a écrit (1) ». On en peut dire autant 
des rois que des hommes d'état. Mais qui est 
à portée de les juger sur leur conversation? 
Quels sont même ces rois qui conversent? des 

■ h ■ . 11 - - , 1 m m- ' « • ■ 

(l) Voltaire , Siècle de Louis xir > chap. 6. 

«ÏUV. DE LOUIS XIV. TOME l\ V. 



G6 CONSIDERATIONS 

Henri iv, des Frédéric et ceux qui les imi- 
tent. Le nombre est petit, et, il faut l'avouer, 
celui qui nous occupe n'en étoit point. Res- 
tent donc leurs écrits ; un célèbre anglais a pu- 
blié le catalogue raisonné des auteurs royaux 
de sa nation, et il en trouve jusqu'à dix(i). 
Leurs productions intéressent et piquent 
la curiosité. Ce n'est pas seulement comme 
sorties d'une tête consacrée ; mais on se per- 
suade et avec raison , qu'à la place d'où les 
Princes voient les choses humaines , le point 
d'optique change, et que s'ils ont, comme 
d'autres, tort ou raison, ce n'est pas toujours 
de la même manière: qu'enfin, quelque su- 
jet qu'ils traitent, leurs jugemens les jugent, 
et leur style , bon ou mauvais, les doit carac- 
tériser. 

Que sera-ce si la plume d'un Monarque 
s'est exercée sur son propre gouvernement, 
sur les premières années de sa vie publique, 
ordinairement les plus fécondes en résultats 
satisfaisans? Ce fut pour lui sans doute un 
travail agréable et non moins instructif. Du 



(i) A Catalogue of tîie royal and noble Autfyors of 
England , with list of their tvorhs. 2 vol the second édi- 
tion corrected and enlarged. Ce livre singulier et rare est 
d'Horace Walpole. 



SUR LOUIS XIV. 67 

milieu de sa carrière retourner sur sa trace , 
mesurer l'espace parcouru et les obstacles 
surmontés, se confirmer par des preuves de 
fait la bonne opinion qu'on a de soi-même, 
cette sorte de plaisir n'a rien que de noble et 
de raisonnable; et des voluptés plus dange- 
reuses prendroient moins d'empire sur les 
maîtres du monde, si ces jouissances soli- 
taires d'un généreux amour-propre leur de- 
venoient habituelles. L'orgueil d'un prince 
n'est pas le pire de ses flatteurs. Au contraire, 
la louange qu'il se donne en secret, en l'en- 
courageant, sert d'antidote contre l'encens de 
la cour qui l'énervé et le corrompt. Qui mé- 
dite ce qu'il a fait de bon, rencontre aussi 
l'utile souvenir de quelques fautes ; à force de 
s'examiner, on finit par se connoître : on 
trouve en soi des exemples à éviter comme à 
suivre; et l'on se fait des leçons d'un poids 
supérieur à tout. Mais sur-tout, et c'est ce 
qui nous importe, dans un tel écrit l'auteur 
laissera percer toutes les vérités. L'évidence 
résultera de ses récils confrontés avec les 
faits ; et son caractère , l'idée dominante de sa 
conduite sera révélée , ainsi que la limite de 
sa capacité , le fort et le foible de son esprit. 
C'est plus que voir son image, c'est l'entendre 
lui-même. 



68 CONSIDÉRATIONS 

Voilàce qu'on doit trouver dans \esMémoires 
de Louis xiv. On ne les comparera point aux 
Commentaires de César, qui ne sont que le 
récit des guerres d'un grand capitaine, où 
l'on entrevoit à peine ses motifs. Auguste en 
avoit composés qui, à juger par quelques 
mots de Plutarque, pouvoient ressembler à 
ceux de Louis. Mais l'antiquité n'a point 
fourni cet exemple; ce n'est pas même de nos 
rois que leur successeur le reçut. Ces princes 
s'étoient reposés sur quelques moines du soin 
de nous transmettre la narration décharnée 
des faits de leur règne. Un confesseur de 
X<ouis ix a écrit sa vie ; mais il représente son 
oratoire plus que son cabinet. Les pénitences 
et les flagellations dont il le loue, ont pu en 
faire un bienheureux; mais nous voudrions 
savoir ce qui en fit un roi puissant et un ha- 
bile politique. Louis xu et Charles ix ont 
écrit des Traités sur la chasse. Mais ce n'est 
pas là qu'on reconnoîtra le cœur bienfaisant 
du premier, non plus que la férocité de 
l'autre. Quelques lettres de Louis xi portent 
l'empreinte de son génie méchant. Les billets 
familiers de Henri iv peignent l'homme et ra- 
rement le souverain. Mais qu'eût-il dit dans 
ses Mémoires qui ne soit dans ceux de Sulli? 
Heureux prince, le seul peut-être qui fut 



SUR LOUIS XIV. 69 

jamais aimé, parce qu'il aima lui-même! Dans 
son fidèle Sulli résidoit sa conscience, et lors* 
qu'il vouloit se rendre compte de ses pen- 
sées , l'entretien d'un tel ami le servoit mieux 
que lui-même. Louis xiv n'imita personne en 
écrivant ses Mémoires. 

Si l'on cherchoit d'où l'idée lui en vint, je 
dirai que peut-être il la dut au testament po- 
litique du cardinal de Richelieu , comme ce- 
lui ci avoit pris la sienne des Mémoires de 
Sulli : il y a beaucoup de raisons de croire 
que le Roi connoissoit cet ouvrage (1). Il van- 
toit souvent ce célèbre ministre, et suvoit 
qu'il tenoit de lui toute la grandeur, dont il 
ne devoit à son père Louis xiii que le seul 
titre. Il se peut aussi qu'en cela il suivit l'es- 
pèce de mode qui régnoit. Si l'on en croit 
l'ingénieux Swift , c'est en France que se 

(ï) Le cardinal de Richelieu avoit remis une copie 
manuscrite de son testament au roi Louis xm, et comme 
celte copie n'est aucune de celles qu'on connoît, comme 
elle ne s'est jamais retrouvée , on peut croire qu'elle 
étoit resiée dans le cabinet du Roi, et qu'ainsi Louis xiv 
la posséda. De plus, c'est en 1662 que le secrétaire par- 
ticulier du cardinal, l'abbé des Roches, avoit fait don à 
la Sorbonne de la copie authentique qui lui appartenoit, 
et sans doute on en avoit informé le Roi. L'abbé de 
Bourzeis d'ailleurs, qui paroît avoir eu quelque part à 
la rédaction du Testament politique , éloit employé par 



jç> CONSIDERATIONS 

trouvèrent les premiers hommes publics qui 
se soient plu à raconter les circonstances des 
grandes affaires, dont ils avaient été les mo- 
biles. Ainsi ont fait les ministres Lionne, 
Brienne, Pompone etTorci, sans parler des 
chefs de cabale pendant les troubles. Quant 
aux roisj Louis xiv fut le premier ; car ce ne 
fut qu'après lui qu'écrivit son contemporain 
Jacques n, le dernier des rois de la maison de 
Stuart, qui trouva, contre le sentiment de 
Henri iv, qu'une messe valoit mieux qu'un 
royaume, et qui fut plus habile à écrire ses 
actions qu'à en faire qui méritassent d'être 
écrites. .D'autres princes ont fait comme 
Louis xiv ; le grand Frédéric voulut être son 
propre historien, comme il l'avoit été de son 
pays et de ses ancêtres. Mais cette histoire ne 
ressemble guère aux Mémoires de Louis xiv. 

Louis xiv, comme on le voit dans les Mémoires histo- 
riques. Enfin , j'observe que la méthode de jeter d'abord 
sur le papier les notes ou sommaires indicatifs des 
articles à traiter dans ses Mémoires, qui étoit celle de ce 
Prince, avoit aussi été employée par le cardinal de 
Richelieu. Ainsi quoique le Testament politique n'ait 
été imprimé pour la première fois qu'en 1688, on ne 
peut guère douler que Louis xiv ne l'ait connu long- 
temps auparavant. Voyez les éclaircissemens qui se 
trouvent dans l'édition du Testament politique de Ri- 
chelieu de l'année 1 764. 



SUR LOUIS XIV. *]l 

Celui-ci écrivoit pour lui-même ou pour son 
fils; Frédéric s'adresse à la postérité comme 
pour prévenir ses jugemens. A l'exemple de 
César, il expose ses actions plus que ses pen- 
sées. Les explications qu'il donne des événe- 
mens ne sont pas toujours les véritables ni les 
seules. Fondateur d'un empire , il aimoit 
mieux en développer les progrès, qu'en lais- 
ser sonder les fondemens. En décrivant le 
passé, il devoit ménager l'avenir, et la can- 
deur du philosophe n'éloit pas permise à ce 
grand politique. 

Mais quoique les Mémoires de ces princes 
diffèrent autant que leur talent et leur carac- 
tère, ceux de Louis xiv ont l'avantage de 
mieux représenter leur auteur : ils ne s'éten- 
dent que sur quelques annéesde plus d'un demi- 
siècle; mais ces années étoient les premières 
de son règne ; et comme ce règne est remar- 
quable par la continuité de vues , ainsi que ce 
roi par la constance de ses résolutions, il se 
trouve que la peinture de ses premiers pas 
laisse, comme en perspective , découvrir l'es- 
pace entier de sa longue carrière. 

L'examen qu'on va lire , tracé sur ce même 
plan , ne sort du cadre étroit de ses Mémoires 
qu'à l'aide de ses divers écrits, ou pour éclai- 
rer les uns et les autres par les faits que donne 



.72 CONSIDERATIONS 

l'histoire. C'est en rapprochant Louis xrv die 
lui-même qu'on pourroit l'apprécier. Ses 
progrès ont eu des époques, et ses passions 
des vicissitudes qu'il faudroit marquer. Après 
les premières jouissances du pouvoir, l'am- 
bition de la renommée remplit son cœur; 
puis la fureur de dominer. Ensuite les succès 
l'enivrèrent, jusqu'à ce que les contrariétés 
de la fortune, l'âge et la dévotion contras- 
tèrent ses jours. Je ne prétends ni embras- 
ser tons ces temps, ni parcourir tous ces de- 
grés; on ne trouvera ici ni l'ordre ni l'en- 
semble d'une histoire de Louis xiv , sujet 
vaste et encore neuf , que j'essaierai peut- 
être, si des plumes meilleures ne s'en empa- 
rent. Mais je réunis des notions nouvelles sur 
le caractère et sur les talens politiques de ce 
prince. Je cherche ce qu'il a fait par lui- 
même, ce qui lui fut suggéré, comment il 
partagea sa confiance ou la concentra en cer- 
tains temps, et quels mobiles secrets ou con- 
nus agirent sur lui. Ne considérant les événe- 
niens que dans leurs rapports avec ces points 
divers, et les dernières périodes du règne 
que dans leur connexion avec les premières , 
j'ai resserré ma matière pour la scruter avec 
plus d'exactitude. 



SUR LOUIS XIV. 73 

IV. 

Louis xiv, né le 5 septembre i638 , 

monta sur le trône le 14 mai 164 ,5. La loi « 

célèbre de Charles v n'eut pour lui d'autre 

effet qu'une cérémonie stérile; et quoiqu'il 

eût déclaré sa majorité le 7 septembre i65i, 

il ix^en continua pas moins d'agir en mineur 

pendant près de dix ans . La reine-mère, Aune 

d'Autriche , gouverna, comme pendant sa 

régence, aux formes près. Lorsqu'elle donnoit 

elle-même l'ordre de saisir le cardinal de Retz 

mort ou vif, il y avoit plus d'un an que son 

fils étoit majeur: il signa; mais elle avoit 

décidé par le conseil de le Tel lier, qui repré- 

sentoit Mazarin alors absent (1). Le cardinal 

revint pour la seconde fois, et la royauté 

toute entière retomba dans ses seules mains. 

Louis xiv fut sacré, mais n'en fut pas plus 

émancipé. Turenne bat les Espagnols com= 

mandés par le grand Condé : il sauve Arras ; 

mais Mazarin affectant de dédaigner cette 

victoire, le Roi, et même Anne d'Autriche, 

osent à peine en témoigner quelque joie (2). 



(1) Mémoires de Montpensier , tome ni. 

(9) Mémoires du comte de Grammont , lome 1. 



74 CONSIDÉRATIONS 

Louis, à seize ans, à Page où son grand-père 
ensanglantoit la plaine de Jarnac et réparoit 
la défaite de son parti à Montcontour , obtient 
enfin la permission de faire une première 
campagne. Il commande au siège de Stenai; 
mais on s'inquiète de le voir trop mêlé parmi 
les troupes, trop assidu dans la tranchée ; on 
affecte des craintes pour sa personne ; on le 
soustrait aux regards publics et à la gloire : 
Mazarin l'emmène , et il revient docilement. 
On a cité son apparition en bottes et le fouet 
à la main , au milieu des chambres qui com- 
mençoient à délibérer contre la cour, et les 
paroles menaçantes qu'il y proféra. Mais qui 
l'avoit envoyé au parlement? celui-là même 
qui peu de temps auparavant luifaisoit quitter 
l'armée. Aussi n'est-ce pas la démarche qu'on 
remarque dans les Mémoires du temps, comme 
si elle eût été spontanée; mais seulement on 
s'étonnoit de l'air dont il la lit et de l'accent 
de sa voix, l'un et l'autre étant opposés à la 
mollesse de sa conduite. Les années s'écou- 
loient; Louis ne changeoit point de rôle : 
c'étoit celui d'un pupille soumis, signant tout 
et n'ordonnant rien. Tant que dure la guerre, 
il ne quitte point l'armée, est toujours à che- 
val, vit en soldat, mais n'en agit guère plus 
et n'est que spectateur. Les villes se rendent; 



SUR LOUIS XIV. 7S 

]es batailles se donnent ; il ne fait rien que 
suivre des généraux qu'il n'a point nom rués , 
et prendre possession de conquêtes qu'il n'a 
point voulues. Il manque souvent d'argent 
pour gratifier ces troupes qui l'ont fait vain- 
cre. On ne conçoit pas , qu'aimant alors la vie 
guerrière, il consentît à la mener ainsi en 
simple volontaire. Revenu à la cour, la 
chasse , des mascarades , des ballets et quel- 
ques amourettes obscures étoient les seules 
choses dont il fût le maître. Sa mère le ser- 
mone ; Mazarin le cajole ; et tous deux le maî- 
trisent. Quand le cardinal est absent, il y a des 
divertissemens h la cour , mais on n'y gou- 
verne pas ; toute décision est suspendue. Nul 
homme et point d'affaires dont il ne dispose. 
Les grands comme les inférieurs lui deman- 
dent tout. Le Roi en est à solliciter des grâces 
pour ses jeunes courtisans et ne les obtient 
pas toujours • ses serviteurs intimes ne sont 
pas de son choix ; toutes les places sont ven- 
dues par Mazarin , et le prix en entre dans sa 
caisse; au point qu'en i658 le Roi malade à 
Calais , est à la veille de périr victime de 
l'ignorance d'un premier médecin que cin- 
quante mille écus avoient rendu maître de sa 
vie. Telle étoit la dépendance de celui qui 
depuis se montra si absolu \ pas un trait de 



7 6 CONSIDERATIONS 

ce tableau singulier qui ne soit pris dans les 
mémoires originaux et dans la correspon- 
dance des contemporains. Voyez même les 
lettres authentiques du cardinal de Maza- 
rin (1), pendant qu'à Saint-Jean-de-Luz il 
négocioit Je traité des Pyrénées : malgré les 
distances, il dispose à la cour des moindres 
détails. Anne d'Autriche et Louis xiv lui 
demandent ses intentions sur les présens 
qu'on fera, sur les habits même qu'on doit 
porter. Quant à la grande affaire qu'il traite, 
s'il rend compte de tout, c'est sans demander 
d'ordres sur rien ; et l'on sent qu'il ne raconte 
au long ses conférences avec don Louis de 
Haro, que pour faire valoir tous ses tours de 
souplesse et tous les secrets de sa dextérité 
politique ; artifices qui ne l'empêchèrent 
pas, pouvant donner la loi, d'en recevoir 
d'assez dures, dont la France ne put se sauver 
qu'en les violant. Enfin le mariage même de 
Louis xiv ne fit point cesser sa tutelle : il con- 
tinuoit d'assister en quelque sorte au gouver- 
nement sans oser y porter la main. A peine 
quelquefois paroissoit-il improuver tout bas 
les décisions que sa main sanctionnoit (2). 

(1) Lettres du cardinal Mazarin. Amsterdam, i6g4. 

(2) Mémoires de Choisi, 1727 , lome 1 , page 90. 



SUR LOUIS XIV. 77 

V. 

On demandera ce qui fut arrivé , si Mazarin, 
par sa mort arrivée le 7 mars 1661, n'eût 
rendu Louis xiv tout-à-fait majeur et vrai- 
ment Roi. Je n'oserois le dire affirmative- 
ment. A juger par le parti que prit alors ce 
prince, de saisir les rênes du gouvernement, 
on pourroit croire qu'il n'eût pas beaucoup 
tardé à reprendre sa place. Mais à juger par 
Pétonnement général que causa cette résolu- 
tion, il est bien vraisemblable que les affaires 
seroient encore long-temps restées dans le 
même état. 

Cette surprise des contemporains n'avoit 
rien que déraisonnable; mais pour le sentir, il 
faut se mettre à leur place. On voyoit depuis 
plus de quarante ans la France régie par un 
ministre unique ; et l'habitude devenant une 
seconde nature , celle-ci passoit pour l'état 
nécessaire du pays. Le Roi, comme on l'a vu , 
ne paroissoitpas moins résigné qu'accoutumé 
à cette régence prolongée. L'ascendant de 
Mazarin ne ressembloit pas à celui de Riche- 
lieu, insupportable même à son maître. Jamais 
on n'avoit remarqué dans Louis la moindre 
envie d'en hâter le terme 5 et le goût très-vif 



78 CONSIDÉRATIONS 

qu'on lui voyoit pour les plaisirs ne lâissoit 
pas soupçonner qu'il voulût s'affranchir d'une 
routine si commode. Chacun le trouvant calme 
et doux , étoit loin de le croire ferme et décidé. 
On l'a voit méconnu - y qui sait s'il ne s'igno- 
roit pas lui-même ? 

Ce n'est pas que depuis on n'eût prétendu 
que Mazarin , tout en régnant à sa place, devina 
son génie pour régner, ce II y a en lui de quoi 
» faire quatre rois et un honnête homme (i))>; 
c'est le mot qu'on lui attribue. Mais qui l'avoit 
entendu? le maréchal de Grammont, vieux 
et habile courtisan, bien capable d'avoir sup- 
posé ce mot , pour que le nouveau maître 
crût avoir été de quelque chose dans son 
dévoûment à l'ancien. Tel est le monde ; telle 
est la cour. Se montre- t-il un talent jusqu'alors 
ignoré : chacun prétend l'avoir deviné. Avez- 
vous un succès inattendu : chacun veut l'avoir 
prédit. 

Il n'en est pas moins certain que , même 
pendant la longue maladie du cardinal , rien 
ne préparoit le public à ce changement. Jus- 

(i) Ce mot honnête homme, n'avoit pas alors le sens 
que nous lui donnons, Il se rapportoit plus aux qualités 
sociales et moins aux vertus morales. C'est ce qu'on 
prouveroit par beaucoup d'exemples; mais ce qui seroit 
ici un hors-d'œuvre trouvera sa place ailleurs. 



SUR LOUIS XIV. 79 

qu'à sa dernière heure, sa volonté régloit 
tout ; le Roi obéissoit. L'opinion , soit à la 
cour , soit à la ville, n'étoit partagée que sur 
le choix de celui qui reraplaceroit Mazarin; 
et comme s'il eût fallu que les conjectures du 
public fussent en tout point le contraire de 
ce qui arriva, ceux qu'on nommoit le plus 
généralement étoient deux ecclésiastiques qui 
tous deux étoient étrangers (i). 

Aussi l'assiduité du jeune Roi à tous les 
conseils, son application et l'emploi réglé de 
toutes ses heures ne parurent au grand nombre 
qu'un zèle passager ; et l'on douta obstiné- 
ment que ce train de vie pût lui plaire à la 
longue. Les exemples ne manquoient pas de 
jeunes princes qui avoient trouvé plus facile 
de prendre ces belles résolutions que de les 
soutenir. Un des ministres , plein de taîens et 
d'esprit, s'y trompa comme les autres; et ce 
fut peut-être celle de ses fautes qui souleva le 
plus contre lui la fierté de son maître. 

(i) Voyez les Lettres de Guy Patin pour ces années. 
C'éloit Ondodei , florentin , évêque de Fréjus , et l'abbé 
de Montaigu , anglais , que la reine-mère vottloit faire 
cardinal. Cette opinion se montre dans une épitaphe de 
Mazarin : 

Ci-gît l'Eminence deuxième-, 

Dieu nous garde de la troisième. 



8o CONSIDÉRATIONS 



VI. 

Mais qui a voit pu inspirer à Louis xiv ce 
changement singulier? ses premiers actes si 
soudains et si peu prévus eurent quelque 
chose clés mouvemens dramatiques. On eût 
dit que comme un personnage nouveau, il 
avoit attendu , pour se produire sur la scène, 
le dernier soupir du cardinal. On ne doit pas 
pourtant supposer Louis, projettant seul et en 
silence de frapper les esprits par cette révo- 
lution, cachant , comme le premier des Brut us, 
sous les dehors d'une incapacité timide, des 
talens supérieurs et l'audace d'un grand des- 
sein $ encore moins croira-t-on que frappé d'un 
trait de clarté subite , il n'ait pris conseil que 
des circonstances. Ces tableaux plaisent dans 
l'histoire; mais d'ordinaire la fortune seule 
n'en apoint disposé les lumières et les ombres; 
et l'art y est pour beaucoup. Louis xrv éloit 
préparé; il avoit été conseillé. Ce n'étoit point 
par les jeunes courtisans qui Feutouroient , 
par les Marsillac , Jes Saint- Aignan et les 
Vivonne; pas même par les femmes qui lui 
pîaisoient alors. Ni celles-ci, ni ceux-là, n'ayant 
gagné en crédit, il falloit que l'inspiration 
vînt de sources plus graves. 11 la trouva dans 



SUR LOUIS XIV. 8l 

la reine Anne d'Autriche sa mère. Elle n'avoit 
cessé de l'exhorter à s'instruire ; elle le gron- 
doit de son indolence, de son goiit pour lès 
plaisirs (1) : madame de Motte ville rapporte 
les détails naïfs de ces scènes de famille. Une 
autre femme , aussi adroite que hardie , qui 
vivoit dans cet intérieur , paroît avoir su 
quelque chose du projet du Roi (2). La reine- 
mère, qui s'étoit vue contrarier et rebuter par 
le cardinal , trouvoit toujours son fils si docile, 
qu'elle avoit plus à espérer de lui que du mi- 
nistre le plus dépendant. La lettre par laquelle 
il lui fit part de l'arrestation de Fouquet, 
montre jusqu'à quel point elle avoit pu se 
flatter. Il en est de même d'une lettre à Colbert 
qu'on trouvera aussi dans cette collection (3); 
mais elle avoit compté sur une plus grande 
influence : l'événement prouva qu'elle s'étoit 
trompée ; le public devoit l'être à plus forte 
raison. 

Poursuivons l'examen des premières dé- 
marches de Louis xiv. Annoncer sa volonté 

(i) Une lettre du cardinal à la reine-mère, d'août i65<j, 
îa félicite de l'application du Roi aux affaires, comme 
d'une chose rare et nouvelle. 

(2) Celte femme est madame de Choisi , mère de l'au- 
teur des Mémoires. 

(3) Voyez cette lettre, tome v, page 5i» 

«ÎUV. DE LOUIS XIV. TOME l* V 



82 CONSIDERATIONS 

de gouverner, déclarer que tout le monder 
doit s'adresser à lui seul pour toute affaire, 
défendre aux ministres de rien signer, si ce 
n'est de son ordre, passer la plus grande 
partie du jour, soit dans les conseils, soit 
dans les audiences particulières, soit à tra- 
vailler seul dans son cabinet, c'étoit beaucoup 
pour un début ; mais persévérer dans cette 
marche, c'étoit plus encore. On s'étoit étonné; 
on admira. Mais aujourd'hui, sans refusera 
Louis xiv la louange qu'il mérite, il est plus 
utile de rechercher quels aiguillons l'animè- 
rent et l'empêchèrent de se relâcher. 

Sa première pensée avoit été de se montrer 
le maître; n'avoir point de premier ministre 
fut la seconde. Il avoit bien démêlé que le 
successeur de Louis xiii seroit peu de chose, 
s'il ne succédoit pareillement à Richelieu et 
à Mazarin. Il crut que laisser leur place va- 
cante, c'étoit les remplacer, comme si leur 
titre et leur autorité n'eussent été qu'une seule 
et même chose. Il parut toute sa vie préoccupé 
de cette idée; ce qui n'étoit d'abord qu'une 
sorte d'instinct royal, cette antipathie contre 
le nom de premier minisire, devint un pré- 
jugé invincible. En avoir ou n'en avoir point, 
étoit à ses yeux la honte ou la gloire d'un RoK 
C'est la première instruction qu'offrent se& 



SUR LOUIS XIV. 83 

Mémoires pour leDauphin.il la répète au roi 
d'Espagne, Philippe v. Le caractère de son 
iils fait douter qu'il eût suivi ce conseil, et 
quant à sou petit-fils, il faut croire qu'il eût 
bien fait de ne pas le suivre, puisque Louis xiv 
finit par lui donner des avis contraires (1). 
Telle étoit pourtant sa prévention, que dans 
ses Mémoires , voulant exprimer combien lui 
déplaît un gouvernement où les assemblées 
populaires ont quelque pouvoir, il termine 
son tableau par dire, qu'il aimeroit encore 
mieux un premier ministre (2). On peut en- 
core ajouter ce qui se disoit en ce temps, que 
son émulation fut excitée par l'exemple du 
roi d'Angleterre Charles 11, qui se montroit 
digne alors du trône qu'il venoit de recouvrer; 
mais c'étoit peu pour défendre un Roi novice 
des pièges d'une cour intrigante et volup-» 
tueuse, et des dégoûts d'un travail trop nou- 
veau pour lui. Le panégyriste , ami des mi- 
racles, affirmera que Louis tiroit de soi-même 
toutes ses forces; mais croyons que sa cons- 
tance eut d'autres alimens; je ne les cher- 



(1) Mémoires historiques, tome 1 , p. 28 , et tome 11, #m- 
p. 466. Letlres particulières, tome vi , p. 107 et 108. 



(3) Mémoires historiques, tome 11 , p. 27, 



84 CONSIDÉRATIONS 

cherai pas bien loin. La position même où il 

s'étoit mis les fournissoit. 

Entre les ministres particuliers qui restoient 
après Mazarin, ceux-là sur-tout qui n'avoient 
aucune prétention à le remplacer, dévoient 
désirer qu'il ne le fût pas. En cela , leur in- 
térêt devenoit le même que celui du Roi. Du 
momentqu'ilsn'auroient que lui seul au-dessus 
d'eux , ils seroient les premiers , chacun dans 
son département. Ce but reconnu, leur marche 
étoit toute tracée. Echauffer l'amour-propre 
de leur prince en lui montrant les regards de 
la France et de l'Europe entière attachés sur 
lui; le prôner en public, et en établissant 
par-tout l'estime de ses talens , faire retourner 
jusqu'à lui l'écho de la réputation qu'ils lui 
faisoient ; en particulier , applaudir à ses 
moindres essais, et lui inspirant pour soi- 
même une confiance prématurée, lui rendre 
suspecte toute autre impression; tel dut être 
le plan de ces hommes subalternes. Ce qui 
sur-tout leur convenoit, que le Roi conférât 
fréquemment arec eux et avec eux seuls, 
étoit aussi ce qu'il falloit au Roi, jaloux de 
convaincre le public que lui seul faisoit tout. 
Les mêmes motifs qui servoient ceux-ci nui- 
soient aux autres ministres 5 les prétentions 
que pouvoient avoir, et le vieux Brienne, 



SUR LOUIS XIV. 85 

et sur-tout le surintendant Fouquet, ainsi 
que leur importance personnelle, lui gâtoient 
leur mérite; tandis qu'au contraire Colbert 
et leTeîlier tiroient de leur peu d'illustration 
une recommandation puissante auprès de lui. 
Par là s'explique sa persévérance tant vantée; 
et on pourroit dire que Louis xiv fut gouverné 
dès l'abord, par la crainte même qu'il avoit 
de l'être. 

VIL 

Cependant, quand on le voit lancer si fiè- 
rement son navire dans la haute mer, on veut 
savoir de quelles provisions il s'est muni. La 
hardiesse de ses vues suppose des moyens 
naturels ou acquis. Mais les détails qui nous 
sont parvenus donnent l'idée la plus fâcheuse 
de son éducation première. Si l'on s'arrêtoit 
au langage violent de Saint-Simon, il faudroit 
la déplorer avec des larmes d'horreur. Son 
gouverneur, le maréchal de Villeroi, bien 
éloigné de le diriger et de le contraindre, 
avoit pour habitude de répondre à tout ce 
qu'il disoit : Oui, Sire; et souvent même avant 
qu'il eût achevé : ridicule dont l'enfant s'amu- 
soit et divertissoit les autres. L'honnête 
la Porte, son valet-de-chambre, avoue dans 
ses mémoires, qu'il perdoit son temps à lui lire 



86 CONSIDÉRATIONS 

Mézerai ; que M. de Perefixe se plaignant 
sans cesse qu'il n'apprenoit rien. Il ajoute, que 
Mazarin se moquoit du lecteur, et répondoit 
au précepteur, que son disciple ensauroit 
toujours assez. Qu'enfin, pour fuir les leçons, 
il se tenoit toujours chez la reine sa mère 
qui le gâtoit. Quoique dans sa jeunesse on 
eut publié sous son nom une traduction d'un 
auteur latin (i), il ne possédoit point cette 
langue, et s'en piquoit si peu, qu'il demanda 
un jour au cardinal de Fleuri ce qu'étoit 
dans l'histoire des Juifs un certain quetnad- 
modum dont il trou voit fréquemment le nom 
dans les pseaumes. Il savoit passablement l'ita- 
lien et un peu l'espagnol. Quant à sa langue, 
s'il la parloit purement, c'étoit par usage et 
sans théorie ; car son orthographe est très- 
fautive. Les instances de la reine sa mère 
pour qu'il s'occupât de bonnes lectures* la 
remarque que fait mademoiselle de Mont- 
pensier, que vers Tannée i658 il se mit à 
lire, par le conseil de la comtesse de Soissons, 
beaucoup de romans et de vers, tout prouve 
qu'il n'avoit presque point lu, et quoiqu'il 
cite quelques traits d'histoire dans ses écrits, 
il est certain qu'il possédoit fort peu de ces 

(i) Voyez le tpme vi de cette collée lion. 



SUR LOUIS XIV. 87 

Connoissances nécessaires à l'homme d'Etat. 
Quant aux sciences exactes, négligées comme 
elles étaient dans son temps, nulle apparence 
qu'il eneûtquelque teinture. On peuten juger 
par l'objet le plus cultivé alors, la religion: 
Bossuet disoit qu'il n'y entendoit rien, et 
n'a voit que la foi du charbonnier. Lui-même 
enfin reconnoissoit son ignorance, et en plai- 
santoit quelquefois, comme l'assure Boling- 
broke , qui l'avoit bien connu. 

Mais ce n'est pas dans les premiers momens 
qu'un tel défaut de savoir acquis, dût se res- 
sentir. Laissons Saint-Simon lui reprocher 
ses méprises fréquentes sur les généalogies 
des maisons illustres; laissons l'abbé de Saint- 
Pierre s'affliger sérieusement qu'il n'eût point 
lu les vies de Plutarque : jerépondrois à l'un, 
que fût-il un d'Hosier, Louis xiv ne pouvoit 
mieux choisir les dépositaires de sa confiance; 
et je dirois à l'autre, qu'il est douteux que les 
héros d'Athènes , de Sparte et de Rome, les 
Alcibiade, les Lysander, les Alexandre et les 
César, lui eussent appris à modérer son am- 
bition. Plus d'instruction mêmedans l'histoire 
de son pays ne l'eût point empêché, comme 
le présume Voltaire, d'être séduit par un 
confesseur , par un ministre, ou fasciné par 
les prospérités. Il faut croire qu'il avoit lu la 



88 CONSIDERATIONS 

belle vie de Henri tv composée par Perefixe 
pour son usage, et on ne voit pas qu'il eût 
pris pour modèle la grandeur simple et l'hé- 
roïsme bienfaisant de son aïeul. Pour tirer 
un vrai profit des connoissances historiques, 
il faudroit en posséder plusieurs autres, et 
sur-tout un esprit philosophique, mérite rare 
chez les hommes, inoui chez les Rois. 

Quoiqu'en effet, suivant l'expression de son. 
historien , on ne lai eût rien appris, Louis xi v 
n'en avoit pas moins reçu des circonstances 
une sorte d'éducation que ne donnent pas les 
plus savans instituteurs et les meilleurs livres. 
Qui n'a point lu l'histoire, peut l'avoir en 
quelque sorte vue. Les troubles de sa mino- 
rité, la guerre civile, son fracas et sesalarmes, 
le mouvement des factions, les voyages con- 
tinuels, les privations et le malaise qui résul- 
toient d'une vie errante et d'une autorité 
combattue; tous les événemens qui agitèrent 
sa première jeunesse lui donnoient l'expé- 
rience des passions, et des révolutions poli- 
tiques, l'avoient sur-tout rendu moins étran- 
ger aux alternatives du sort, que la plupart de 
ses semblables élevés dans la sécurité d'une 
puissance qui domine sans obstacle. ,Un tel 
apprentissage ne suffit pas pour la science de 
l'homme ; mais ceux qu'il avoit à conduire 



sur louis xiv. 8g 

ëtoient sur-tout des gens d'affaires et des gens 
de cour; et sur ces variétés de l'espèce hu- 
maine , il en savoit assez pour apprendre 
aisément ce qui lui en restoit à savoir. 

Il est bien connu d'ailleurs que les qualités 
naturelles de son esprit étoient la justesse, la 
solidité, la constance et l'application. Il y 
joignoit l'habitude de la discrétion et de' ce 
sérieux qui dissimule l'insuffisance. Il étoit 
silencieux par goût, ce qui mène à être ob- 
servateur. A tous ces avantages , ajoutons ceux 
d'une organisation physique aussi forte que 
son extérieur paroissoit noble et imposant. 

VIII. 

Mais outre sa volonté et ses moyens de 
gouverner, Louis xiv avoit des vues de gou- 
vernement. Ses premières paroles très-bien 
pesées, comme la suite le prouve, annon- 
çoient un plan tracé d'avance. «J'aurai , dit il 
» au conseil rassemblé, d'autres principes 
» dans le gouvernement de mon Etat, et dans 
» les négociations au-dehors ». On croiroit 
d'abord que ce langage contient la censure du 
ministère de Mazarin et, dans ce sens, il 
au roi t quelque chose d'inexplicable ; car 
d'un coté, quel homme extraordinaire sup- 



90 CONSIDERATIONS 

pose ce plan complet et nouveau, ainsi que 
la courageuse promptitude avec laquelle il 
en commence l'exécution ! D'autre part, con- 
çoit-on qu'un pareil homme eût laissé si pa- 
tiemment et si long temps subsister un sys- 
tème qu'il irnprouvoit? mais la contradiction 
n'est qu'apparente. Ces paroles et les change- 
mens qu'elles annonçoient, loin d'être con- 
traires à Mazarin, sortoient de ses propres 
instructions. Que vouloient-ellesdire? «Dans 
» l'intérieur , l'autorité ne connoîtra plus 
» d'obstacles; que les corps obéissent comme 
» les moindres sujets : plus de composition 
y> même avec les grands. Envers les puissances 
» étrangères, on aura moins de ménagemens; 
» on exigera davantage; on mettra la force à 
» côté du droit , et à sa place s'il le faut. ... ». 
Quoique ce système, dont la première partie 
des Mémoires historiques offre un dévelop- 
pement curieux , s'écarte de la politique de 
Mazarin, j'ose l'attribuer entièrement à ses 
derniers conseils ; c'est lui-même de qui son 
prince apprit à gouverner autrement que lui. 
Ne croyons pas ce qu'on a écrit, que le car- 
dinal eût dicté à leTellier et laissé au Roi des 
instructions écrites. Mais que dans le temps 
où il luttoit contre la mort, il lui eût donné 
verbalement ces importans avis sur le gouver- 



SUR LOUIS XIV. 91 

nement, on n'en sauroit douter. Les contempo- 
rains en parlent tous. Choisi veut qu'ils se bor- 
nassent à des règles de conduite personnelle, 
et sur-tout de défiance ; mais madame de Moi- 
te-ville, moins partiale, et qui alors voyoit 
tous les jours Louis, s'étoit fait la plus grande 
idée du poids que ces leçons avoient dans 
l'esprit du jeune Roi. «Il sembloit, dit-elle, 
» que ses paroles étoient des oracles qui dis- 
» posoient de l'avenir ». Elle ajoute , que 
Louis xiv avoit écrit de sa main toutes ces 
maximes. Dans les lettres de ce prince, on 
verra quelle haute opinion il avoit du génie 
de Mazarin, qu'il appelle un grand homme. 
Sans doute l'éloge est excessif; mais pour- 
tant il est certain qu'en rectitude ei en flexi- 
bilité, peu d'esprits égaloient le sien, n'en 
jugeât-on que par ses dépêches, excejlens mo- 
dèles dans leur genre. Nulle sorte de vanité 
ne faussoit son jugement. Se mettre dans la 
position d'autrui , entrer dans les intérêts, 
dans les principes ou dans les préjugés de 
celui qu'il vouîoit persuader, c'est ce qu'on 
ne lit jamais mieux que le cardinal Mazarin. 

Je ne crains donc pas de le dire, il étoit 
très-capable de sentir que des jours calmes 
permettoient d'abroger les pratiques vicieuses 
d'un temps de troubles ; et qu'un souverain 



tyjt CONSIDERATIONS 

de 25 ans,fort de l'a venir me me ouvertdevant 
lui, devait oser tout ce dont un ministre 
vieillissant avoit dû s'abstenir; et ce qu'il 
sentoit, pourquoi l'eût- il dissimulé? Que ris- 
quoit-il de dire : « Suivez la route que j'ai 
» frayée, mais prenez une allure différente »? 
Certes , il pouvoit au lit de la mort s'honorer 
d'un tel aveu, celui qui d'un côté montroit 
dans l'intérieur l'autorité du Monarque affran- 
chie de toute entrave ^ et d'autre part déve- 
loppoit l'agrandissement extérieur de la 
France, promis par les traités qu'il avoit si 
savamment combinés. S'il falloit s'accuser des 
clauses désavantageuses qu'il avoit admises, il 
pouvoiten même temps démontrer les moyens 
de les éluder ou de les enfreindre avec une 
entière sécurité, et sur-tout par quels degrés 
on en viendroit à dépouiller l'Espagne, dont 
la décadence rapide permettoittoutàsa rivale, 
de jour en jour plus florissante. Tant de 
grandes choses achevées le dispensoient de 
garder un silence jaloux sur celles qui res- 
toient à faire. Cette fois le cardinal dit la 
vérité; et telles étoient ses instructions, qu'il 
lui dût être aussi agréable de les donner qu'à 
Louis de les recevoir. 

« L'éducation de Louis xiv, di t Bolingbroke, 
» avoit été mauvaise en tous les points, hors 



SUft LOUIS XIV. 93 

» un seul ; c'est qu'il fut initié par Mazarin 
» à tous les mystères de sa politique (1)». La 
main du maître en effet se montre dans les 
premières opérations de son auguste élève. 
Je ne parle pas seulement des affaires étran- 
gères; mais l'organisation des conseils, les pré- 
ventions favorables ou contraires à tel ou tel 
ministre 5 Colbert aidant à détruire Fouquet, 
Lionne conservé, quoique ami de ce dernier, 
l'esprit du Gouvernement, et la raison d'Etat 
suivie tant au dedans qu'au-dehors, la préfé- 
rence qu'il donne aux hommes obscurs sur 
les grands seigneurs pour les postes de haute 
confiance, les hommes de guerre et les ecclé- 
siastiques également exclus du conseil (2), 
comment ne pas reconnoître à ces traits la 
politique prévoyante et soupçonneuse de 
Mazarin ? Je crois le lire dans cette morale 
relâchée quedébitent les Mémoireshistoriques 
à l'égard de l'observation des traités. Leurs 
engagemens les plus clairs ne seroient, sui- 
vant Louis xiv, que comme des formules de 
courtoisie dont personne n'est dupe, parce 
que personne ne les prend à la lettre (3). Ces 

(1) Lettres sur V Histoire. 

(2) <c Le Mazarin a prié le Roi de ne mettre dans son 
» conseil aucun homme d'épée». Guy Patin, 1661. 

(3) Mémoires historiques, tome 1 , pag. 63 et 64. 



g4 CONSIDERATIONS 

maximes sont disparates avec la loyauté d'un 
jeune Monarque Français, et semblent plutôt 
sortir de la bouche d'un vieux politique du 
pays de Machiavel. 

Mais où son esprit se montre seul et tout 
entier, c'est dans l'exclusion de la reine-mère 
du conseil. Tous les mémoires du temps disent 
qu'elle en fut vivement blessée. Si Louis xiv 
dans les siens la loue de V abandonnement 
qu'elle avoit fait si librement de l'autorité (i), 
il faut croire que s'offrant à son fils pour un 
modèle de piété filiale, il lui a plu de colorer 
ainsi l'éloignementréel où il la tint des affaires 
les plus importantes. Une lettre de Colbert au 
Roi montre que les ministres connoissoient 
les limites de sa confiance en elle. Cette réserve 
étoit l'ouvrage de Mazarin. Celui qui avoit 
fait le traité des Pyrénées savoit que le cabinet 
français auroit pour système secret un agran- 
dissement successif aux dépens de l'Espagne. 
Une reine espagnole dans ce cabinet dut lui 
paroître suspecte. Le voyage qu'Anne d'Au- 
triche avoit fait à Saint- Jean-de-Luz lors du 
mariage du Roi, avoit ranimé toute sa pré- 
dilection pour sa famille- le cardinal convain- 
quit le Roi qu'il falloit désormais distinguer 

(i) Tome ii , page 5i. 



SUR LOUIS XIV. 9$ 

les vertus publiques des autres, et qu'il pou- 
voit se montrer bon fils sans compromettre 
le secret et le sort de l'Etat. 

IX. 

Si l'on peut dire que pendant vingt ans 
Mazarin avoit continué Richelieu, il est plus 
vrai encore que Louis xiv ne fit que recom- 
mencer Mazarin , dans les actes même où il 
affecta des formes différentes et des procédés 
contraires. Aussi appliquoit-on alors à ce cé- 
lèbre ministre le mot que disoient les soldats 
d'Alexandre en voyant son image : Tout mort 
qu'il est, il commande encore. Peut-être le 
cours de politique que fit sous lui le Roi, 
avoit commencé trop tard et fini trop tôt; 
mais c'étoient les leçons d'un esprit net et lu^ 
mineux, s'il en fût jamais. Mais il lui laissoit 
encore trois autres précepteurs formés par 
lui-même, leTellier, Lionne et Colbert, mi- 
nistres supérieurs chacun dans sa partie, 
dont ils possédoient à fond les détails et l'en- 
semble; les questions les plus compliquées se 
simplifioient dans leur exposé; ils épar- 
gnoient l'application du jeune Roi. Leur en- 
tretien seul l'instruisoit. Que de temps on 
gagne avec de tels hommes ! 



ij6 CONSIDÉRATIONS 

Les princes ont sur le vulgaire, ce même 
avantage d'une plus facile instruction que 
notre siècle a sur les temps passés. Tout ce 
.qui existe d'habiles gens est à leur disposi- 
tion, prêt à les aider de nouvelles méthodes, 
les conduisant comme par la main dans ces 
voies plus courtes que les esprits pénétrans 
savent s'ouvrir vers toutes les connoissances , 
leur suggérant, comme par privilège, des ex- 
pédiens qui de long-temps ne seront com- 
muns et populaires. Un tel disciple, pourvu 
qu'il sache écouter et interroger, se donne 
une éducation intuitive , la meilleure de 
toutes. Chaque notion lui vient par les ca- 
naux les plus sûrs, l'oreille et les yeux. A 
tout instant et au premier signe l'objet et 
l'instrument, la pratique et la théorie, le 
maître et la leçon se rangent devant lui, s'éle- 
vant en mesure de son intelligence et de ses 
progrès. Plusieurs princes qui savoient beau- 
coup, a voient tout appris par la conversation. 
Tel fut, dit-on, ce duc Léopold, objet des 
immortels regrets du peuple Lorrain. Pas un 
homme habile , en quelque art que ce fût, ne 
passoità Nanci , qu'il ne l'appelât près de lui, 
qu'il ne s'en emparât, pour aspirer en quel- 
que sorte tout son savoir. Le grand Fré- 
déric usa toujours de cet excellent moyen. 



SUR LOUIS XIV. 97 

Louis xiv sans doute en tiroit moins de pro- 
fit. Sa timidité naturelle , ou plutôt la fausse 
fierté que lui avoit inspirée sa mère, défaut 
que les courtisans sont intéressés à nourrir , 
l'éloignoit de ces utiles communications. Ce- 
pendant plusieurs anecdotes, ainsi que ses 
lettres particulières, font voir qu'au temps 
où il commençoit à gouverner, l'ardeur d'ap- 
prendre, et parfois l'envie de paroître ins- 
truit, le portèrent à se rapprocher de per- 
sonnes étrangères au gouvernement. Il dit au 
commencement de ses Mémoires , qu'en con- 
versant on achève sa pensée, C'étoit alors un 
de ses plaisirs. Autant il se confioit dans ceux 
qui le satisfirent, autant il s'indigna contre 
celui qui se fit un jeu de le contrarier : artifice 
maladroit que Fouquet paya cher dans la 
suite. 

De tous les hommes habiles qui secondè- 
rent l'émulation et les études de Louis xjv, 
Turennefutle plus influent, comme il étoit 
le plus illustre. Un génie profond , un juge- 
ment sûr, sa longue expérience, des connois- 
sances plus étendues et plus variées que ses 
historiens même ne l'ont dit, rendoient ce 
grand capitaine propre à diriger plusieurs 
parties du gouvernement avec le même avan- 
tage qu'il eut toujours à la tête des armées. 

(EUV. DB LOUIS XIV. TOME I. G 



g8 CONSIDÉRATIONS 

Mazarin prenoit ses conseils, et dansoes let- 
tres toutes paternelles qu'il écrivoit au Roi, 
pour le détourner d'une passion folle , le car- 
dinal appeloit Turenne en témoignage de la 
solidité de ses exhortations (1). Si Louis xiv 
ne le mit pas dans son conseil, ce fut par 
crainte d'offenser la reine-mère qu'il en écar- 
toit, ou bien parce que sa politique redoutoit 
l'ascendant d'un personnage déjà éminent par 
soi-même. Mais il étoit aussi de sa politique 
de faire tourner au profit de sa jeune réputa- 
tion les talens des hommes supérieurs dont il 
se voyoit entouré. Indépendamment du mé- 
rite de Turenne, il y avoit une raison de 
s'adresser à lui plutôt qu'à d'autres; c'étoit sa 
rare et sincère modestie. Personne en se char- 
geant d'un travail , ne songea moins à en re- 
vendiquer l'honneur ; nul ne garda mieux 
l'anonyme du bien qu'il faisoit ; aussi le jeune 
Roi ne cessoit alors de le consulter secrète- 
ment sur les hautes décisions du gouverne- 
ment intérieur et extérieur. La collection des 
Mémoires de Turenne en fournit des preuves 
sans nombre, la nôtre en offrira des preuves 
choisies ( 2 ). Point de négociations avec la 

(1) Lettres du card. Mazarin déjà citées, 26 août i65g, 

(2) Voyez tome 11, pag, 397, 437 et suivantes. Voici 



SU 11 LOUIS XIV. gç) 

Suède, le Danemarck, les princes de l'Em- 
pire j le Portugal , l'Espagne, l'Angleterre et 
la Hollande, sur lesquelles on ne trouve des 
instructions dressées par lui pour les ambas- 
sadeurs» ou des opinions motivées, ouvrages 
souvent destinés pour Louis xtv seul, qui 
s'en servoit à surprendre ses ministres, à pa- 
roître le plus fort et le mieux informé de tout 
son conseil. Plus d'une affaire majeure fut 
conduite immédiatement et uniquement par 
Turenne- et son cabinet fut souvent le dépôt 
du secret de l'Etat, qu'il ne partageoit qu'avec 



en outré la preuve que la confiance du Jloi pour Tu- 
renne étoit Connue alors : Une lettre de l'ambassadeur 
hollandais Van Beuningen à Jean de Wilt , du 14 jan- 
vier 1661 , porte: «S'il y a quelqu'un qui puisse rendre 
» service à L. H. P. auprès de M. le cardinal (Maza- 
» rini ) , dans toutes sortes d'affaires , soit importantes 
» ou non , c'est le même maréchal ( de Turenne ) que 
)) l'on appelle à tous les conseils , et qui est universelle- 
)) ment considéré comme un très-honnête homme et 

)) qui a beaucoup d'esprit ». Il dit dans une autre du 

16 novembre , c'est-à-dire postérieure à la mort du car- 
dinal : « M. le prince de Turenne, dont le Roi se sert 
)) de plus en plus dans son conseil, nous a rendu de 
)> grands services ». (Lettr. et négociations entre M. J. de 
tVitt et les plénipotentiaires des Etats— Généraux , de- 
puis 1662 Jusqu'en 1669. 5 vol. in-8°. Amsterdam, I725„ 
Tome 11, pag. 3i et 227. ) 



IOO CONSIDÉRATIONS 

le Roi. Remarquons ici que ces sortes de ser- 
vices et de talens politiques parurent igno- 
rés des contemporains. L'homme de guerre 
seul est célébré dans ses éloges funèbres j 
omission qui devient pour lui une louange 
peut-être plus grande que celles qui se mê- 
loient alors aux regrets du peuple et des ar- 
mées , que celles même des harangues pathé- 
tiques et fleuries des Mascaron et des Flé- 
chier; à moins qu'on ne suppose que ce silence 
des orateurs fût un sacrifice à l'orgueil cha- 
touilleux de Louis xiv, qui, prétendant tout 
faire et tout imaginer lui-même, n'eût vu 
qu'avec peine transpirer le secret de tant 
d'utiles avis donnés par ce grand homme. 



X. 



Ces secours que trouva le jeune Roi assu- 
rèrent ses premiers succès. La bonne opinion 
qu'avec le public il conçut de lui-même, s'en 
accrut , et par elle l'éclat de sa fortune. Cette 
époque, celle de son véritable avènement, ne 
sauroit donc être considérée trop soigneuse- 
ment. Le mérite des hommes ne se mesurant 
pas seulement par les moyens qu'ils ont de 
bien faire, mais aussi par les difficultés qu'ils 
y trouvent , voyons quelles circonstances en- 



SUR LOUIS XIV. ÎOI 

(ravoient alors ou favorisoient les desseins de 
Louis. 

Rien de plus énergique et qui ait plus l'air 
de vérité que le tableau tracé par lui-même 
au commencement de ses Mémoires. Les prin- 
cipes anarchiques qui fermentoient sourde- 
ment à la cour et dans le sein de l'Etat, une 
administration vicieuse , le désordre, les abus 
et l'épuisement des finances , y sont exprimés 
par des traits bien rapprochés ; cependant si 
ce tableau n'est pas sans ressemblance, avouons 
qu'il n'est pas non plus sans art. Il convient 
de le remarquer, d'autant plus que les histo- 
riens de Louis xiv ont fait comme lui. Soit 
confiance dans la tradition , soit cet amour des 
contrastes naturel aux. hommes, et sur- tout 
aux amis des arts, ils ont voulu que l'époque 
qu'ils retraçoient brillât aux dépens des temps 
antérieurs; ils ont chargé de confusion et de 
ténèbres le fond de leur peinture, pour aug- 
menter l'éclat de la lumière qu'ils alloient y 
faire jaillir. Le Roi paroît; le Roi s'empare 
des affaires ; le royaume change de face. Tel 
fut alors le cri public. Répétée par l'histoire, 
cette erreur a subsisté jusqu'à nous : n'en ac- 
cusons pas Louis xiv. S'il nous fait de l'état 
de choses qui l'avoit précédé un vrai chaos , 
ce n'est pas pour se donner l'air du Dieu qui le 



IG2 CONSIDERATIONS 

dissipe. Il rapporte ce qu'il a vu ou ce qu'il a 
cru voir. Les hommes d'état dont il s'aidoit 
pour sonder les plaies de laFrance,à l'exemple 
des médecins, lui mettoient tout au pire; les 
uns pour le décourager et l'amener à s'en re- 
mettre sur eux seuls , les autres pour relever 
le prix de leurs spécifiques, ou même pour 
flatter leur maître en lui donnant tout le mé- 
rite d'une cure si difficile. 

Cependant l'exactitude veut qu'auprès de 
ce sombre tableau , on place l'aspect favorable 
que présentoient à cette époque plusieurs 
branches du gouvernement. 

L'insubordination d'une noblesse turbu- 
lente, les prétentions des grands , et leurs in- 
solentes négociations avec le ministère, étoient 
des abus d'un autre temps. Lassés ou ruinés 
par les guerres civiles , les seigneurs les plus 
puissans faisoient à peine valoir leur soumis- 
sion. La division même affoiblissoit le crédit 
des grandes familles. Il y avoit plusieurs an- 
nées que le parlement de Paris donnoit aux 
autres l'exemple du calme, et tous les corps, 
suivant l'heureuse expression d'un contem- 
porain, subjugés à coups redoublés , ne mon- 
troient qu'un zèle docile. Par le retour du 
grand Condé, les factions a voient perdu leur 
dernier point d'appui,. L'autorité n'ayoit point 



SUR LOUIS XIV, Io3 

de bornes depuis la paix des Pyrénées, et le 
cardinal même s'étoit mis à en user sans pré- 
caution. Il ne descendoit plus à cette profu- 
sion de fausses promesses qui l'avoit autrefois 
si bien servi: il refusoit nettement, et à la 
reine-mère comme à tout autre, ne contrai- 
gnant point sa mauvaise humeur, en feignant 
même plus qu'il n'en avoit, pour rebuter les 
importuns. Si Mazarin n'a voit rien réformé y 
ce n'étoit pas manque de pouvoir, ni faute de 
confiance dans ses moyens, mais plutôt parce 
qu'on diffère volontiers des changemens qui 
doivent frapper sur soi, ou parce que la lan- 
gueur de ses derniers jours lui en ravit le cou- 
rage. 

Il est mille avantages qui découlent du 
simple affermissement de l'autorité : de la ces- 
sation du mal naissent les plus grands biens. 
L'heureuse destinée de la France est que tout 
y fleurisse, pourvu seulement que tout n'em- 
pire pas. Les ressorts principaux de la puis- 
sance executive sesentoient déjà de cette amé- 
lioration spontanée. Telle étoit l'administra- 
tion de la guerre. Dès l'an i65i , l'habile 
le Tellier y établit un régime d'économie 
d'autant plus salutaire , qu'il préparoit de 
nouveaux perfectionnemens (i), la France 

(i.) Recherches sur la force de l'armée française de~ 



lo4 CONSIDERATIONS 

avoit dû à ce bon ordre ses succès contre 

l'Espagne, et cette paix glorieuse quant au 

présent,féconde pour l'avenir, dont Louis xiv, 

avec plus de modération , n'eût retiré que des 

avantages, sans nul mélange de troubles et de 

calamités. 

La législation sortoit de l'oubli où on l'a voit 
laissée. Déjà on travailloit à cette célèbre ré- 
formation de la procédure civile ( i ) dont 
Colbert et Louis, qui la terminèrent six ans 
après, ont recueilli tout l'honneur. 

Les finances même commençoient à se ré- 
I 

gulariser. Comme dès long-temps les revenus 
avoient été engagée, les dépenses de l'Etat ne 
pouvoient encore s'acquitter qu'avec le se- 
cours onéreux des partisans ; mais néanmoins 
leurs services devenoient moins chers. L'in- 
térêt des emprunts et des anticipations avoit 
été réduit à dix pour cent au lieu de douze et 
quinze. Ces diminutions des tailles , que Vol- 
taire fait tant valoir, montaient déjà, depuis 
trois ans, à plusieurs millions, soulagement 
d'ailleurs peu méritoire pour le gouverne- 
ment, puisqu'il étoit forcé : on n'abandonnoit 

puis Henri ir jusqu'en i8o5. Paris, Treutlel et Wùrtz, 
1806, depuis ta page 27 jusqu'à 36. -X. 
(1) Guy Palin ( 9 avril 1660 ). 



SUR LOUIS XIV. Io5 

l'arriéré que pour assurer la perception du 
courant; on demandoit moins pour recevoir 
plus (i). Des taxes mieux calculées et portant 
sur le consommateur des villes avoient per- 
mis de dégrever les campagnes; bienfait dont 
Colbert a reçu les éloges, quoiqu'il n'eût que 
suivi le plan de Fouquet, son prédécesseur 
et, on le dit à regret , sa victime. Car, n'en ju- 
geât-on que par ses Mémoires justificatifs, ce 
surintendant montra de vrais talens et d'ex- 
cellentes vues dans tous les travaux qu'il 
avoit entrepris ou projetés. S'il est vrai que 
pendant sa gestion la misère des peuples fut 
affreuse, et que les impôts furent excessifs, il 
est certain aussi que Louis xiv les augmenta, 
et que l'ordre admirable établi par Colbert ne 
tourna guère qu'au profit du trésor royal. 

Quoique Fouquet eût mieux que Colbert 
apprécié l'agriculture , source unique des 
vraies richesses, il n'en avoit pas moins en- 
couragé l'industrie. Il n'éleva point le fas* 
t ueux Versailles ; mais la colonnade du Louvre 
fut commencée sous son ministère. Avant Col- 
bert il avoit protégé les lettres. Molière , 

(1) On peut voir tous ces faits avec plus de détail dans 
les Recherches sur les Finances de M. de Forbonnais, 
el dans les défenses du surintendant Fouquet. 



10.6 CONSIDERATIONS 

la Fontaine et tant d'autres voyoient leurs 
talens animés par ses bienfaits, et même par 
l'attrait de sa familiarité. ~ 

On s'est accoutumé à redire, et on croit 
communément que la navigation , le com- 
merce, les manufactures, ces premières bran- 
ches de la prospérité nationale, n'a voient fruc- 
tifié que sous Colbert. C'est ce qu'on peut ap- 
peler un préjugé historique , et il faut le 
combattre. 

Un monument authentique, cité par Jean 
de "Witt dans ses Mémoires (î), montre 
qu'en i658 les objets de fabrique française qui 
s'exportoient pour l'Angleterre et pour la 
Hollande seules, s'élevorent à une valeur de 
quatre-vingts millions de notre monnoie, et 
parmi ces marchandises on en distingue dont 
nous avons perdu le débit. 

Le droit de cinquante sols par tonneau , qui 
feroit aujourd'hui plus de six francs, imposé 
sur tout navire étranger, venant d'un port 
français et entrant dans un autre, cette prime 
si propre à encourager les arméniens et les 
constructions , qui régénéra la navigation 
française, elle étoit antérieure à l'année 1660. 

(t) Mémoires de Jean de Witt , grand-pensionnaire 
êe Hollande y ch. 6, pag. 182, in*-\2. La Haie, 1709^ 



SUR LOUIS XIV. 107 

On n'en sauroit douter, puisque dans le cours 
<Je cette année, elle servit au gouvernement 
anglais de prétexte, pour comprendre les 
Français dans les clauses prohibitives du fa- 
meux^cle de nauigation,ipxib\ié par Chavtesu, 
peu de mois après son rétablissement. On dut 
à Fouquet cette importante amélioration; on 
ne fit même dans la suite qu'en restreindre 
les bons effets, lorsque par le traité de 1662 
avec les Hollandais, on consentit à les exemp- 
ter de cette taxe nécessaire. 

A l'égard du commerce, « instruit dans 
» cette grande partie par son père, il l'avoit 
» regardée, dit un savant écrivain (1), comme 
» la ressource de l'Etat, lorsque la tranquillité 
» seroit rétablie. Plusieurs vaisseaux armés 
» pour son compte fréquentèrent les Antiîles , 
m le Sénégal, les côtes de Guinée, Madagas- 
» car, Cayenne, Terre-Neuve. C'est à ses se- 
)) cours et à ses encouragemens que la France 
» fut en partie redevable de leur conserva- 
» tion totalement oubliée dans le conseil. Il 
» engagea des particuliers riches à s'intéres- 
» ser dans ce commerce, et nos colonies se 
» soutinrent ainsi contre la jalousie et l'am- 
» bition de nos voisins. 

(0[M«. de Forbonnais , Recherches sur les Finances, 



io8 CONSIDERATIONS 

)> L'établissement des presses et de la sar- 
» dine à Belle-Ile lui est dû entièrement... » 

Il faut avouer encore qu'à cette époque les 
gouvernernens étoient entraînés par l'impul- 
sion générale des esprits, qui par-tout se diri- 
geoient vers le commerce. Ce fut sans doute 
un mérite d'entendre ce vœu public et de 
seconder ce progrès de l'état social ; mais ce 
n'est point là créer, comme le disent les pané- 
I gyriques ; et j'y vois du jugement plutôt que 
du génie. 

Aisément on rassembleront beaucoup de 
remarques semblables. Mais elles sortent du 
plan de cet Essai; trop d'étude à les accu- 
muler feroit mal juger de mon intention. Elle 
n'est point de déprimer Louis xiv ; disons 
seulement que s'il eut de grands succès, les 
facilités qu'il trouva n'étoient pas médiocres , 
et qu'il ne faut pas séparer les unes des autres ; 
que ceux qui veulent du merveilleux le cher- 
chent ailleurs que dans l'histoire. 

A l'égard delapolitiqueextérieure,Louisxiv 
ne dissimule point l'aspect flatteur qu'elle pré- 
sentoit à cette époque : il laisse entendre que 
le bien de la paix rendoit tout autre bien facile. 
Mais il omet beaucoup de circonstances favo- 
rables. S'il parte de la ligue du Rhin , formée 
en ib'58, il ne dit point que consolidant la 



SUR LOUIS XIV. 109 

paix de Westphalie , et achevant de mettre 
dans l'intérêt de la France la moitié de l'Alle- 
magne , cette alliance étoit un rempart élevé 
pour séparer les deux branches de la puis- 
sance autrichienne et priver celle d'Espagne 
des secours de l'autre , tandis que le traité des 
Pyrénées donnoit l'expectative par voie de 
succession , des plus belles parties de la mo- 
narchie espagnole. IL se tait sur la paix d'Oliva 
consommée en 1660 par la médiation de la 
France , dont elle étoit garante, qui lui don- 
noit sur les puissances du nord une force d'im- 
pulsion, et par-là préparoit à l'Empereur des 
embarras tels que ceux qui avoient rendu la 
guerre de trente ans si funeste pour sa maison. 
Il ne dit point que l'intérêt des anti-stathou- 
dériens qui gouvernoient les Provinces-Unies 
les lioit de plus en plus à la France. Ce n'est 
pas tout : autant son système fédératif étoit 
vaste et fortement tissu , autant ses ennemis 
naturels étoient isolés. Chacune des deux cou- 
ronnes autrichiennes se voyoit réduite à ses 
seules ressources , qu'elles achevoient de con- 
sumer, l'une à extirper les dernières racines 
de la liberté hongroise , l'autre à faire rentrer 
le Portugal sous sa domination. C'est ainsi 
que la Francejouissant seule d'une paix stable 
tant au-dedans qu'au-dehors , seule en même 



no CONSIDÉRATIONS 

temps capable de faire la guerre sur tous leâ 
points, étoit devenue la puissance prépondé- 
rante en Europe ; et pour comble d'avantages, 
l'Europe l'ignoroit encore ; par habitude et 
comme par préjugé, la plupart des Etats con~ 
tinuoient à ne voir qu'une garantie et une 
protection dans ce surcroît de moyens, sous 
le poids duquel ils dévoient bientôt trembler 
et s'indigner. Enfin, car ce trait manqueroit 
au tableau , le Monarque , fort de tant de res- 
sources, connoissoit aussi bien les occasions 
et Fart d'en user que ceux qu'elles menaçoient 
étoient loin de les deviner. Mazarin , Lionne , 
sur-tout, dépositaire de ses secrets, le pre- 
mier ouvrier de cette savante machine qu'il 
a voit construite, en expliquoient chaque jour 
au Roi les mystérieux ressorts et l'immense 
portée : l'Europe entière ne pouvoit le dis- 
puter au cabinet de la France non plus qu'à 
ses armées* 

XL 

Où sont donc les difficultés qui font le mérite 
des premiers efforts de Louis xiv ? dans sa 
seule inexpérience , et plus encore dans Pin- 
habitude de l'attention et d'un travail soutenu. 
Ce genre d'obstacle ne tient point devant une 
volonté ferme : c'étoit sa qualité principale. 



SUR LOUIS XIV* ï 1 1 

Peut-être étoit-elle pour lui-même une sorte 
de secret. Mais qui là possède la découvre en 
soi, dès qu'il en sentie besoin. On lutte d'abord 
avec peine; mais si on réussit , un effort in- 
vite à un autre; et ceux qui suivent coûtent 
de moins en moins, jusqu'à ce qu'ils devien- 
nent un simple exercice , accompagné même 
du plaisir que donne l'usage de toute faculté 
morale ou physique. 

Ce fut ainsi que Louis xiv goûta de plus en 
plus l'existence nouvelle qu'il s'étoit donnée. 
Voyez avec quelle prédilection il revient sur 
ce qui se passoit alors en lui. Nulle part, 
vous ne lirez une peinture plus attrayante et 
plus expressive des jouissances propres à 
l'homme en place , à celui qui placé sur la 
cime de la monarchie , considère le cours 
journalier de la vie d'un grand Etat, suit les 
mouvemens variés des nombreux mortels 
dont il dispose et la marche des grandes affaires 
qu'il dirige. Comme il détaille complaisam- 
ment les premiers objets qu'il ait traités ! Ce 
n'est pas , ce qu'on croiroit d'abord , l'empres- 
sement d'un jeune homme à débiter sa doc- 
trine fraîchement acquise ; c'est toute la fer- 
veur du noviciat : on diroit d'un initié ravi 
de ses révélations récentes. Il n'écrit pas 
moins pour s'épancher que pour former son 



lia CONSIDERATIONS 

élève; ce qu'il enseigne, il veut le faire 
airner , et sur-tout il l'aime. Il prétend trouver 
du goût aux affaires , de l'agrément aux détails; 
point de discussions arides qui, suivant lui, 
n'aient leur attrait ; il entend que vaquer aux 
conseils et aux audiences ne soit pas un pur 
devoir , que la variété des objets dédommage 
de leur sérieux , qu'on passe de doux momens 
à écouter des dépêches , à lire des rapports de 
finance, à étudier des projets administratifs. 
Ce ne sont pas de simples leçons paternelles. 
Celui qui dicta ces digressions animées, aimoit 
à peindre ce qu'il avoit éprouvé dans l'essai 
de toutes les fonctions d'une réelle et active 
royauté. On sent qu'il n'imagine pas cette sen- 
sation, qu'il se la rappelle. 

Certes, si en quelques endroits de ses Mé- 
moires on croit reconnoître la rhétorique de 
Pellisson , ce n'est pas dans ceux-ci, et ils ne 
peuvent appartenir qu'à Louis xiv. Aussi les 
écrits du temps ont-ils remarqué celte pas- 
sion naissante pour les occupations nouvelles, 
passion qui ayant peu de confidens , s'animoit 
encore par l'aiguillon du mystère : témoins 
ces vers deBenserade, dans un de ces ballets 
dramatiques où Louis représentoit un berger. 

Ne croyez pas que le plaisir l'emporte 5 
Il en revient toujours à ses moutons. 



SUR LOUIS XÏV» ïï3 

tel cette devise qu'il portoit dans une fête : 
nec cessa, nec erro. C'étoit ainsi qu'il se hâtoit 
de parcourir toutes les branches du gouver- 
nement, passant de Pune à l'autre, abordant 
tour-à-tour chaque matière et de préférence 
celle où il se trouvoit le plus neuf. A peine, 
par ses longs tête-à-tête avec Colbert , s'est-il 
mis ou du moins se croit-il en possession des 
finances , il prétend aussi-tôt s'emparer des 
affaires étrangères ; il va correspondre immé- 
diatement avec ses ambassadeurs (i). Telle 
étoit son ardeur , et telle sa persévérance, que 
bientôt il se vit assez au fait de toutes les parties 
pour en suivre avec aisance le train jour- 
nalier. Il semble qu'alors les affaires commu- 
nes ne suffirent plus à son activité, et qu'il 
fut porté à en chercher d'autres d'une nature 
plus épineuse. 

XII 

En est-il donc de l'art de régner comme des 
autres arts , dont les premières et naturelles 
douceurs ne charment qu'un temps ceux qui 
les cultivent? on les épuise, et bientôt ou 



(i) Lettre au comte d'Estrades du 5 août 1661. Voyez 
tome v de cette collection. 

tSUV. I>Ii LOUIS XIV. TOME T. H 



Il4 CONSIDERATIONS 

cherche dans leurs difficultés des plaisirs 
inoins simples ; mais la fatigue suit , et on en 
vient à faire moins bien ce qu'on fait plus 
péniblement. Louis xiv passa par ces varia- 
tions de ce qu'il appelle son métier de roi. 
Redevable à la paix de ses plus grands avan- 
tages, comment cessa-t-il de l'aimer? mais 
cette bienfaitrice et ses bienfaits lui déplurent 
par leur uniformité : il la traita comme la 
tendre la Vallière, trop modeste et trop pro- 
digue de complaisances, sacrifiée par lui à 
l'altière et tyrannique Montespan. 

Je ne sais si la partie de ses Mémoires qui 
nous manque, nous eût montré ces change- 
mens graduels de son esprit. A en juger par 
ceux des deux premières années et parles in- 
dications sommaires d'articles réservés pour 
ceux des trois années suivantes , il n'y eût 
rapporté que des faits du gouvernement inté- 
rieur. Il est douteux d'ailleurs qu'il se fût assez 
étudié pour se représenter lui-même avec tant 
de détail. Mais son histoire, telle qu'elle est 
connue pendant ces premières années, nous 
dit ce que taisent ses Mémoires; qu'il aima les 
occupations pacifiques moins comme telles 
que comme les premières qui s'offroient. Tout 
en suivant avec ardeur les soins de l'économie 
publique, Louis xiv laissoit percer une im- 



SUR LOUIS XIV. Ht). 

patience 1res - opposée , et le désir, sinon j 
d'user de ses forces, du moins de les produire. 
Si la politique lui prescrivoit de renfermer 
son ambition, il ne pou voit cacher sa pré- 
somption et ses hautes espérances. 

Ce n'est pas chez les annalistes qu'il faut 
chercher ces symptômes. Rapportant à leurs 
dates tous les faits , ils isolent ceux qu'il 
faudroit rapprocher; ils en font perdre ainsi 
la liaison, et pour ainsi dire évaporer l'esprit. 
Essayons de suppléer à leur insuffisance. Par- 
courons ces quatre premières années. Quelle 
inquiétude agite le jeune Monarque ! pas une 
occasion ne s'offre en Europe, si légère qu'elle 
soit, où il ne veuille intervenir ; tantôt en 
protecteur officieux, tantôt en émule mena- 
çant. On croiroit voir un chevalier nouvelle- 
ment armé , cherchant les aventures et à toute 
heure brandissant son épée. 

A peine devenu le maître , il propose au 
Pape une sorte de croisade contre le Turc. Il 
en parle avec satisfaction (i), et pourtant ce 
projet étoit tellement gigantesque et à contre- 
temps, qu'assurément il eût fallu s'en dédire 
si l'offre avoît été acceplée. 

Dans le même temps des soldats étoient levés 

( i ) Mémoires historiques , tome i , page 3 1 , 



Il6 CONSIDÉRATIONS 

pour le Portugal par le comte de Schonberg 
dirigé , comme on sait , par Turenne , qui lui- 
même n'agissoit que de l'ordre de Louis. On 
peut dire , avec quelque raison , que la poli- 
tique commanda cette infraction secrète du 
traité des Pyrénées. Mais quoique Louis in- 
sinue qu'on ne manquoit pas de prétextes 
pour l'éluder , il est facile de voir qu'iL aimoit 
sur-tout à se sentir et à se montrer assez fort 
pour interpréter un traité, suivant ses seules 
convenances. 

Bientôt naissent deux incidens où nul in- 
térêt réel ne paroît compromis. Il n'y va que 
d'un point d'honneur purement arbitraire : 
et déjà nous voyons Louis xrv prêt à se mettre 
en campagne., pour assurer des réparations 
que les négociateurs eussent obtenues sans 
bruit. Tels sont en effet ses démêlés avec 
l'Espagne etavecRome. L'ambassadeur Espa- 
gnol prend à force ouverte le pas sur l'ambas- 
sadeur Français. La garde du Pape insulte 
grièvement la duchesse de Créqui. Etoit-ce-là 
de j us tes suj ets de guerre ? Louis xi v n'en do ute 
pas. Voyez de quel air il exige les satisfac- 
tions ; comment il aggrave ses demandes à 
mesure que le consentement se fait attendre. 
Fut-il donc dès-lors tenté d'attaquer le triste 
et moribond Philippe iv son beau-père ? On 



SUR LOUIS XIV. 117 

put le soupçonner. Il avoue que la violence 
avec laquelle il poussoit l'affaire n'étoit point 
de l'avis du conseil (1) , mais la passion Ten- 
traînoit. « Il agit selon son âge et son tempéra- 
» ment. Nous, agissons en père....)). Ce furent 
les paroles du roi d'Espagne et ses motifs pour 
céder. La hauteur et l'impérieuse opiniâtreté 
de Louis xiv parurent encore augmentées dans 
sa querelle avec le pape Alexandre vu , qui 
éclata l'année suivante. Il fallut un an pour 
l'appaiser; et pourtant son ambassadeur avoit 
eu les premiers torts. On peut juger de l'effer- 
vescence du jeune Roi, par la proposition 
monstrueuse qu'osa lui faire son ministre 
Lionne, d'aller poignarder de sa main , au mi- 
lieu de Rome , le frère du Pape , Mario Chigi > 
instigateur réputé de l'offense (2). Mais les 
conditions humiliantes qu'il imposoit au Saint 
Père , ainsi que les préparatifs formidables 
par lesquels il prétendit le réduire , étoient 
donnés à l'ostentation plus encore qu'au res- 
sentiment; il vouloit se faire craindre plutôt 

(1) Mémoires historiques, tome 1, pag. i3a et 134. 

(2) On n'oseroit alléguer une pareille anecdote , jus- 
qu'ici inconnue , si elle n'étoit fournie par une dépêche 
authentique du cardinal d'Etrées, adressée au Roi lui- 
même, qu'on trouvera dans le tome vi de cette col- 
lection. 



11 8 CONSIDÉRATIONS 

que se venger. On dut en juger ainsi, lors- 
qu'on vit plusieurs de ces conditions rester 
sans effet , et ses lettres particulières en sont 
d'ailleurs d'évidens témoignages (i). 

Je ne parlerai point du mouvement de 
guerre qui, dans l'année i665, enleva Marsal 
au duc de Lorraine. C'étoit abuser de la force , 
mais non gratuitement et pour le plaisir de 
3a montrer. Le tort n'en étoit pas au Roi seul, 
mais plutôt au cabinet, qui consommoit ainsi 
le plan d'oppression entamé par Richelieu, 
contre les malheureux souverains d'un pays 
trop favorisé de la nature et trop voisin de la 
France. 

Mais l'année 1664 voit d'un côté six mille 
Français courir en Hongrie au secours de 
l'empereur Léopold, et une flotte puissante, 
chargée de troupes, descendre sur les bords 
de l'Afrique, pour y faire des conquêtes. Les 
lettres de Louis xiv donnent mieux que 
l'histoire, l'esprit de ces entreprises. L'envie 
de paroître et d'étaler son pouvoir les avoit 
suggérées. 

Quel autre motif eût conseillé de secourir 
l'Empereur? Ce n'étoit pas la politique; le 

(1) Voyez principalement les lettres au marquis de 
Bellefonds, tome v. 



SUR LOUIS XIV. 119 

temps n'étoit plus où la guerre des Turcs 
avoit passé pour l'affaire de toute la Chrétien- 
té ; l'affectation qu'on mit à donner à cette ex- 
pédition les couleurs d'une croisade(i), montre 
encore mieux que c'étoit une démonstration 
chevaleresque, dont le bruit et l'apparente 
grandeur form oient le seul but réel. On peut 
douter que Mazarin se fût montré si officieux 
envers le chef de la maison d'Autriche. 

Quant à l'expédition de Gigeri, son objet, 
dit-on , fut de fonder un établissement d'où 
l'on pût mieux réprimer les corsaires barba- 
resques, et protéger le commerce: Colbert 
passoit pour être l'ardent promoteur de ce 
plan; mais on sait aussi que c'étoit un ancien-, 
projet du cardinal Mazarin. Les plus péné- 
trans des contemporains prétendoient qu'as- 
pirant à la papauté, il avoit voulu ajouter ce 
moyen à celui de ses trésors, et qu'il comp- 
tait faire valoir aux Italiens l'appui que leur 
navigation recevroit d'un tel établissement. 
Pourquoi sa mort, qui faisoit cesser cet in- 
térêt, ne fit-elle pas oublier son plan? C'est 
que Louis xiv, s'il ne songeoit pas à se faire 

(1) Lettre au comte de Coligni, du 20 juin 1664, 
tome v, page 19 j. On donna aux régimens des dra- 
peaux bleus avec des croix blanches. 



Ï20 CONSIDERATIONS 

pape , pensoit à faire parler de lui. Dans une 
lettre au comte d'Estrades , il laisse entendre 
qu'il étoit stimulé par une sorte d'émulation 
jalouse, contre le roi d'Angleterre qui venoit 
d'acquérir Tanger sur la côte de Maroc. 
Aussi jugea-t-on dans le temps la vanité de 
cette entreprise, comme on jugea vingt ans 
après le bombardement si fastueux et si dis- 
pendieusement inutile de la ville d'Alger. 

Enfin, vers i665, nous voyons Louis xiv 
à la veille d'envoyer en Pologne un corps de 
douze mille hommes , pour secourir le Roi 
Jean Casimir, contre une puissante confédé- 
ration (i). Le projet chimérique de porter sur 
ce trône le Grand-Condé ou son fils, ne jus- 
tifioit point un si étrange emploi de ses 
troupes. Lorsqu'en 1697 le prince de Conti 
déjà élu, alloit prendre possession de cette 
même couronne, la France ne lui donna pas 
même un régiment pour son escorte. Aussi 
cet intérêt n'étoit-il que très-secondaire. 

Le ressort de ces divers mouvemens étoit 
donc le goût décidé du jeune prince pour, 
toute démarche éclatante. Jouir des amélio- 
rations qui se font autour de lui, et qu'il 

(1) On trouvera des détails à cet égard, dans les Mé- 
moires historiques, tome 11 > pag. \2/ k et ia5. 



SUR LOUIS XIV. 121 

n'attribue qu'à lui, n'empêche pas que sans 
cesse il ne soit tenté de faire, des dons de 
la paix , un emploi moins pacifique. Enor- 
gueilli d'une autorité qui s'affermit, et d'un 
revenu qui s'accroît toujours, plein de con- 
fiance dans sa capacité comme dans ses forces, 
il lui tarde de se mesurer avec des circons- 
tances plus critiques , de s'éprouver contre de 
grands hasards , de ravir de vive force à la re- 
nommée ses dernières faveurs. En attendant 
les occasions , agir, mouvoir des hommes, se 
mettre en évidence, c'est ce qu'il cherche 
par-tout. On distinguoit dès-lors cette inquié-* 
tude ambitieuse. Quelques - uns le compa- 
roient à un héritier pressé d'élaler son opu- 
lence nouvelle. Le Roi, suivant M. de Ven- 
dôme, ressembloit à un jeune docteur quia 
de l'ardeur pour son métier, mais qui fait 
encore des quiproquo. Les mains lui déman- 
gent, disoit aussi Guy-Patin, qui pourtant 
n'en parle qu'en termes favorables. 

XIII. 

Mais il est à propos d'indiquer quels liens 
divers contenoient encore les élans de sa pas- 
sion dominante : pour être peu sensibles 
alors, ces liens xHqïi étoient pas moins effi- 
caces. 



121 CONSIDÉRATIONS 

Depuis cinq ans de règne , le Monarque 
n'a voit pas tout à-fait éteint en lui le jeune 
homme. Les sociétés brillantes et folâtres de 
la comtesse de Soissons , et de Henriette 
d'Angleterre, épouse de Monsieur, l'amour 
vrai de la touchante laVallière, les coquet- 
teries et les complots de ses jalouses rivales, 
les jeux d'esprit de quelques courtisans let- 
trés, les intrigues des ambitieux, l'élégante 
magnificence des fêtes de Versailles , les hom- 
mages qu'il y recueilloit plus enjoués, plus 
libres, et par- là moins fastidieux qu'ils ne 
devinrent dans la suite, ces plaisirs n'étoient 
point usés pour Louis xiv; une gravité con- 
trainte n'en desséchoit point la fleur, et S. M. 
s'amusoil encore à se rendre aimable. 

Il en étoit des affaires comme des plaisirs; 
jusques-là il ne trou voit pas leurs soins mo- 
notones. Ce fut une suite naturelle du nouvel 
ordre, que chaque ministre disposant seul de 
son département, s'efforçât de le faire valoir, 
de porter sur lui , par des opérations utiles ou 
brillantes, tous les moyens de l'Etat, s'at ti- 
rant ainsi l'attention du prince et les suffrages 
du public. Dans cette heureuse concurrence, 
Colbert garda long- temps l'avantage sur ses 
collègues. Sans compter que l'état de paix et 
la réunion de la marine avec les finances, en 



SUR LOUIS XIV. 1^3 

faisoient une sorte de ministre principal , ce 
grand nombre de projets solides et glorieux 
qu'il fournit et sut exécuter en peu d'années, 
flattoient Louis par leur grandeur, et l'atta- 
choient par leur importance. Toute autre am- 
bition restoit comme assoupie. 

Enfin , le système du cabinet étoit un der- 
nier lien pour le Roi. Il déféroit encore à 
l'opinion du conseil; et celui-ci suivoit pour 
la politique extérieure le plan tracé par Ma- 
zarin, plan qui comrnandoit encore la paix ; 
car prévoyant l'époque d'une guerre néces- 
saire, on se gardoit jusque-là d'en exciter au- 
cune autre. 

XIV. 

Cependant le moment arrivoit. Le roi 
d'Espagne, Philippe iv, laisse, par sa mort (1), 
un héritage immense, sur lequel la reine de 
France , sa fille, ou plutôt Louis xiv au nom 
de son épouse, élevoit des prétentions qu'on 
trouvoit mal fondées à Madrid, et qu'à Paris 
on regardoit comme des droits irréfragables. 
Les Espagnols alléguoient vainement les re- 
nonciations comprises dans le traité des Py- 
rénées, et signées particulièrement par le Roi 

(1) Le 17 septembre i665, 



124 CONSIDERATIONS 

et par son épouse. Cette condition fondamen- 
tale de la paix et du mariage est déclarée nulle, 
par la seule raison que certaines clauses, 
quoique les plus légères, n'étoient point en- 
core effectuées. Ainsi le décident les publi- 
cistes.. Les théologiens se joignent , et un 
conseil de conscience rassure celle du Roi. 
Les légistes font mieux encore; comme c'est 
dans les Pays-Bas qu'on veut prendre sa part 
de la succession , ils découvrent un certain 
droit de dévolution , propre à quelques cou- 
tumes, par lequel «les enfans du second lit 
» sont exclus de la succession par les enfans 
» du premier, sans que les mâles du second ex- 
» cluent les filles du premier (i)».A la vérité, 
Montesquieu n'approuve point qu'on décide 
par le droit civil une question du droit des 
gens. Mais le conseil n'étoit pas composé de 
Montesquieus. Louis xiv tenoit un manifeste, 
et cinquante mille guerriers prêts pour prou- 
ver son bon droit. 

(1) Abrégé chronologique du P. Hénault sous l'année 
1667. Voyez ci-après à qui est due la découverle de cet 
expédient ) voyez aussi pour la connoissance de ce drcit 
Y Histoire de Louis xiv, par Pellisson. Il est impossible 
de mieux éclaircir une queslion très-embarrassée, et de 
jeter sur une matière aride des ornemens mieux choisis. 
Ce morceau est à mon gré le meilleur de l'ouvrage. 



SUR LOUIS XIV. 125 

Mais si l'on étoit préparé pour la guerre 
contre l'Espagne , on n'attendoit pas celle qui 
survint dans le même temps contre les An- 
glais. Des rivalités de commerce les brouil- 
lent' avec les Hollandais; et ceux-ci récla- 
ment de la France la garantie et les secours 
promis par l'alliance de 1662. 

La situation de Louis xiv ne pouvoit man- 
quer de changer par ces deux incidens qui 
l'appeloient aux armes. C'est une époque qui 
mérite bien qu'on l'étudié, soit parce qu'elle 
reçoit des Mémoires de Louis un jour tout 
nouveau , soit parce que ses diverses circons- 
tances concourent à dévoiler les principes de 
Louis xiv dans ses rapports avec l'étranger , 
ou du moins les maximes et la méthode de 
eon conseil, qu'il avoit adoptées, apparem- 
ment sans beaucoup d'examen. 

XV. 

A juger par le silence de Louis xiv, la con- 
duite à tenir avec l'Espagne ne fut jamais re- 
gardée comme problématique, au lieu que lui; 
même nous apprend , qu'on hésita beaucoup 
sur la manière dont on traiteroit les Hollan- 
dais. Comment ne pas remarquer ce con- 
traste? On ne délibèrepoint s'il faut enfreindre 



126 CONSIDÉRATIONS 

un traité ; mais s'agit-il d'en observer un autre? 
Grande et sévère discussion. Les Espagnols 
sont condamnés sans qu'on les écoute; les 
Hollandais ne gagnent leur procès que par des 
considérations étrangères à leur droit. C'est 
dans le plus grand détail que Louis se pique de 
justifier le parti qu'il a pris de secourir ses al- 
liés. Mais qu'examine-t-il (i)? non ce qu'il étoit 
obligé, mais ce qu'il lui convenoit de faire. 
Voici la traduction exacte de ses longs rai- 
sonnemens. « Il est bon que les Anglais et les 
» Hollandais soient brouillés et se battent. 
» Mais les Hollandais privés de mon secours , 
» céderont et traiteront plutôt qu'il ne me 
» plaira. Pour que cette guerre se prolonge, 
)> il faut que j'entre dans cette guerre. Donc je 
» serai fidèle au traité ». Il faut avouer que 
Pair de candeur dont il déduit ces motifs, est 
bien étrange. Mais ce qui est encore plus sin- 
gulier, c'est de terminer cette déduction par 
le plus magnifique éloge de la probité poli- 
tique et de la fidélité aux engagemens. Encore 
pour surcroît de contradiction , la voyez- 
vous un peu plus loin s'exhaler en récrimi- 
nations contre les états républicains qui , 

(i) Voyez Mémoires historiques , lo nie n, année 1666 
au commencement. 



SUR. LOUIS XIV. 127 

gouvernés par des bourgeois, n'agissent que 
clans des vues intéressées, incapables de tout 
sentiment généreux. Quand le roi de Prusse 
ipubYioitY ^énti-Machiavel, c'étoit avant d'en- 
vahir la Silésie; mais une fois maître de celte 
belle conquête, il ne s'avisa plus de débiter 
des lieux communs de morale politique. Les 
contradictions de Louis xiv sont plus étranges. 

Il est vrai qu'elles s'expliquent en partie, 
si on se souvient qu'à l'époque où il s'expri- 
moit ainsi, en 1670, Louis xiv avoit déjà 
résolu la perte des Provinces-Unies; il ne 
voyoit que leurs torts. Cependant lui qui avoit 
correspondu sans intermédiaire avec son am- 
bassadeur le comte d'Estrades, lui qui avoit, 
souvent conféré directement avec Van Beu- 
ningen, il savoit mieux que personne que 
les négociations de la France avec ces répu- 
blicains avoient été plus adroites que sincères, 
et plus intéressées que libérales. Il convient 
d'en rappeler ici quelques traits. 

Le pensionnaire Jean de Witt , dont l'habi- 
leté pénétroit les vues de la France, qui eût 
voulu éviter ce dangereux voisinage, et pour- 
tant ne point rompre une alliance à laquelle 
tenoit en quelque sorte la liberté de sa patrie , 
médita sur les moyens de foire sortir des 
mains de l'Espagnol ces riches provinces , 



Ï2& CONSIDÉRATIONS 

sans les mettre au pouvoir des Français. Il 
crut qu'en les rendant indépendantes, et for- 
mant par leur union une nouvelle république 
fédérative, le problême seroit résolu. Rien de 
plus extraordinaire que la dissimulation du 
gouvernement français dans cette affaire. 
Louis xiv accueille d'abord l'idée; puis il la 
discute, puis la modifie, lui substituant un 
plan de partage pur et simple des Pays-Bas , 
en sorte que les Hollandais en eussent pris 
leur part ; vaines apparences destinées à leur* 
rer des alliés puissans, et à les empêcher de 
former d'autres connexions, jusqu'à ce qu'on 
osât agir et parler ouvertement. Tels avoient 
été les procédés antérieurs: et ils ne furent 
pas plus loyaux tout le temps que dura la 
guerre contre les Anglais. Je ne parle point 
des troupes envoyées contre l'évêquedeMuns- 
ter; quelque chèrement qu'on le fît payer, 
c'étoit pourtant un secours réel. Je ne parle 
pas même de la flotte qu'on expédia pour 
joindre celle des Hollandais; quelque lente 
que fût sa navigation, quelques contre-temps 
singuliers qui eussent empêché cette jonction , 
il paroît que Louis xiv la voulut sincère- 
ment (i). Mais à juger d'après ses propres 

(1) Il est bon de le remarquer; parce que les hislo- 



SUR LOUIS XIV. 129 

Mémoires, avec quel art il s'étudie à traîner 
en longueur cette guerre? Comme il essuie 
d'abord, sous l'ombre d'une médiation \ de se 
rendre maître d'entraver à son gré la pacifi- 
cation : manœuvre qu'il regardoit comme fort 
habile, puisqu'il se vanta d'en avoir tenté une 
semblable dans la querelle encore subsistante 
de l'Espagne contre le Portugal (1)! Comme 
il s'efforce de retarder la sortie et les entre- 
prises des flottes hollandaises ! H paroît même 
embarrassé de voir les victoires presser les 
événemens. Mais quand l'Angleterre et la 
Hollande se rapprochent, sans qu'on puisse 
l'empêcher, il se hâte de prendre les devants 
sur ses alliés 5 il traite à leur insu, et pour lui 
seul, avec leur ennemi: convention secrette 
négociée et conclue par une voie extraordi- 
naire, dans une forme insolite (2), et qui, 
sans les Mémoires historiques , sèroit un 
grand trait perdu pour l'histoire. Cependant 
les Hollandais , si pénétrans et si actifs , 
voy oient assez qu'ils ne tarderoient pas à 
être plus embarrassés de leur ami que de leur 

riens des Provinces -Unies, le Clerc entr'autres, ont 
élabli l'opinion conlraire. 

(1) Mémoires historiques, tome n, p. 111 et j 12. 

(2) Idem y p. a85 et suiv. 

ffiUV. DE I,OUlS XIV. TOME T. I 



l3o CONSIDÉRATIONS 

ennemi. Pendant qu'eux et les Anglais négo- 
cioient àBreda, le roi de France avoit à moitié 
conquis les Pays-Bas Espagnols. Une paix ne 
suffisoit pas ; on conclut une ligue. Temple en- 
traîna son maître; de Witt répondit pour 
ses commettans ; la Suède accéda ; la triple 
alliance fut formée. Quoi qu'en apparence di- 
rigée contre l'Espagne, elle lui rendit le ser- 
vice essentiel de lui prescrire ce qu'elle devoit 
sacrifier ; car livrée aux vacillations d'une 
régence, cette malheureuse Cour ne savoit 
pas plus céder ses provinces qu'elle ne savoit 
les défendre. J'examinerai bientôt les effets 
de cet incident , et s'il faut lui attribuer 
d'aussi grandes conséquences qu'on le fait 
communément; mais il s'agit ici de savoir si 
les procédés de Louis xiv lui donnoient le 
droit d'exiger des Hollandais une entière sou- 
mission à ses volontés. Or, ce tableau de 
leurs relations respectives depuis 1662 jus- 
qu'en 1668, étant fidèle, on avouera qu'il 
devient difficile de concilier sa terrible ani- 
mosité contre eux , avec le bon sens et l'es- 
prit de justice qu'on voudroit lui accorder. 



SUR LOUIS XIV. i3l 

XVI. 

Les écrits de Louis xrv ne trahissent guère 
moins de faux jugemens portés sur sa per- 
sonne et sur son histoire, qu'ils ne révèlent 
de faits importans et nouveaux : il entre dans 
mon plan de signaler ceux-là aussi bien que 
de noter les autres. J'en distingue plusieurs 
sur l'époque dont il s'agit. Par exemple, l'abbé 
de Saint- Pierre qui traite si durement ce 
prince, prétend voir dans la guerre de 1667 
contre l'Espagne , dans cette première viola- 
tion d'un traité solennel , la source des fautes 
et des malheurs dont ce règne entier lui pa- 
roît semé. J'avouerai , si l'on veut , que ce 
système historique est moral et exemplaire» 
Il seroit beau de prouver que l'adversité est 
toujours le fruit de l'injustice; mais le cas est 
mal choisi : c'est prendre , comme on le fait 
trop souvent dans l'histoire , l'occasion qui 
est une et récente , pour la cause qui est mul- 
tiple et ancienne. Juste ou non, cette guerre 
pouvoit n'être suivie d'aucune autre, et à 
plus forte raison, n'avoir pour conséquences 
ni fautes ni malheurs. 

A côté de cette erreur de jugement, j'ob- 
serve dans le même auteur une erreur défait 



l3a CONSIDÉRATIONS 

non moins grave, et plus essentielle peut-être 
à remarquer, parce qu'elle a été plus souvent 
répétée. Il affirme que ce fut Louvois qui en- 
traîna Louis xiv dans celte guerre injuste des 
droits de la reine. Pour reconnoître la faus- 
seté de l'assertion , il suffit de se souvenir qu'à 
l'époque de la mort de Philippe iv, Louvois 
n'étoit qu'adjoint à la secrétairerie d'Etat de 
la guerre, que son père, le Tellier, garda ce 
ministère pendant toute l'année suivante , et 
qu'il ne put conséquernment avoir qu'une 
très-indirecte et très-foible part à une déter- 
mination politique de cette importance. On 
pouvoit avec plus d'apparence attribuer la 
guerre à Turenne ; car c'étoit lui qui , con- 
sulté des premiers, avoit suggéré le moyen 
singulier du droit de dévolution , si bien trouvé 
pour les vues de la France ( r). Mais pourquoi 
imputer à tel ou tel d'entre les conseillers de 
Louis xiv, un parti que ce prince regardoit 
comme arrêté depuis long-temps,et qui n'étoit, 
pour ainsi dire, que l'exécution du testament 
politique deMazarin ? 

(i) Un secrétaire du maréchal nommé Duhan, qui 
avoit étudié par occsaion les coutumes de Flandre, fut 
celui qui fournit ce moyen de droit. Ce fait inconnu jus- 
qu'à présent a été trouvé dans des Mémoires manuscrits 
de Frémont d'Ablancourt, par M. le général Grimoard. 



SUR LOUIS XIV. i33 

Une troisième méprise reste à rectifier. Te 
ne l'impute à aucun auteur, puisque tous 
l'ont faite, au point qu'elle a réellement ac- 
quis la force d'un axiome ou plutôt d'un pré- 
jugé. Il passe pour constant , qu'en 1668 la 
triple alliance força Louis xiv de conclure la 
paix à Aix-la-Chapelle; et rien n'est moins 
vrai. Les motifs qui l'amenèrent aux condi- 
tions modérées qu'il accepta ont été mécon- 
nus. Si les satires du temps, la faction de 
Louvestein , et peut être le présomptueux 
Van Beuningen, publièrent par divers intérêts 
qu'elles lui avoient été imposées par les Hol- 
landais, ce ne sont pas là des autorités pour 
l'histoire , et on ne devroit pas , sans exa- 
men , se faire l'écho des rumeurs contempo- 
raines (1 ). Et d'abord , une alMftnce si précaire, 
si hétérogène , si dépourvue des moyens d'ac- 
tion , pouvoit-elle arrêter Louis xiv, s'il eût 
voulu poursuivre ses conquêtes ? Ensuite il 
étoit facile de voir, par une lettre de M. de 
Lionne au comte d'Estrades , que le cabinet 
français Fa voit jugé plutôt favorable que con- 
traire à ses vues. Je ne trouve pourtant que 
Mabli qui ait soupçonné la fausseté de cette 

(1) C'est ce qu'ont fait d'Avrigni, Voltaire, Saint- 
Pierre, &c. 



I&i CONSIDÉRATIONS 

opinion. Sa conjecture est aujourd'hui ren- 
forcée par le témoignage du Roi lui-même. 
Plusieurs avis , et principalement celui de 
Turenne , étoient de continuer la guerre ; le 
sentiment contraire l'emporta. On disoit même 
alors, que les ministres Favoient fait prévaloir 
pour dérober le Roi à l'influence des géné- 
raux quidevenoit très-grande. Mais lui-même 
nous apprend qu'il ne s'étoit décidé que sur 
tin motif alors très-secret; c'étoit le traité 
éventuel de partage général des Etats de la 
Monarchie Espagnole : conclu entre lui et 
l'Empereur le 29 janvier 1668, plusieurs mois 
avant la paix. Cette anecdote est encore pres- 
que ignorée : le détail qu'en donne Voltaire 
étant inexact , et les autres historiens n'en 
parlant que vagBement et sans indication pré- 
cise (1). Il est vrai que ce motif paroît foible. 
Cet engagement casuel , contraire à l'intérêt 
de Léopold , qui ne l'avoit signé que pour de 
l'argent et par des conseils achetés , ne devoit 
peut-être pas empêcher qu'on n'achevât ce 
qui étoit commencé; et l'on pourroit soup- 
çonner que la jalousie ministérielle dont on 

(i) Ces auteurs sont Henault , Bolingbroke et Mabli. 
'Voyez l'histoire authentique de ce traité important 
parmi les Pièces historiques rassemblées au tome ti > 



SUR LOUIS XIV. i35 

vient de parler, avoit exagéré le poids d'un 
tel argument. Cependant il se peut aussi que 
des circonstances qui nous échappent aujour- 
d'hui augmentassent alors l'importance de ce 
traité; telles seroient , par exemple, les pro- 
babilités de la mort prochaine du Roi d'Es- 
pagne Charles il, encore enfant et très-ma- 
ladif. Quoi qu'il en soit, on doit convenir 
que Louis xiv ne fut aucunement forcé dans 
cette occasion. C'étoit très-follement qu'on le 
représentait sous l'emblème du soleil arrêté 
au milieude sa course. LesprétendusJosués (i) 
de la Haye n^en avoient point l'honneur. 
Les poètes français de leur côté, ne se trom- 
poient pas moins que les libellistes , quand 
ils en donnoient le mérite à la modération 
pacifique' du Roi. Il avoit agi par raison 
d'Etat ; mais du moins les auteurs de la triple 
alliance ne l'avoient point contraint; et si 
l'on demande pourquoi depuis il témoigna 
tant de dépit contre les Hollandais, ce fut 
pour l'avoir dit plutôt que pour l'avoir fait: 
explication tout-à-fait conforme au vrai carac- 
tère de ce prince , plus amoureux des dehors 
que des profits de la domination. 

(i) Voyez tome n , page 326, la note concernant la 
prétendue médaille de Van Beuningen. 



! 36 CONSIDÉRATIONS 

Ce faux jugeaient sur la triple alliance , en 
a produit un autre qui n'est, guère meilleur 
sur la paix d'Aix-la-Chapelle. Les politiques 
de cabinet, qui traitent souvent les princes 
comme un scholiaste fait son auteur, au- 
quel il prête ses propres pensées , ont pré- 
tendu que cette paix fut acceptée par la 
France, dans Ja seule vue de dissoudre la 
ligue des trois puissances , parce que, foible 
dans son origine, elle pouvoit devenir plus 
embarrassante et plus dangereuse. Il est vrai 
qu'on a depuis, non sans quelque raison, 
jugé ainsi de la paix deRyswiek, par laquelle 
Louis xiv paroît en effet avoir voulu rompre 
le lien de la grande alliance. Mais qu'avoit-il 
"besoin ,en 1668, de cette politique subtile? il 
est maintenant prouvé , et la lecture de nos 
Mémoires ajoute encore à ces preuves, que 
la triple alliance a voit été dissoute dans son 
principe. On a vu que dès la fin de 1666 , à 
l'insu des Hollandais ses alliés, Louis a voit 
formé avec le roi d'Angleterre, alors son 
ennemi, un accord secret. Quoique eu jan- 
vier 1668, époque de la triple alliance , le 
terme de leur convention fût expiré, ce- 
pendant Charles il n'eut pas plutôt signé cette 
alliance, que le même jour 28 janvier, il en 
fait au roi de France des excuses indirectes, 



SUR LOUIS XIV. 187 

insinuant dans la lettre qu'il adresse à sa sœur, 
Madame, Henriette d'Angleterre (1) , que le 
froid accueil qu'avoient reçu d'un côté ses 
avances, ne lui permettoit pas de résister k 
l'occasion qui s'étoil présentée de l'autre. Si 
Louis xiv eût craint la ligue, une telle démar- 
che étoit sans doute bien propre aie rassurer; 
mais d'ailleurs on sait combien les suites en 
furent importantes et étranges. Il convient 
de s'y arrêter. Ici se présente à nous un 
tableau qu'il seroit bon de retracer pour 
l'instruction des peuples et des rois, quand 
même il ne seroit point appelé par le sujet 
comme il l'est en effet , puisque aucun n'est 
plus propre à caractériser la politique de 
Louis xiv. 

XVII. 

Il est assez connu qu'en 1715 ce monar- 
que , après avoir écouté très-froidement cer- 
taines remontrances qui lui étoient faites par 
mylord iStairs d'un air trop impérieux, ré- 
pondit à cet ambassadeur : (( J'ai toujours été 

(1) Cette lettre est dans l'appendice des Mémoires de 
la Grande-Brelagne,par le chevalier Dalrymple: nous 
en donnons la traduction. Voyez tome vi de celte col- 
lection , le n° 9 A des Pièces historiques. 



l38 CONSIDERATIONS 

» le maître chez moi , quelquefois chez les 
» autres : ne m'en faites pas souvenir ». Contre 
l'opinion de Henaut, de Duclos et de bien 
d'autres , Voltaire a nié obstinément cette 
anecdote. Son objection principale porte, sur 
ce que Louis xiv n'eût point parlé ainsi de 
3'Angleterre où il ne fut jamais le maître ; mais 
c'est trop s'attacher à la lettre et disputer sur 
le mot. Il n'en est pas moins vrai que Louis 
fut quelquefois très-puissant à Vienne par 
l'argent et par les Jésuites , à Varsovie par 
les reines de Pologne, en Suède par des sub- 
sides, en plusieurs cours d'Allemagne par 
les cabales du comte et du cardinal de Furs- 
temberg ; et il est encore mieux démontré 
que jamais le sénat romain ne disposa plus 
souverainement des rois ses tributaires et ses 
créatures, que Louis xiv le fit de Charles n, 
roi d'Angleterre , depuis 1668 jusqu'en i684 
que ce dernier cessa d'avilir le trône, c'est-à- 
dire de vivre. 

Le gouvernement britannique, si prompt 
aujourd'hui à soudoyer tous les autres , s'est 
vendu quelquefois avec un égal empresse- 
ment. Toute la cour d'Edouard iv, à com- 
mencer par lui , étoit pensionnée par Louis xi, 
et ce Roi n'avoit fait en cela que couvrir l'en- 
chère du duc de Bourgogne. Charles-Quint 



SUR LOUIS XIV. i3g 

et François 1 er achetoient à l'envi les bons 
offices des ministres de Henri vin; car la riva- 
lité naissante de la France et de l'Autriche 
avoit rendu ce prince l'arbitre de l'Europe. 
Charles il crut sans doute; qu'il pourroit tout 
à-la-fois jouer le rôle de Henri et se faire 
payer comme Edouard. Quoique les Anglais , 
en lui rendant la couronne , eussent beaucoup 
étendu son autorité , on ne l'avoit pas aussi 
bien traité, quant au revenu. Un reste de 
défiance empêcha que les fortes sommes qui 
avoient été votées , ne lui fussent assurées 
d'une manière fixe; et il n'a voit ni l'économie 
qui tire parti d'un fonds médiocre , ni la bonne 
conduite qui eût rendu sa nation plus libé- 
rale. Aucun sentiment moral n'étoit assez 
fort pour réprimer en lui une malheureuse 
disposition à la vénalité, qu'au contraire la 
dissolution de ses mœurs irritoit sans cesse. 
Cependant il fut contenu pendant quelque 
temps par l'ascendant de son grand chance- 
lier, le respectable Clarendon (i). Aussi la 



(i)On trouvera, t. n,p. 3i6en note, deux portraits in- 
téressans de ce ministre. Il est bon de remarquer ici, que 
les Mémoires de Louis xiv mettent dans un plus grand 
jour son intégrité, qui avoit été attaquée à cause de la 
vente de Dunkerke, faite par le roi Charles n sou» son 



l4o CONSIDÉRATIONS 

France, qui alors désespéroit de le gagner, 
cherchoit plutôt à lui nuire (i). Mais lorsque 
après la disgrâce de ce ministre, Charles se fut 
entouré d'hommes dépravés , rien n'égale 
l'opprobre des démarches auxquelles le por- 
tèrent ses passions nécessiteuses. 

Au commencement, il paroît suivre la 
tactique des orateurs parlementaires qui , 
par une attaque directe et marquante, essaient 
d'abord de se rendre inquiétans et néces- 
saires , pour ceux dont ils veulent se faire 
acheter. En se liguant avec les Hollandais, il 
avertit Louis xiv de le craindre et de le recher- 
cher ; mais au même instant, il demande à 
s'expliquer : on se rassure et on se hâte de 
répondre à sa pensée. Dès lors vous voyez le 
prince français se mettre en possession de 
l'Anglais , le tenter et Je marchander sans 
cesse. La bourse à la main , Louis dicte les 

ministère. Animé contre Un, le peuple crut qu'il avoit 
été gagné par l'argent de la France, et on appeloit la 
maison qu'il fit bâtir dans ce temps, Y hôtel de Dun- 
kerke. Louis xiv dit expressément qu'il refusa toute es- 
pèce de présens. Voyez tome i , page 67. 

(1) Par une lettre du Roi au comte d'Estrades, de 
janvier 1662 , on voit que dès ce temps la France s'éloit 
assuré les moyens d'agiter l'intérieur de l'Angleterre. 
Voyez tome v de cette collection , page 72. 



SUR LOUIS XIV. l4l 

traités qui conviennent à ses vues d'agrandis- 
sement et de domination : il dicte, et Charles 
signe. On en compte , en moins de seize ans, 
huit, presque tous secrets, négociés par des 
femmes , par des ministres de diverses fac- 
tions, des catholiques ou des proteslans , les 
uns vrais , les autres simulés , quelquefois 
écrits de sa propre main , ou même purement 
verbaux et connus de lui seul. Les pour- 
parlers, les correspondances, les démarches 
et toutes les manœuvres qui préparèrent ces 
conventions illicites sont telles, qu'on n'en 
trouve de semblables dans aucune histoire, si 
ce n'est qu'en plusieurs points elles rappellent 
la politique frauduleuse et versatile des cours 
italiennes du quinzième siècle. Charles et 
Louis y donnent l'un et l'autre deux exem- 
ples tout-à-fait singuliers. J'essaierai de les 
esquisser et de les placer chacun dans leur 
cadre ; tentative qui n'a rien de téméraire , 
puisque je puiserai tous mes traits dans les 
mon umensoriginaux les pi us authentiques (t). 
Tourmenté à toute heure par le malaise et 
la cupidité d'un dissipateur , le misérable 



(1) Voyez au lome vi les pièces historiques réunies 
sous le n° 9 , et dans les lettres particulières plusieurs de 
celles qui s'adressent à Charles xi. 



142 CONSIDÉRATIONS 

Charles ir ne pense qu'à faire argent de tout. 
On rapporte qu'après avoir vendu Dun- 
kerke, il essaya de vendre son vain titre de 
Roi de France 9 et qu'il obtint seulement 
cette réponse plaisante, qu'on avoit aussi un 
titre de Roi de Navarre dont on lui feroit bon 
marché. Mais dans la situation où, en 1668, 
l'invasion des Pays-Bas et la conquête de la 
Franche-Comté avoient mis les affaires,Charles 
trouve aisément des effets plus réels à meltre 
à l'encan; c'est sa religion, la loi de son pays , 
la liberté et l'existence de la Hollande , les 
dépouilles de l'Espagne , le sort de l'Europe 
dont il va trafiquer. Pour quelques millions 
payés d'avance, il a promis de se déclarer 
catholique : mais il saura bien éluder cette 
déclaration ; et même il s'en fera dispenser en 
se montrant le plus empressé de la faire. Faut- 
il pourtant concourir à la destruction d'un 
petit pays qui souvent lui avoit donné asyle 
dans ses malheurs? faut-il renforcer l'injuste 
et gigantesque armement de la puissance même 
qui l'avoit alors rejeté? il n'hésite pas, et la 
Hollande est sacrifiée. Les historiens ont dit 
qu'il haïssoit ce peuple : c'est l'honorer trop 
et le méconnoître, que de croire qu'il obéit à 
aucun autre sentiment qu'à celui de ses néces- 
sités pécuniaires. Cependant l'Europe se ré- 



SUR LOUIS XIV. l43 

crie , et l'Angleterre s'indigne de cette pre- 
mière alliance : il y renonce, peut-être même 
avec plaisir (1); mais il cherche des expé-* 
diens pour en conserveries profits. C'est tout 
le manège des courtisannes : il rappelle celui 
qu'il vient de quitter, offrant de le servir du 
moins par une médiation officieuse. Bien 
plus, pour mieux retenir Louis , il met en jeu 
le ressort de la crainte : son épouvantait est 
sous sa main ; c'est le parlement d'Angleterre 
qui menace de s'unir aux Hollandais, d'entrer 
en guerre contre la France. Quel moyen pour 
celle-ci de détourner l'orage, si ce n'est en 
guérissant cette pénurie qui met Charles à la 
merci de sa nation ? l'argent français arrive, 
et il promet de se passer de parlement. Cepen- 
dant cette munificence provisoire n'est qu'un 
simple appât; il faut mériter une pension 
fixe : on conclut un nouvel accord dont la 
condition est, que Charles dissoudra plutôt le 
parlement que de se laisser forcer la main 
pour une convocation. Un tel engagement 
n'étoit pas moins périlleux qu'extraordinaire ; 

(1) Voyez les preuves de ces étranges variations et de 
celles qui les suivent dans les pièces rassemblées tome vt 
sous le n° 9. 11 ne faut point chercher ces détails dans 
Rapin ni même dans Hume ; le premier ne les a pu 
connoître et l'autre les a peut être dissimulés. 



l44 CONSIDÉRATIONS 

lui-même en étoit convaincu. Déjà la fermen- 
tation populaire en commande la rupture. 
Alors un mécompte supposé vient au secours 
de son embarras : le personnage qu'il fait dans 
cet incident est vraiment ignoble. Il feint le 
mécontentement, l'aigreur; bientôt, soit pour 
flatter l'antipathie nationale contre la France, 
soit pour stimuler la parcimonie de cette 
Cour , ii la menace de la guerre , puis il s'ap- 
paise, puis traite encore, et signe une troi- 
sième alliance ; et cela, pendant qu'à Nimègue 
l'Europe entière s'eftbrçoit de réprimer celui 
qui alors sembloit être l'oppresseur com- 
mun. Dans quelle bizarre position s'étoii mis 
ce prince! il aime mieux être au service des 
étrangers que s'attacher à son pays ; il en vient 
à courtiser l'ambition d'un prince voisin dont 
les usurpations continuelles lui fournissent 
des occasions de vendre avantageusement ses 
complaisances. La paix de Nimègue n'inter- 
rompit point ce trafic non plus qu'elle n'ar- 
rêta ces entreprises. En i684, la conquête de 
Luxembourg valut un million à Charles 11, 
même les factions qui l'entourent lui suggè- 
rent d'heureux prétextes pour mendier un 
surcroît de solde : il voit presque avec plaisir 
le danger qui lui promet un bénéfice. 

Mais dans ce commerce étrange, leperson- 



SUR LOUIS XIV. l45 

nage du roi de France n'est pas moins extraor- 
dinaire. On ne dira point que ce prince, dont 
Clarendon et Jean de Witt avoient refusé les 
largesses (1), leur sut mauvais gré de leur 
vertu ; mais il est permis de croire qu'il vit 
plus volontiers les habitudes vicieuses qui 
lui asservissoient Charles u. En effet, on les 
prévient, on les cultive en quelque sorte, et 
on les alimente en lui donnant pour maîtresse 
une belle et spirituelle Française (2) : on fait 
plus ; Louis assure d'avance un établissement 
aux bâtards qui pourront naître de ces 
amours ; les affidés de Charles sont également 
circonvenus et pensionnés; mais il faut s'en 
assurer par une autre dépendance que celle 
de l'argent et de la volupté. Les clauses du 

(1) Voyez , pour ce qui concerne Clarendon, les Mé- 
moires historiques, tomei, article de l'acquisition de 
Dunkerke, et la note ci-dessus page i3g. Quant à Jean 
de Witt, voyez tome v, pages i35 et 3 12, et d'autres 
lettres dans la collection des négociations de d'Estrades. 

(2) Mademoiselle de Kerouel, depuis duchesse de 
Portsmouth. On sait que Madame , sœur de Charles u, 
avoit mené cette dame à sa suite dans le voyage qu'elle 
fit à Douvres, pour y voir son frère, et qu'elle la lui 
laissa; ce qui pouvoit être politique, mais n'étoit guère 
décent. On trouvera tome vi au nombre des pièces his- 
toriques, la donation que lui fit Louis xiv en 1673, co- 
piée sur une expédition authentique et inédite. 

«CUV. DE LOUIS XIV. TOMF. I, K. 



llfî CONSIDÉRATIONS 

premier traité sont tellement imprudentes^ 
tellement contraires aux lois et aux plus 
cîiers intérêts de son pays, que leur publicité 
suffiroit pour le perdre ; en outre, les agena. 
de Louis entretiennent des intelligences avec 
les partis mécontens dont l'Angleterre n r a 
jamais manqué ; on défendra Charles contre 
ces factions , ou bien on les animera contre 
lui, suivant les occurrences et suivant sa 
conduite (i) ; celui-là même qui l'a voit payé 
pour qu'il se déclarât catholique, concourt à 
le forcer d'exiler son frère pour une pareille 
déclaration ; l'acte du Test , le désespoir des 
papistes anglais, est l'ouvrage d'une cabale 
suscitée par le fils aîné de l'église; l'argent 
qu'on donnoit naguères pour qu'il n'eût point 
de parlement est employé à soulever le par- 



(i) Les preuves de ces liaisons de la France avec tous- 
les partis de l'Angleterre, sont bien connues de tous ceux 
qui ont lu dans l'original le second tome des Mémoire* 
de Dalrymple. On y voit avant l'alliance de Charles f 
qu'Algernon Sidney étoit venu à Paris conférer avec le 
ministère ; que Ruvigni dans ses fréquens voyages avoil 
formé ces premières liaisons; qu'en 1681 Barillon adres- 
soit quelques-uns de ces mécontens à Paris à l'archevêqu» 
de Paris (Chanvalon ) et au P. de la Chaise; que Burnefc 
même avoit vu Louis xiv en i683. Plusieurs lettres de 
ce Monarque que nous publions confirment cesfaits.Ur» 



sur louis xiv, 147 

ïement contre lui. Sa duplicité, ses tergiver- 
sations et ses défections continuelles ont- elles 
poussé à bout Louis xiv? on ne pense plus à 
le retenir que par la crainte. Il arrive un. 
moment où le même prince qui l'encourageoit 
à se rendre monarque absolu, agite les trois 
royaumes, s'alliant à la fois aux presbytériens 
d'Ecosse , aux catholiques d'Irlande , aux 
Whigs de Londres , même au reste des amis 
de Cromwell et aux républicains expatriés. 
Dans un autre temps, on irrite et on trompe 
sa cupidité : on le joue et on le trahit pour 
l'humilier. Quand pour la troisième fois on 
a obtenu à prix d'or qu'il s'uniroit à la France 
contre les Hollandais, on ne manqua pas de 
révéler à ceux-ci cet accord nouveau, en sorte 
qu'ils se hâtèrent de l'annuller en signant la 
paix de Nimègue. On fit pis encore • et lorsque, 

Mémoire du Roi adressé au comte d'Estrades, du 21 aoûc 
ï665, montre quel étoit l'objet de ces intrigues. Les dé- 
pêches de Barillon au Roi prouvent qu'à l'époque où 
Charles parut moins docile , cet ambassadeur avoit été 
autorisé à le menacer de publier sa correspondance avec 
«a sœur. «C'étoit, suivant ses termes, un foudre qu'il 
» étoit bon de faire appréhender dans l'extrême néces- 
» site ». Voyez aussi l'anecdole de l'abbé Primi et les 
pièces sous le n° 9, tome vi, et les lettres de Louis xiv, 
tome v , et dans le tome 11 la page 204. 



l48 CONSIDÉRATIONS 

peu d'années après, Charles ébranlé par le 
cri public renonçoit à une amitié tyrannique , 
on s'en vengea en faisant naître l'incident le 
plus propre à le diffamer : on laissa publier 
clandestinement à Paris un écrit où la plus 
reprochable de ses transactions , celle de 
Douvres, l'origine de tant de marchés hon- 
teux, est complettement mise au jour (i). 

Quel tissu d'artifices d'une part comme de 
l'autre ! C'est un assaut où les deux adver- 
saires s'escriment avec une science égale. L'un 
n'est pas plus industrieux à extorquer de 
l'argent, que l'autre n'est adroit à tirer de 
ses avances le plus grand profit; mais si 
Louis déploie des moyens plus sûrs , des res- 
sorts plus solides ? il semble que Charles 
montre plus definesse, de dextérité et d'esprit 
d'invention. Ses discussions , presque tou- 
jours fondées sur des propositions simulées , 
étonnent et affligent à la fois. On sourit et 
on s'indigne de tant de sagacité employée à 
donner du corps à de purs mensonges, par 
une suite de considérations judicieuses et 
bien déduites. Un poète ou un romancier 
n'entreroit pas avec plus d'art dans l'intérêt 
de ses personnages. 

(1) Voyez les pièces réunies dans l'addition aux 
(Euvres sous le n° 9. 



SUR LOUIS XIV. i4g 

xviii. 

Ici, à la vérité, on est embarrassé déjuger 
Louis xiv. Si c'est à lui seul qu'il faut attri- 
buer la rare habileté qui dirigea tant d'in- 
trigues , comment sauver sa réputation de 
droiture? Et si, au contraire, nous en don- 
nons le tort à ses ministres, que deviennent 
sa prétention et sa réputation d'avoir tout 
fait et tout gouverné par lui seul? Dans cette 
alternative, nous répondrons commeon peut 
croire qu'il eût fait lui-même, en sacrifiant 
un peu son caractère au profit de sa capacité. 

Il seroit difficile en effet de conclure autre- 
ment. D'abord , il est plusieurs de ces artifices 
diplomatiques que Louis xt v revendique dans 
ses écrits comme étant de sa propre inven- 
tion (i) : sur quel témoignage oseroit-on dé- 
mentir le sien? De plus, cette façon de traiter 
n'étoit pas réservée pour les Hollandais et 
pour Charles u. La bonne-foi et la générosité 
qu'il préconise , il savoit y mettre à l'égard 
de Jacques n lui-même quelques restrictions. 
Celui-ci, à la vérité, ne dissimuloit guère 
moins. Il a été prouvé que leur réserve mu- 

(i) Mémoires historiques, tome H, page ni. 



ï5o CONSIDERATIONS 

tuelle servit les projets du prince d'Orange, 
l'un n'avertissant qu'à demi l'autre de son 
danger ; Jacques instruit par l'exemple de son 
frère à. craindre des secours qui pou voient 
devenir des chaînes, Louis pour qui le sou- 
venir de la triple alliance étoit un motif de 
tenir toujours l'Angleterre dans une position 
difficile ; le premier par défiance s'étant trop 
reposé sur ses propres moyens, le second in- 
téressé à laisser entamer l'entreprise même 
que son allié redoutoit. Enfin, comment 
douter que cette politique fut bien celle du 
Monarque , quand on observe que, durant 
cette longue suite d'années , les ministres 
changèrent souvent, sans que jamais il parût 
aucun changement dans le système et dans la 
méthode de négocier? Ainsi, le mérite, quel 
qu'il soit, lui en appartient ; et quant au 
blâme, je pense qu'il peut être atténué par 
certaines réflexions. 

L'abbé de Saint-Pierre, qui sur ce chapitre 
maltraite rudement Louis xiv*, ajoute : a Je 
ne sais si lui-même se croyoit exact obser- 
vateur de ses traités». C'est-là vraiment le 
douted'un homme d'esprit et d'un philosophe. 
Il me semble que les écrits de ce Prince en 
fournissent la solution, ne fût-ce que par les 
contradictions fréquentes qu'on y remarqua 



SUR LOUIS XIV. ]5l 

entre les procédés qu'il expose, les motifs 
qu'il en allègue, et les beaux sentimens qu'il 
étale. Quand il laisse voir une si franche in- 
dignation contre les Hollandais quines'étoient 
point cru obligés de récompenser d'une sou- 
mission absolue les mauvais tours qu'il leur 
avoitjoués,ilfaut croireque très sincèrement 
il se regarde comme leur bienfaiteur. C'est de 
bonne-foi qu'il manque à la fidélité, et il reste 
l'adorateur ensemble et l'infracteur de la jus- 
tice. Mais, dira-t-on, comment accorder sa 
double prétention, tantôt à la finesse, tantôt 
à la générosité? Par cette même confusion 
de principes qui inspire à l'homme privé tant 
d'actions opposées entr'elles, et contraire à 
ses opinions comme à ses paroles; confusion 
bien plus grande et plus difficile à éviter dans 
un homme public, dans un potentat dont les 
motifs tenant aux intérêts les plus compli- 
qués, deviennent souvent indiscernables pour 
lui-même. C'est ainsi que Plutarque nous re- 
présente Agésilas constant à vanter la justice , 
mais au fond n'entendant par ce mot que 
l'intérêt de Sparte 5 il regardoit cet intérêt 
comme une justice première qu'il devoit à 
son pays et à soi-même. Tel étoit Louis xiv, 
porté naturellement à la droiture, mais s'étant 
fait un devoir d'écouter cette inclination „ 



l52 CONSIDÉRATIONS 

moins que le raisonnement qu'il puisoit chez 
des conseillers experts à trouver une spécieuse 
concordance entre l'utile et l'honnête, jugeant 
bons leurs argumens parce qu'il avôit besoin 
de les trouver tels ; lorsqu'il agissoit par des 
vues intéressées, n'en estimant pas moins la 
lo}'auté, et trouvant une sorte de satisfaction 
à rassurer sa mauvaise conscience par de 
belles paroles. 

Voltaire a dit que la politique ne demande 
dans l'homme d'Etat que du bon senset l'esprit 
de suite. Louis xiv possédoit éminemment 
ces qualités. Nul doute qu'il n'entendît bien 
la conduite des affaires étrangères. Comme il 
arrive souvent, ce qu'il savoit le mieux n'étoit 
pas ce qu'il prétendoit le mieux savoir. Ses 
écrits sur la guerre ne sont pas comparables 
à ses morceaux politiques; et comme on le 
verra, nous sommes fondés à douter qu'il fût 
en état de diriger seul ses généraux, au lieu 
qu'il étoit certainement très-capable de dis- 
cuter ses intérêts avec tous les ambassadeurs. 

XIX. 

Or, accordera Louis xiv ce genre d'habi- 
leté, ce n'est point rabaisser son mérite, c'est 
au contraire l'élever très-haut. On le sentira, 



SUR LOUIS XIV. i53 

si on réfléchit qu'en effet il gouverna clans un 
temps où cette partie du gouvernement étoit 
un art plus profond, plus compliqué qu'on 
ne l'imagineroit, à en juger par ce qu'on en 
voit aujourd'hui. Mais cette observation exige 
quelques développemens. 

Si nous considérons dans son principe et 
clans ses effets le système de politique qui a 
prévalu en Europe depuis la dernière moitié 
du dix-huitième siècle, ce système par lequel 
on dispose des Etats sous la forme de partages, 
d'échanges, ou de cessions, ou d'indemnités, 
sans autre principe que la convenance des 
forts, sans nul égard au droit des foibles, et 
souvent sans que les parties intéressées soient 
consultées, aisément nous reconnoîtrons com- 
bien l'espèce de droit public qui résulte de 
ces combinaisons tranchantes , diffère du droit 
public qui s'étoit formé de la succession d'un 
certain nombre de traités originaires et con- 
firai atif s les uns des autres. 

Du moment que la première de ces deux 
méthodes est adoptée, comme les mobiles qui 
changent la face de l'Europe et les démarca- 
tions des Etats peuvent encore d'un jour à 
l'autre produire de nouveaux changemens, 
il devient suffisant pour celui qui doit diriger 
ces grandes opérations de connoître bien ce 



ï54 CONSIDÉRATIONS 

qui existe et ce qu'il veut. Les rapports de 
situation et tous les intérêts des puissances 
se démêlent, se suivent de Pœil dans les cou* 
leurs d'une carte bien faite ; le droit public 
n'est en quelque sorte qu'une branche de la 
géographie, et la diplomatie (i) une science 
de curiosité; une espèce de langue morte, 
le partage des érudits plutôt que des négo- 
ciateurs. 

Au contraire, tant qu'a régné le système 
que celui-ci remplace, les anciens traités for- 
mant la série des titres d'indépendance et de 
propriété des nations et des princes, on étoit 
reçu à les a] léguer dans leurs contestations. 
Lors même que le sort des armes avoit jugé 
les procès, on partoit, encore de ces actes fon- 
damentaux pour discuter les conventions 
libres ou forcées qui les terminoient. Par la 
cohérence au moins apparente de ces traités, 
le crédit dont jouissoient les anciens se réflé- 
chissoit sur les plus récens, et tous en rece- 
voient une force efficace. L'Europe alors re- 
connoissant une législation positive , son 

(1) Je n'ignore pas que ce mot ne signifioit pas autre- 
fois tout ce qu'il veut dire ici , savoir les connoissances 
et l'art des négociations. Mais l'usage a consacré cette 
acception nouvelle ; et dans ce sens le terme est tout 
à-la-fois nécessaire et intelligible. 



SUR LOUIS xtv. l55 

étude approfondie devenoit nécessaire. Point 
de grand politique qui ne dût être un publi- 
ciste instruit. 

Ce n'est pas qu'après tout, l'ancienne poli- 
tique fût très- préférable à la plus récente. 
Très-souvent la discussion des stipulations 
antérieures n'étoit de la part des cours qu'une 
pure hypocrisie , qui n'est à regretter que 
comme celle dont on a dit qu'elle étoit au 
moins un hommage rendu à la vertu. Encore 
ce vain respect a-t-il rarement sauvé la jus- 
tice; et peut-être au contraire elle se défend 
mieux d'une aggression ouverte, que des 
embûches qui lui sont dressées à l'ombre des 
loix. Qu'on ne se méprenne point d'ailleurs 
sur l'esprit de ces remarques : je suis loin 
d'imiter les pédans caustiques qui déclament 
contre le machiavélisme des cabinets; j'ose- 
rois dire plus encore : il me semble que l'es- 
pèce d'audacieuse franchise avec laquelle ont 
été consommées pi usieurs grandes révolutions 
du système politique, pôurroit être, à quel- 
ques égards, regardée comme un effet de 
l'esprit philosophique , caractère distinctif 
du siècle précédent, qui prédomine dans les 
actes et sur les hommes qui lui paraissent le 
plus opposés. C'est cet esprit qui dissipe tous 
les prestiges, qui repousse le savoir charlata- 



l5G CONSIDÉRATIONS 

nesque comme la moralité simulée^ qui veut 
qu'on dédaigne d'aller même à un but injuste 
par de fausses routes. La lumière qu'il répand 
fait que, mettant en jeu les moyens prompts 
d'une grande force combinée, on sait à propos 
comprimer les résistances et abréger les 
guerres; et comme il force tous les intérêts 
et toutes les prétentions de se manifester, on 
doit arriver par la voie la plus courte à des 
arrangemens définitifs et stables. Enfin , 
( dût-on m'accuser de paradoxe , ) quoique 
de tous les progrès de la civilisation , celui-ci 
ne soit pas le plus consolant, je dirai qu'il 
n'est pas moins un progrès réel, et peut-être 
y faut- il voir encore le passage nécessaire à 
un ordre meilleur. 

L'application de ces remarques h Louis xiv 
\ est facile à sentir. Sa politique en effet eut à 
lutter contre toutes les difficultés de l'ancien 
système, en même temps qu'elle tendoit vers 
le nouveau. Jamais la consistance des divers 
Etats n'avoit paru plus ûxe qu'après la paix 
des Pyrénées ; et ce qu'il faut sur-tout obser- 
ver , c'est que la puissance qui seule pensoit 
alors à ébranler cet équilibre , la France 
devoit s'y trouver plus empêchée qu'aucune 
autre, liée comme elle l'étoit par tous les 
grands traités antérieurs, et même , sous cer-r 



SUR LOUIS XIV. i5; 

tains rapports, intéressée à les respecter et à 
les maintenir. Dans une telle position, com- 
ment échapper à la loi commune, si ce n'est 
en l'éludant? Aussi l'étudioit-on sans cesse 
pour en connoître le fort et le foible : on 
l'embrassoit pour l'étouffer. Comme on ne 
pouvoit tendre au but que par des détours, 
les négociations toujours combinées pour deux 
objets , l'un ostensible et simulé , l'autre réel 
et secret , procédoient lentement et ne deman- 
doient pas moins de patience que de dextérité. 
Mais quelque industrie qu'on y déployât, 
telle étoit la gêne où le droit public mettoit 
les politiques français, qu'il fallut trouver des 
expédiens pour sortir de l'état de droit, et 
en faire sortir les autres puissances. C'est 
alors qu'on eut recours au moyen des partages 
éventuels, et on inJen pouvoit imaginer de 
plus sûr pour une telle lin. Mabli a donc 
avec beaucoup de jugement signalé la fin du 
dix-septième siècle , comme l'époque de cette 
nouveauté ; mais il n'en a ni développé la 
cause ni marqué les premiers exemples avec 
assez de précision. Que deux princes disposent 
entr'eux des Etats non encore vacans d'un 
autre prince, à son insu et sans aucun démêlé 
avec lui , ce seul fait suppose qu'il n'existe 
aucun droit public ; car, s'il existe, il doit 



î58 CONSIDÉRATIONS 

avoir réglé d'avance les droits de tous ceux qui 
pourroient prétendre à ces Etats. Ainsi, quand 
Louis xiv sut engager l'empereur Léopold 
à traiter sur ces bases de convenance, il tran- 
choit à dessein et dans sa racine là loi consti- 
tutive de l'Europe. Sous ce rapport, le traité 
de partage éventuel de laMonarchie espagnole, 
du 19 janvier 1668, quoique privé de son effet 
matériel; ce traité qui paroît avoir eu pour 
germe le plan proposé en i663 par les Hol- 
landais, relativement aux Pays-Bas , devient 
une époque, un fait principal , non-seulement 
dans l'histoire de Louis xiv , mais dans celle 
de l'Europe entière. On sait que l'exemple 
ne fut point stérile. Trente ans après, la paix 
de Ryswick étoit à peine ratifiée, que l'An- 
gleterre et la Hollande se laissèrent engager 
en de semblables compromis, et le reproche 
que leur en fait un célèbre Anglais, prouve 
qu'ils n'étoient que les expédiens de la poli- 
tique française (1). Vainement, en effet, le 
prétexte d'éviter une guerre plaidoit en leur 
faveur : on ne se battit que plus long-temps; 
les droits réels devinrent plus problématiques. 
L'ambition des cours spécula sans nulle règle. 



(1) Lettres sur V Histoire , par milord Bolingbroke. 



SUR LOUIS XIV. l5ç) 

Tout parut être à la merci de la force et de la 
fortune. 

XX. 

Regardant la politique extérieure comme 
un des principaux talens de Louis xrv, on ne 
sera point surpris que j'aie étendu mes con- 
sidérations sur cette partie de son gouverne- 
ment. Mais il est temps néanmoins d'observer 
que, malgré toute son habileté, ce Monar- 
que, loin de s'y borner et de la considérer 
comme un ressort suffisant pour ses projets, 
ne parut jamais savoir qu'on peut gagner au- 
tant par les négociations que par les armes. 
Le sanglant abus qu'il fit des forces d'une 
grande nation a été le sujet d'invectives trop 
méritées ; mon dessein n'est point de les ré- 
péter. Ne suffit-il pas qu'il ait, mieux que tous 
les déclamateurs, prononcé, au lit de la mort, 
sa propre condamnation? Que dirois-je qui 
valût ce regret expressif:/^' trop aimé la 
guerre. Je crois plus utile de m'arrêter sur 
cette parole, d'autant plus qu'elle a besoin 
d'interprétation. On s'abuse si on l'entend à 
la rigueur; son vrai sens n'est pas celui qui 
s'offre d'abord ; et Louis xiv paroît ici ou 
s'être mal connu, ou avoir trop généralisé 
son expression. 



j6o considérations 

Le prince qui aime la guerre en cherche 
avidement les situations les plus hasardeuses 
et les crises les plus violentes -, il veut se pla- 
cer sans cesse entre la victoire et la mort, 
entre la ruine et la toute-puissance ; amoureux 
du péril même, toutes les occasions l'entraî- 
nent, une escarmouche, comme une bataille 
ou un assaut. Semblable au joueur passionné, 
après le plaisir de gagner, il goûte quelque 
sorte de plaisir, même à perdre. Les émo- 
tions fortes, quelles qu'elles soient, que donne 
ce jeu terrible, deviennent un aliment néces- 
saire à son ame. Ni les succès n'assouvissent 
cette passion, ni les disgrâces ne la rebutent, 
ni les autres goûts ne la distraient. Tel est un 
Pyrrhus, tel un Charles xn. Quelquefois on 
aime la guerre, comme l'art où l'on prime, 
comme la chose qu'on fait mieux qu'un autre : 
tels ont été les Condé , les Turenne et d'autres 
grands capitaines. 

Mais Louis xiv ne pouvoit l'aimer d'aucune 
de ces deux manières. Quoique ayant certai- 
nement les grandes parties du courage per- 
sonnel, il ne paya jamais de sa personne. A 
l'armée, il se lassoit beaucoup et se risquoit 
peu; les histoires parlent de sa constance, et 
ne citent point ses exploits. Jamais dans une 
mêlée il n'affronta le fer et le feu; jamais il 



SUR LOUIS XI?. l6t 

n'assista même à un engagement général : les 
armées qu'il commanda sembloient éviter les 
batailles. Dans ses écrits militaires on le verra 
plus ministre que général , plus instruit 
qu'habile, plus au fait du métier que de l'art 
de la guerre, s'évertuant sur les détails, sans 
vues sur les grandes manœuvres d'une cam- 
pagne; ne proposant ses propres apperçus que 
timidement, attachant à des incidens com- 
muns une importance hors de mesure, et mé- 
diocre connoisseur dans cette science dont il 
avoit autour de lui les premiers maîtres. En- 
fin, on sait qu'il ne soutint jamais une cam- 
pagne entière, que jeune, la vie des camps 
l'ennuyoit, que vieux, elle le fatiguoit; que 
tant que la volupté conserva sur lui son em- 
pire , la guerre ne dérangeoit point les amours * 
au lieu que souvent les amou?s firent à la 
guerre une diversion préjudiciable. Ces mêmes 
ennemis qu'il se plut trop à provoquer, ce fut 
bien souvent contre son gré qu'il eut à les 
combattre. 

Ces traits sans doute ne sont point ceux 
d'un prince belliqueux. Ce n'étoit donc pas 
la guerre qu'aimoit Louis, mais plutôt Fap- 
pareil de puissance^ l'éclat et le bruit flatteur 
qui l'accompagnent ou qui la suivent. Cette 
confession sortie de ses lèvres mourantes, eût 

ŒUV. DE LOUIS XIV. TOME /. 1 



1G2 CONSIDÉRATIONS 

été plus exemplaire pour la postérité , s'il eût 
encore avoué qu'alors même que la guerre lui 
étoit devenue odieuse, son orgueil opiniâtre 
lui ôta le courage de tout sacrifier pour con- 
server la paix. 

XXL 

Je désire qu'on n'oublie point dans quelle 
vue a été composé cet essai. Assez d'autres 
ont rapproché en de savans sommaires les 
faits importans de ce long règne. L'instruc- 
tion que donnent les abréviateurs n'est point 
celle qu'on voudroit donner ici. Il est des ar- 
ticles qu'on effleure, d'autres qu'on omet. Mais 
les points qui caractérisent le génie particu- 
lier et le gouvernement de Louis xiv, on les 
saisit par choix, et on tâche de les traiter à 
fond. C'est dans cet esprit que je veux encore 
examiner la carrière martiale de ce prince. 

De ses guerres principales qui sont au 
nombre de quatre, il y en eut deux qu'il en- 
treprit, et deux qu'il ne fit que soutenir. 
Toutes ensemble, sur les cinquante -quatre 
ans qu'il gouverna, en remplirent trente-un: 
on pourroit dire quarante, les neuf années 
qui suivirent le traité de Nimègue ne pou- 
vant passer pour un temps de paix, puis- 
qu'elles furent au contraire employées à 



SUR LOUIS XIV. l63 

défier l'Europe par toute sorte d'hostilités. 
Avouons pourtant que de ces quatre guerres, 
la première et la dernière, celle des droits de 
la Reine y et celle de la succession d'Espagne , 
dérivées du système d'agrandissement, dont 
Richelieu et Mazarin avgient posé les bases, 
sembloient nécessaires et inévitables. Ainsi le 
politique, si ce n'est le philosophe, doit en 
absoudre Louis ; avec cette restriction néan- 
moins, que la dernière pouvoit être heureuse 
et courte, autant qu'elle devint longue et dé- 
sastreuse, si la France s'y fut préparée par 
celte prospérité qu'amène le cours d'une do- 
mination pacifique et modérée. 

Bolingbroke qui, tout anglais qu'il étoit, 
a jugé ce roi sans partialité, recherchant par 
quels^noyens auroient pu être évités les mal- 
heurs des dernières années de son règne, sou- 
tient que si, après la paix de Nimègue, la 
France eût patiemment attendu la mort du 
roi d'Espagne Charles n, qui n'arriva que 
vingt-deux ans plus tard, dans la plénitude 
de puissance où alors elle se fût trouvée, elle 
pouvoit, malgré l'opposition de l'Europe en- 
tière, s'approprier tout ce qui lui auroit con- 
venu de cette immense succession (i). Ce 

■■■■ » ■. m . . ..ii' .u » . i * m .i Mt 

(i) Lettres sur l'Histoire, 



ï64 CONSIDÉRATIONS 

résultat est digne de la sagacité de l'auteur; 
jnais j'ose croire qu'il devoit remonter plus 
haut pour marquer la première faute du Mo- 
narque français. 

Je conviens que lui-même avoit suscité la 
ligue d'Augsbourg e,t la grande alliance qu'il 
combattit pendant dix ans, au prix de ses 
derniers moyens de finance et de population. 
L'établissement des chambres de réunion de 
Metz et de Brisach ; le roi d'Espagne menacé 
et contraint à main armée de quitter le vain 
titre de comte de Bourgogne, insulté dans ses 
ports et humilié dans son pavillon ; Strasbourg 
pris ou plutôt envahi au milieu de la paix; 
l'Italie alarmée par l'acquisition de Casai ; 
Luxembourg investi et assiégé sans déclara- 
tion de guerre, sous le futile prétexte de quel- 
ques dissentimens sur les dépendances des 
pays cédés par les traités d'Aix-la-Chapelle et 
de Nimègue; l'effroyable bombardement de 
la ville de Gênes; le duc de Savoie maltraité; 
l'Europe catholique offensée de tant d'injures 
et de vexations gratuites dont on accabloitle 
Pape, de l'entrée militaire de Lavardin dans 
Rome, et des délibérations violentes du clergé 
français; l'Europe protestante révoltée dans 
le même temps de la persécution des calvi- 
nistes , des dragonades et de la révocation de 






SUR LOUIS XIV. î65 

redit de Nantes ; la Porte Ottomane elle- 
même bravée par du Quêne, qui foudroyoit 
Alger et brûloit dans le port de Chio huit 
vaisseaux Tri poli tains 5 l'Allemagne alarmée 
des prétentions que Louis xiv formoit au 
nom de sa belle-sœur la duchesse d'Orléans, 
sur la succession de l'électeur Palatin 5 enfin , 
les ministres français aigrissant encore les res- 
sentimens de toutes les cours par l'insolence 
avec laquelle ils traitoient leurs ambassadeurs: 
c'étoit bien là, suivant le langage des livres 
sacrés, semer les vents qui dévoient produire 
une récolte d'horribles tempêtes. Mais j'observe 
que ces fautes et ces excès n'étoient que les 
conséquences directes d'un premier écart, de 
la guerre commencée en 1672 contre les Hol- 
landais, de la fausse politique, ou plutôt de 
la passipn qui l'alluma; car ses résultats, si 
glorieux qu'ils parussent, ne firent qu'irriter 
cette passion sans la satisfaire, puisqu'en effet 
ils étoient nuls , comparés au but primordial 
de la guerre. Mais je dois expliquer ma pen- 
sée : aussi bien il reste beaucoup à dire sur cet 
article important de l'histoire de Louis xiv» 



l66 CONSIDÉRATIONS 

XXII. 

Quel fut donc le but de celte guerre, et 
quelle passion en avoit inspiré le projet? 
Louis, nous dit-on , vouloit punir des satires, 
des médailles, tous les signes injurieux de l'in- 
grate malveillance des Hollandais. Mais tout 
cela ne paroît point dans son manifeste 5 
on ne daigne y produire de motifs que le mé- 
contentement et la gloire du Roi. Son allié, 
Charles il, se plaignit seul limages outra- 
géantes. Cependant, supposé le délit cons- 
tant, il falloit y proportionner la peine. Le 
même prince , qui se gloriiioit de l'abolition 
des duels, ne devoit point suivre leur pra- 
tique impie, qui veut qu'un mauvais propos 
soit vengé par un coup d'épée. Faut-il exter- 
miner quiconque vous a mécontenté ? Aussi 
croyons nous qu'outre la vengeance, une pas- 
sion plus politique arma Louis xiv. A l'aspect 
de ses préparatifs prodigieux, et des premières 
opérations de la campagne,on demande ce qu'il 
auroit fait si elle n'eût pas échoué. Il est main- 
tenant certain qu'il méditoit l'entière conquête 
des Provinces-Unies. On n'en doutoit point 
au commencement de l'année 1672. Les lettres 
du maréchal de Bellefonds, et même celles de 



SUR LOUIS XIV. 167 

madame de Se vigne (ï), font voir que, par 
une flatterie assez maladroite , toute la cour 
comparoit cette expédition à la fameuse en- 
treprise de Charles vin contre le royaume de 
Naples. Une seule campagne devoit achever 
sa conquête; personne n'en doutoit, et Louis 
en étoit plus convaincu que les autres 7 
comme le témoigne un de ses écrits, la sin- 
gulière liste dressée par lui de dix-neuf places, 
dont il a voit nommé l'état- major, et qu'il né 
prit jamais (2). Mais il reste une question. 
N'aspira-t-il qu'au seul titre de conquérant? 
Une fois conquis , eût-il gardé et réuni à son. 
royaume ce pays opulent? Il semble que son 
traité d'alliance avec l'Angleterre, sur- tout le 
traité secret conclu à Douvres, devroit satis- 
faire en ce point notre curiosité. Les historiens 
l'ont appelé un traité de partage , mais non 
les puissances contractantes. Il règle les por- 
tions du pays à conquérir, qui dévoient 
écheoir à l'Angleterre , d'où l'on pourroit in- 
duire que le reste formoit la part du roi cte 
France. Mais il faut avouer que cette inten- 
tion est à peine indiquée dans ces termes va- 

(1) Mémoires militaires, tome m, page 482. Lettres 
de madame de Sévigné, nouv. édit. in-8°. tome n. 

(2) Mémoires militaires, tome m , page 2 j(j. 



|68 CONSIDERATIONS 

gués du traité, la dissolution du gouvernement 
des Etats-Généraux (1). Ce qu'ils nous ap- 
prennent , c'est que le régime républicain 
étoit odieux à Louis xiv, et qu'il ne pouvoit 
laisser libre un peuple si voisin de ses Etats. 
Mais on en avoit d'autres preuves. Le grand 
chancelier d'Angleterre, dans le discours qu'il 
tint au parlement, annonçant la guerre dé- 
clarée aux Hollandais , et récapitulant les 
griefs qui s'élevoient contre eux, les appelle 
les ennemis communs de toutes les monar- 
chies. « Les demandes des deux rois, ditl'his-* 
)> torien Hume, tend oient à l'esclavage per* 
» sonnel des Hollandais ». 

Mais un incident postérieur fait mieux 
connoître l'esprit qui animoit Louis xiv. « La 
» guerre eût fini au bout de trois mois si on 
>) avoit suivi l'avis de M. de Pompone, qui 
» vouloit qu'on se contentât des avantages 
» offerts par les Hollandais, et qu'on se rejc- 
» tât sur les Pays-Bas Catholiques. L'avis de 
» M. de Louvois l'emporta (2) ». C'est dom- 
mage qu'on ne connoisse pas exactement ces 
propositions de la Hollande menacée, et qu'on 

(1) Voyez le traité parmi les pièces historiques ras- 
semblées sons le n° g, tome vi , page 4^4- 

(2) Abrégé chronologique de l'Histoire de France, pax 
le F. Hénault. 



SUR LOUIS XIV. 169 

n'ait pas publié les mémoires qu'avoit laissés 
le marquis de Pompone; mais il est rapporté, 
que le savant Longuerue se disoit sûr, qu'on 
avoit offert à Louis xiv de céder tout ce qui 
étoit en-deçà du Rhin , et qui s'appe loit Flandre 
Hollandaise, et Brabant Hollandais (1). Cette 
dernière anecdote éclaircit la première. On 
voit que le conseil de M. de Pompone eût 
donné à la France la possession entière et as- 
surée des provinces Espagnoles 5 conseil ex- 
cellent, sur- tout en ce qu'il ramenoit la 
France à sa véritable politique , à la route 
frayée par Mazarin : c'étoit continuer l'entre- 
prise que la paix d'Aix-la-Chapelle avoit in- 
terrompue, contre l'avis deTurenne. Aucon- 
traire, le projet de conquérir et de subjuguer 
la Hollande, étoit un écart, une véritable di- 
vagation. Mais il sortoit du cerveau bouillant 
et opiniâtre de Louvois; et grâce à l'art si 
bien connu de lui et de le Tellier, son père, 
le Roi s'étoit rempli de cette idée au point de 
la croire uniquement sienne. Par le simple 
projet , et par les seuls préparatifs de la 
guerre (2), le ministre gagnoit de plus en 

(1) Essais dans le goût de Montaigne , par M. d'Ar- 
genson. 

(2) On connoît les singuliers efforts ^'activité et de 



170 CONSIDERATIONS 

plus dans l'esprit du maître : par le succès il 
comptoit atteindre le comble de la faveur et 
de la fortune ; on abandonne difficilement 
de telles espérances. Lors même que par 
la retraite du duc de Luxembourg, tout le 
monde vit la campagne manquée, Louvois 
s'obstina encore , et prétendit qu'on reprît 
le même plan pour la campagne suivante. 
Voilà pourquoi , dans sa correspondance avec 
Louis xiv, vous Je verrez s'opposer à ce qu'on 
agît dès ce moment contre l'Espagne; il con- 
seillons de temporiser, affectant une modéra- 
tion bien éloignée de son caractère (1). C'étoit 
la suite du fatal parti qu'il avoit fait préva- 
loir. Par malheur, sa ténacité ne s'accordoit 
que trop avec l'ambitieuse persévérance du 
Roi, dont le tour d'esprit étoit de préférer la 
guerre sans agrandissement , à l'agrandisse- 
zèle qu'il avoit faits pour plaire à Louis xiv. On sait qu'il 
étoit allé lui-même en Hollande faire ses marchés de 
toutes les munitions qui s'y trouvoient, et qu'il faillit y 
être enlevé. Voltaire a nié cette anecdote ; mais les Mé- 
moires sur la vie de Louvois sont un écrit original et 
digne de confiance. Une simple dénégation ne peut 
suffire contre les détails qui y sont rapportés. Le trait 
d'ailleurs est tout-à-fait dans le génie de l'homme et de 
ceux par lesquels on étoit sûr de conquérir Louis xiv. 
(1) Voyez Mémoires militaires, t. m, p. 176 et 286. 



SUR LOUIS XIV. 171 

ment sans guerre , c'est-à-dire comme je l'ai 
fait voir, sans ce bruit et cet éclat qui le se- 
duisoient. Vainement les circonstances rap- 
pelèrent Louis xiv aux vues qu'il a voit re- 
poussées : c'étoit dans le sens de sa passion 
que Louvois conseilloit mal , et contre son 
sentiment que Pompone avoit bien vu; le 
crédit du premier s'accrut toujours , au lieu 
que l'autre finit par être sacrifié. 

XXIII. 

Aucun homme n'ayant pris sur ce prince 
autant d'empire que Louvois, il est curieux 
de rechercher les progrès successifs de cette 
extrême confiance. Toutes les traces s'en dé- 
couvrent dans les Mémoires militaires de 
Louis, tels que nous les publions, éclairées 
par ses propres lettres, et par celles du mi- 
nistre et des généraux. On y voit celui-là au 
commencement de la guerre de 1672, telle- 
ment renfermé dans son emploi, qu'il craint 
de paroître soupçonner le secret des affaires 
étrangères (1). Quelques mois plus tard, le 

(1) Dans sa dépêche du u4 niai, Louvois prévient le 
Roi, que l'évêque de Strasbourg désire voir le traité 
d'alliance avec l'Angleterre, et ajoute: ce J'ai cru que je 
» devois en avertir V. M. à l'avance, afin qu'elle ait le 



172 CONSIDERATIONS 

Roi lui-même l'instruit et le fait instruire de 
toutes les nouvelles du dehors, et discute 
avec lui la politique à suivre, quant à l'Es- 
pagne (1). Ailleurs, vous observerez Louvois 
attaquant indirectement Turenne, que le Roi 
est réduit à défendre. Bientôt il osa entraver 
les opérations de ce grand général, qui ne 
put que, malgré la cour, triompher dans la 
plus glorieuse de ses campagnes , celle de 1674 : 
et lorsque fort de ses belles actions, il voulut 
demander justice, Louis prenant sur soi- 
même les torts de son ministre, celui-ci ne 
vit plus de bornes à sa faveur (2) ;il en vint 

» temps de commander à M. de Pompone d'eu faire 
x> faire une copie, dans laquelle on ôtera les articles qu'il 
)> n'est pas bon que ledit sieur évêque voie, en cas qu'il 
» y en ait quelqu'un de cette nature y). Ainsi d'abord il 
s'excuse de se mêler d'un pareil objet; ensuite il affecte 
d'en parler comme lui étant étranger. Cela est d'autant 
plus remarquable qu'un an auparavant, dans l'intervalle 
entre la mort de M. de Lionne et l'arrivée de M. de 
Pompone , Louvois avoit tenu le portefeuille des affaires 
étrangères. Tome in , page 164. 

(1) f( J'ai commandé à Pompone de faire des extraits 

» de toutes les nouvelles afin que vous ayez toute la 

» suite des affaires dans la tête ». Lettre du Roi, du 2S 
décembre. Voyez aussi tome ni, pag. 2j5, 280, 2&3 et 
suivantes. 

(2) Voyez les Mémoires militaires, tome in, p. 2o,3, 
424 et suiv* 



SUR LOUIS XIV. 173 

par degrés à se mêler de tout. Quoiqu'en 1679, 
il ne pût porter un homme de son choix à la 
place de Pompone, qu'il avoit réussi à ren- 
verser, néanmoins la direction des postes , 
dont il s'étoit chargé, servit à lui donner, 
avec le secret des affaires, un prétexte et des 
moyens pour entretenir au dehors comme au- 
dedans des intelligences, des espions et toute 
sorte d'émissaires. Ce fut ainsi qu'il conduisit 
seul les chambres de réunion , l'acquisition de 
Casai , les intrigues pour découvrir ou dé- 
concerter la ligue d'Augsbourg (1). L'exécu- 
tion même des lois contre les huguenots, et 
amena dans ses attributions tant d'autres ob- 
jets majeurs. Il n'y eut pas jusqu'à des projets 
de finance (2) qu'il ne suggérât et ne fît adop- 
ter; en lui résida presque tout le cabinet : et 
comme par la surintendance des bâtimens, il 
s'étoit encore rendu nécessaire à l'un des 
goûts dominans de Louis, devenu maître de 
toutes les avenues de sa confiance, il parut 
une sorte de premier ministre. La cour ci ut 
même, à une certaine époque, que ce titre 

(1) Voyez tome vi , dans l'addilion les détails et les 
pièces qui concernent cette affaire , les lettres du cardi- 
nal d'Etrées, &c. sous le n° 11. 

(2) Voyez Addition aux (Euvres , tome vi, n° 12, 
un Mémoire concernant l'argenterie des églises. 



174 CONSIDÉRATIONS 

qui sembloit seul lui manquer, alloit lui être 
conféré (1). 

Ce haut degré de fortune étoil-il voisin de 
sa chute? Sa mort extraordinaire ne fit elle 
que la devancer de peu? Cette mort fut-elle 
naturelle, et si même elle étoit violente, 
faut-il l'imputer à d'autres qu'à lui-même (2)? 
Ces questions sont étrangères à mon sujet. 
Mais le tableau de son influence ne l'étoit 
pas. Il est sans doute très-remarquable ( et 



( 1 ) C'est ce qu'on trouve dans l'ouvrage dont j'ai déjà 
parlé et qui a pour titre : Mémoires ou Essai pour servir 
à F histoire du marquis de Louvois. Amsterdam , chez 
Michel-Charles le Cène, in-\i. 1740. Ce petit volume 
assez rare contient des faits curieux , dont quelques-uns 
ne pouvoient avoir été connus de tout le monde, ce 
qui, aussi bien que le ton et le style dont il est écrit, 
dénotent un auteur instruit , homme du monde et 
homme important, ami de Louvois et de sa famille, 
îsous conjecturons qu'il est de M. de Chamlai ou de 
M. de Saint-Pouanges, Ce n'est pourtant qu'une pré- 
somption. 

(2) Le récit de cette mort par Saint-Simon semble en 
accuser le Roi : c'est une calomnie sans nul fondement. 
Louis xiv étoit incapable même d'autoriser un crime. 
Il est étonnant que Duclos ait à-peu-près copié Saint- 
Simon sur cet article. Je penche à croire que Louvois 
se tua. J'en ai dit quelques raisons dans les notes de 
l'édition nouvelle des Lettres de Sévigné, 



SUR LOUIS XIV. 175 

notre collection le prouve ) , que la guerre de 
Hollande et sa première campagne , et sur- 
tout leur mauvais succès, fussent devenus 
l'origine de l'ascendant de Louvois. C'est tout- 
à-la-fois une preuve de la passion qui fit en- 
treprendre cette guerre , et un trait marquant 
de cette vigueur de volonté prop re à Louis xrv, 
qui produit, suivant les applications aveugles 
ou éclairées qu'on en fait, ou un entêtement 
funeste, ou une utile longanimité. 

XXIV. 

Cependant le carnage et les dépenses con- 
tinuèrent - y et Louis xiv finit par obtenir à 
Nimègue des avantages inférieurs à ceux qui, 
dès l'année 1672, lui étoient accordés presque 
sans coup férir. En vain les courtisans et les 
panégyriques faisoient sonner la gloire de ce 
traité, les éloges qu'en même temps on pro- 
diguoit à sa modération , font voir que la mé- 
diocrité des résultats étoit sentie. Louis xiv 
ne se la dissimuloit pas. Que dit -il dans le 
préambule de ses Mémoires militaires? ((Je 
» puis me vanter d'avoir fait voir ce que la 
» France peut faire seule (1) ». C'étoit donc là 

(1) Tome m, page i3o. 



Î76 CONSIDERATIONS 

tout le profit de cette guerre mal conçue ! 
Mais le traité de Nimègue insuffisant pour 
l'ambition, étoit par malheur assez brillant 
pour enfler l'orgueil. Aussi ajoute-t-il, (non 
pas apparemment de l'avis de son contrôleur* 
général ) : « J'ai répandu des trésors , et je me 
» trouve en état de faire craindre mes enne-> 
)) mis, de donner de l'étonnement à mes voi- 
» sins, et du désespoir à mes envieux». Voilà 
comment dans le Roi et dans son ministre i 
désormais unanimes et comme identifiés, se 
nourrissoient tout- à-la-fois un dépit secret qui 
les pressoit de se dédommager, et une dan- 
gereuse présomption qui leur fit croire qu'ils 
pourroient impunément ravir , extorquer , 
usurper de toutes parts ce que la guerre ne 
leur avoit pas donné. 

De là sortirent, comme on l'a vu, la ligue 
d'Augsbourg et la guerre commencée en 1688. 
Sur la foi d'une simple anecdote , on a supposé 
que la France avoit pris sur elle cette pre- 
mière agression, par la seule fantaisie de Lou* 
vois (1) : c'est une erreur. La France évidem- 

(1) Il s'agit de la mauvaise humeur qu'avoit prise 
Louis xiv au sujet d'une fenêtre de Trianon, que son 
ministre avoit fait changer, quoique posée devant le 
Roi. Louvois avoit, dit-on , reconnu par cet incident 



SUR LOUIS XIV. 179 

ment trouvoit un grand avantage à prévenir 
des ennemis qui n'étoient nullement prêts, 
quoique tout -à -fait déclarés et irréconcilia- 
bles ; mais il est vrai que dès-lors Louis xrv 
avoit perdu ses premières illusions. Madame 
de la Fayette nous représente la cour surprise 
de l'air chagrin qu'il portoit par-tout. Pour 
être un mal nécessaire, cette guerre n'étoit pas 
moins le produit de ses témérités ; et il le sen- 
toit. Celui qui jusqu'alors avoit attaqué, parois- 
soit honteux de penser à se défendre. Inquiet de 
l'épuisement des finances, il espéroit se sou- 
tenir, rien de plus. Il se soutint en effet; mais 
avec combien de peines ! les succès militaires 
continuoient; mais la confiance cessa long- 
temps avant la gloire. La paix de Ryswick 
laissa Louis mal satisfait 5 et l'on vit, par lé 
soin qu'il eut de rester armé , qu'il doutoit de 
sa durée; trop sûr en effet que la fin pro- 
chaine du roi d'Espagne, Charles 11, entrai- 
neroit une autre guerre; ne supposant pas 
qu'il y eût une raison d'état assez forte et d'as- 
sez grands dangers pour le faire renoncer à 

qu'il fallait qu'une nouvelle guerre le rendit plus néces- 
saire que jamais. Ce détail se trouve encore dans Saint- 
Simon, que Duclos a copié, comme bien d'autres. La 
correspondance du cardinal d'Etrées qu'on lira tome vi, 
page 497, suffiroit pour rectifier cette supposition. 

«SVY. DE LOUIS XIV. TOMF I, M 



178 CONSIDÉRATIONS 

cette succession, le prix de ses travaux de 
quarante années, ]e premier but de sa poli- 
tique. Bientôt, prévu ou non prévu, le testa- 
ment de Charles 11 fut accepté, et mit le duc 
d'Anjou sur le trône d'Espagne. Les motifs de 
cette acceptation ont été approuvés par les 
écrivains les plus judicieux, à la tête desquels 
il faut mettre le roi de Prusse, Frédéric-le- 
Grand (1). Cependant ces motifs furent dès- 
lors combattus par des conseillers très-res- 
pectables de Louis xiv, par les Beauvilliers, 
les Torci, les Boucherat; et je crois que même 
depuis l'événement, leurs objections, loin 
d'avoir perdu en force, auroient pu être repro- 
duites avec plus d'avantage. 

Telle est la filiation des causes qui firent 
évanouir, et les espérances et les fruits heu- 
reux des jeunes années du règne de Louis xiv. 

(1) On trouvera parmi les lettres de Louis xiv, t. vi , 
une dépêche dans laquelle les motifs de cette accepta- 
tion sont parfaitement déduits. Voici ce qu'en dit Fré- 
déric : a On a condamné Louis xiv pour avoir entre- 
» pris la guerre de la Succession : à présent on lui rend 
y) justice , et tout juge impartial doit avouer que ç'auroit 
» été lâcheté de sa part de ne pas accepter le testament 
y> du roi d'Espagne ». Correspondance avec. Voltaire , 
année 1774. Cette raison tirée du point dhbnneur est- 
elle aussi bonne qu'il le croit? 



SUR LOUIS XtV, 179 

La guerre contre la Hollande est le premier an- 
neau de cette chaîne de fautes et de malheurs 
qui ont fait détester sa gloire et même quel- 
ques-unes de ses belles qualités ; cet anneau 
se rattache à une cause morale , et celle-ci 
n'étoit pas tant la vengeance qu'une passion 
démesurée pour les entreprises éclatantes» 
Faute d'être renforcé par une saine instruc- 
tion , l'esprit de Louis xiv, malgré sa rectitude 
naturelle, fut aisément faussé par ce goût 
dominant, tandis que son ame nerveuse se 
roidissoit contre les obstacles même qui au- 
roient dû l'avertir de quitter ces routes d'une 
trompeuse et funeste célébrité. 

XXV. 

Sur les cinquante-cinq années de son règne, 
comparez celles qui précédèrent la guerre de 
Hollande avec celles qui la suivirent, et vous 
verrezqu'à cette époque, leMonarque changea, 
pour ainsi dire, de vocation. La nature qui 
lui avoit donne un esprit plus juste que per- 
çant, plus solide qu'élevé, avec un caractère 
calme, débonnaire, constant et ferme, sans 
audace et sans ardeur, sembloit lui dire : a Le 
)) gouvernement de la paix est ton partage; te 
» dévouer à l'esprit de conquête, c'est me 



l8o CONSIDÉRATIONS 

» méconnoître et me trahir» . Quel bien en effet 
eussent pu produire ces qualités vouées aux 
travaux et auxsuccès bienfaisans d'unebonne 
économie intérieure? Supposez Louis xiv 
tendant à se rendre législateur et administra- 
teur , avec cette même application qu'il met- 
toit à devenir général et conquérant; suppo- 
sez-le étudiant les finances comme il traitoit 
les détails militaires : il eût mieux réussi en 
prenant moins de peine ; et quel changement 
autour de lui? Colbert eût gardé ce crédit 
prépondérant dont Louvois se saisit. Moins 
absorbé lui-même par les tristes calculs d'un 
état de détresse, Colbert n'eut point perdu ses 
talens à pomper le bien-être du peuple, à 
réprimer ou amadouer des traitans, à retarder 
une ruine totale, à faire le moins mal qu'il 
étoit possible de mauvaises affaires. Au con- 
traire, à force d'attention, d'étude et de saga- 
cité, ce ministre se fût perfectionné en amé- 
liorant tout, et eût découvert plusieurs des 
grands principes de l'économie publique, que 
par malheur il ignora toujours (i). Que de 
îoix utiles! que d'établissemens et de travaux, 

( i ) On peut voir une de ses lettres , tome v, page 466 , 
qui prouve combien les effets du change et delà balance 
du commerce lui éloient peu connus. Il croit qu'on 



SUR LOUIS XIV. l8ï 

de réformes et de créations en tout genre! 
Quel accroissement de population, de richesses 
et de prospérité! Toutes les fautes eussent 
été évitées. On a vu par les réflexions pré- 
cédentes que l'ambition même n'eût rien perdu 
au triomphe des arts de la paix; qu'au con- 
traire l'agrandissement de la France n'en eût 
été que plus sûr et plus facile. 

Telle étoit sans doute la pensée de Boileau 
lorsqu'il récitoit devant Louis xiv ces beaux 
vers de sa première épître : 

On peut être héros sans ravager la terre r 
Il est plus dune gloire. En vain aux conquérans 
L'erreur parmi les Rois donne les premiers rangs ;. 
Entre les grands héros ce sont les plus vulgaires. 

La raison frappa le cœur du prince ; dans son 
émotion passagère, il applaudit. Mais au même 
moment, il étoit plein des projets qui alloient 
démentir et Boileau, et la raison, et Colbert. 
L'invasion de la Hollande, dès la première 
année, l'emporta hors de sa route, livra de 
nouveau la fortune publique en proie aux 
partisans- et plus malheureusement encore, 

prévient la sortie des espèces en payant l'étranger en 
lettres de change. Il est vrai que la lettre prouve que 
M. de Lionne n'en savoit pas davantage. 



182 CONSIDÉRATIONS 

Louis n'entendit dès-lors qu'avec dégoût son 
meilleur ministre qui n'avoit que des diffi- 
cultés et des plaintes à présenter. A la vérité , 
il le laissoit maître dans sa partie. Ses lettres 
à Colbert ne contiennent qu'approbations , 
éloges, assurances qu'on s'en rapporte à lui. 
Mais celte confiance étoit celle qu'on accorde 
à un intendant fidèle et habile à trouver de 
l'argent; celle que mérite l'homme d'Etat, 
fait pour illustrer un règne, s'étoit évanouie 
avec la paix. 

XXVI. 

Il faut l'avouer, si l'on considère ce que 
ce règne offre de grands établissemens, d'ins- 
titutions importantes pour l'ordre social , 
d'opérations d'économie , si on recherche 
l'histoire de leur naissance et de leur concep- 
tion, on trouve presque toujours queLouisxiv 
ne lit qu'y prêter son nom. Il n'est permis 
qu'aux panégyristes de les lui attribuer, puis- 
qu'il n'y participoit guère que par le choix 
des ministres, et par le degré de faveur qu'il 
leur accordoit. Comme il fit long-temps la 
guerre sans être guerrier, il rendit beaucoup 
de loix sans avoir aucune idée de législation. 
Il en est de même delà partie administrative : 



SUR LOUIS XIV. l83 

il maintenoit la règle, il suivoit les mesures, 
mais ni les mesures ni la règle n'étoient de lui. 
Voilà sans doute pourquoi on observe des 
variations essentielles dans ses principes sur 
les objets les plus importans. Ses mémoires 
témoignent qu'en commençant à régner, il 
jugeoit des inconvéniens du luxe tout autre- 
ment que dans la suite. Il favorisa depuis et 
commanda même ce qu'il proscrivoit alors. 
Il s'exprime de la manière la plus sensée sur 
les querelles théologiques , et paroît très- 
éloigné de prendre parti, comme il le fît, sur 
les questions abstruses du libre-arbitre et de 
Pamour de Dieu. Il loue le père Annat, son 
confesseur, de ce qu'il n'entroit point dans les 
cabales; mais il n^en devint pas moins le jouet 
et la victime de deux moines cabaleurs. Enfin, 
comme je le dirai bientôt, il varia plus mal- 
heureusement encore dans ses procédés à 
l'égard de plusieurs millions de ses sujets. 
N'est-il pas à croire que ses principes eussent 
été plus constans, s'ils ne lui eussent été sug- 
gérés ? 

XXVII. 

Mais il est une branche du gouvernement 
intérieur qui dut à Louis xiv lui-même l'es- 
pèce de perfectionnement qu'elle paroît avoir, 



1 84 CONSIDERATIONS 

acquispendantson règne : c'est cellequi a pour 
objet l'afferm issement de l'autorité et l'exercice 
delà domination. Renverser avec vigueur ou 
écarter avec adresse les obstacles qui peuvent 
gêner leurs ressorts; établir le respect de la 
loi ou de ce qui en tient lieu, ainsi que cette 
docilité universelle, cette obéissance de rou- 
tine , prompte et sans restriction, qui montre 
que les sujets de toutes les classes ont perdu 
jusqu'à l'idée de la plus légère résistance} 
c'est une partie principale de la politique, et 
Louis xiv y triompha. Ge que Montesquieu 
appelle assez improprement des pouvoirs in- 
termédiaires, ces corps composés des privilé- 
giés de l'Etat, ces membres hétérogènes de la 
constitution monarchique, plus propres à 
l'embarrasser qu'à la tempérer (i);le clergé, 
la noblesse , les parlemens , ne furent plus 
sous ce prince que des instrumens dont il usa 
pour faire des Français le peuple le plus sou- 
mis de la terre. Le clergé eut ses assemblées; 
il délibéra, il fit des harangues, mais ce fut 
pour payer l'argent qu'on demandoit, ou pour 
représenter ce qu'on étoit bien aise d'entendre, 



(i) J'avois tâché d'établir cette vérité dans un ouvrage 
qui a pour titre : De V autorité de Montesquieu. Paris , 
Besenne, 1789. 



SUR LOUIS XIV. l85 

soit contre les protestans , soit contre le Pape 
et les jansénistes. Les parlement enregistroient 
tout en silence. Les plus grands seigneurs 
n'étoient que des courtisans occupés à pos- 
tuler, pour eux et pour leurs femmes, les 
charges de domesticité qu'ils avoient dédai- 
gnées, même sous le joug de Richelieu. Mais 
l'art et les ressorts par lesquels Louis xiv sut 
les contenir tous, méritent d'être recherchés, 
d'autant plus qu'à l'exemple des meilleures 
machines , ils ont le mérite de la simplicité. 

Entre beaucoup de jugemens qu'un style 
caustique et négligé n'empêche pas d'être au 
fond vrais et solides, Saitat-Simon a porté sur 
le gouvernement de Louis xiv cette singulière 
sentence : « En glissant sur la conduite du 
» cabinet et des armées , jamais prince ne 
» posséda l'art de régner à un si haut point ». 
Au premier coup-d'ceil , on est tenté de ne 
voir dans cette phrase qu'un non-sens ou une 
amère ironie. Qu'est-ce en effet que ce génie 
pour gouverner dont on excepte les grandes 
parties du Gouvernement? Régner ne seroit 
donc que jouer le rôle de Roi. Autant valoit-il 
dire avec Bolingbroke que Louis fut , sinon 
le plus grand Roi, du moins le plus grand 
acteur de royauté qui parût jamais. Mais eu 
y regardant de plus près, je ne vois ici ni in-* 



l86 CONSIDÉRATIONS 

conséquence , ni raillerie ; l'expression de 
Saint-Simon a un sens plus fécond et plus 
fort qu'on ne le croiroit. 

Il est pour le souverain un art d'imposer 
par ses seuls dehors une vénération extraor- 
dinaire à tous ceux qui l'approchent. Par cet 
art subtil, il saura faire valoir tout ce qui 
émane de lui, en mêlant la politesse et la hau- 
teur, l'air de maître avec l'air gracieux, et 
dans l'habitude d'une réserve silencieuse, l'à- 
propos de quelques discours bien pesés, d'une 
dignité toujours débonnaire. Il distribuera 
ses refus et ses faveurs avec assez de justice 
pour ne point paroître capricieux, avec assez 
d'empire pour ne point paroître céder, même 
à l'équité vulgaire; il fixera continueljement 
sur sa personne l'attention publique ,• il usur- 
pera sans partage toutes les déférences, exigera 
tous les respects d'usage, et saura s'en faire 
rendre plus encore qu'il n y en exige 5 il atta- 
chera aux moindres signes de sa bienveillance 
le haut prix que sait y mettre une coquette 
habile; il se créera ainsi, dans l'expression 
diversifiée de son attitude, un fonds inépui- 
sable d'ascendant et d'attrait, de récompenses 
et de punitions tacites , un nombre infini de 
petites chaînes très-fortes pour captiver le 
commun des esprits : enfin il accoutumera les 



SU R LOUIS XIV. 187 

hommes à lire leur sort dans ses regards, sur 
son visage nébuleux ou serein qui, comme 
le sourcil de Jupiter, ébranle le monde d'un 
seul froncement. Cet art de tenir une cour, 
Louis xiv non-seulement le posséda, mais 
avant lui on l'avoit peu connu; il en fut en 
quelque sorte le créateur, et le porta même à 
sa perfection. 

Il se peut, comme la philosophie le prétend, 
qu'un tel art fondé sur la bassesse de cœur et 
la pauvreté d'esprit du peuple des cours , 
tende à l'augmenter sans cesse, et par-là de- 
vienne de plus en plus facile et méprisable. Il 
se peut encore qu'il ait le double inconvénient 
de rabaisser le prince qui aura peu de mé- 
rite à maîtriser des âmes volontairement ser- 
viles,et de le tromper dangereusement, en le 
portant à juger de sa nation par ses serviteurs, 
et de l'humanité parce que l'homme a de plus 
dégénéré. Mais il n'en faut pas moins recon- 
noître qu'à l'époque où Louis xiv démêla les 
secrets de cette royale industrie, tout con- 
couroit à la rendre efficace et utile. Gouver- 
ner la Cour alors, c'étoit en effet gouverner 
l'Etat ; les classes mitoyennes confondues avec 
la multitude populaire, n'éioient considé- 
rables, ni parles richesses, ni parles lumières. 
L'opinion que nous avons vu depuis se for- 



l88 CONSIDÉRATIONS 

ruer dans leur sein , et acquérir un si grand 
poids, n'existoit point ou se concentroit autour 
du Prince dont tout dépendoit. Sans les cour- 
tisans et sans les grands seigneurs, ni le clergé, 
ni les parlemens n'auroient rienpu,n'auroient 
point agi; les derniers troubles îvétoient venus 
que des mécontens de la Cour. Comme loutce 
qu'il y avoit d'illustre étoit courtisan par soi- 
même ou par ses alliances, quiconque savoit 
contenircetteseule classeétoit maîtredu reste, 
et la représentation de la royauté en faisant 
à beaucoup d'égards le fondement, l'habileté 
de Louis en ce genre, ne se mesurera point 
par le cercle étroit dans lequel elle s'exerçoit , 
mais par les importans effets qu'on en vit 
résulter. 

XXVIII. 

En désignant ce moyen de gouvernement 
eorame le principal, comme celui qu'ii tira de 
sa propre capacité, je ne prétends point qu'ii 
n'ait connu d'autres secrets de l'art de gouver- 
ner. Quelque idée qu'il se fût faite de l'autorité 
excessive, il ne la crut pas dispensée de pré-* 
cautions et de ménagemens. Si en public on 
commandoit tout d'un air absolu, on savoit 
en secret persuader et capter ceux qui dé- 
voient obéir. Ses mémoires montrent qu@ 



SUR LOUIS XIV. 189 

tandis qu'il contraignoit le parlement, il ne 
dédaignoit pas d'amadouer le clergé : il s'ap- 
plaudit d'un mot par lequel il a su gagner le 
suffrage des évêques. L'archevêque de Paris 
est chargé de lui assurer la Sorbonne, et Col- 
bert reçoit ordre d'appuyer le prélat (1). Quand 
le duc de Beaufort, le roi des halles , le cory- 
phée de la Fronde, par son insubordination et 
ses travers d'esprit, gâte les expéditions mari- 
times qu'on lui confie, et déconcerte toutes 
les mesures , Louis xiv dissimule avec lui , et 
enveloppe des expressions les plus douces les 
reproches qu'il lui fait (2). Avec les grands 
corps de magistrature, il observe deux sortes 
de procédés : il les brave d'abord et les humi- 
lie avec affectation; il décide contre eux en 
faveur des pairs; il limite et ensuite abolit 
tout- à-fait leur droit de remontrances; il 
vexe jusqu'aux personnes, soit en ôtant aux 
charges le privilège de conférer la noblesse, 
soit en réduisant leurs rétributions : rigueurs 
tellement accumulées , qu'on les attribuoit à 
je ne sais quelle rancune de la Fronde. Cepen- 
dant ces hommes de robe qu'il fouloit aux 

(1) Mémoires historiques, tome 11, page 120. Lettres 
particulières , tome v. 

(a) Lettres particulières, tome v, pages 270 , 388 
et suiv. 



ïQO CONSIDERATIONS 

pies et qu'il exiloit même très-facilement, il 
avoit soin de les acheter en plusieurs occa- 
sions. Ses lettres prouvent qu'il suivit tou- 
jours cette méthode de Mazarin qui luiavoit 
été conseillée par le prudent Gourville (1). 

C'est ainsi qu'en maltraitant les jansénistes 
Louis xiv ménageoit les jésuites, long-temps 
même avant que sa conscience alarmée et son 
esprit en déclin l'eussent mis sous leur joug. 
Je ferai ici une remarque : on se figure à tort 
que ces moines ne durent qu'à leurs cabales 
le crédit dont ils jouirent dans le cours entier 
de ce long règne. Mes recherches, au contraire, 
m'ont persuadé qu'ils ne furent pas plus ac- 
tifs à s'insinuer et à se maintenir à la cour, 
que la cour ne fut elle même jalouse de se les 
attacher; et ce n'est pas seulement pour les 
services qu'ils rendoient dans l'intérieur de 
]a France ; c'est sur-tout pour ceux qu'ils 
pouvoient rendre au-dehors. Dès long-temps 
cette société formoit en Europe une sorte de 
puissance , dont la politique autrichienne 
s'étoit rendu le zèle très-utile. Il me semble 
que depuis la paix des Pyrénées, la France 
s'en étoit fait une alliée contre l'Autriche 

(i) Lettre à Colbert, 1672, tome v, page 49^. Mé- 
moires de Gourville. 



SUR LOUIS XIV. I()ï 

elle-même. Le cardinal de Richelieu s'étoit 
déjà aidé des jésuites. On sait que son servi- 
teur le plus dévoué , le secrétaire d'Etat des 
Noyers, étoit jésuite laïque. Il paroît que 
Mazarin avoit négligé ou même écarté les 
bons Pères; mais en revanche Fouquet les 
rechercha > et on prétendoit qu'ils avoient 
reçu de lui beaucoup d'argent (i). Dans les 
vues qu'on avoit alors sur divers Etats espa- 
gnols , aucun secours ne pouvoit être plus 
utile. En Angleterre ils disposoient du parti 
catholique encore nombreux. Ils dominoient 
à Madrid, mais sur-tout à Vienne; et lors- 
qu'on voit tout ce que Louis xiv obtint de 
l'Empereur pendant dix ans, on croit vo- 
lontiers qu'il tiroit parti de leur crédit qui 
pouvoit ou servir ou nuire beaucoup. Les 
égards qu'il avoit pour eux paroissent dans 
plusieurs lettres, ainsi que îe désir constant 
de les mettre dans ses intérêts (2). 

En exemple de son habileté à gouverner, je J 
ne cite point la conduite tenue avec les pro- 
testans. Cet art funeste d'une persécution 



(1) Lettre de Guy-Patin. 

(2) Voyez tome vi, sous le n° 3 , parmi les Pièces his- 
toriques, une liste des confesseurs jésuites, avec îa note 
qui la précède 7 et dans le même lome la notice n° 7. 



1Q± CONSIDERATIONS 

sourde et graduelle qui prépara leur ruine* 
cet art n'étoitpas le sien. Un historien véri- 
dique et pénétrant a dévoilé les manœuvres 
qui produisirent en lui le changement dont 
j'ai déjà parlé, et l'amenèrent des principes et 
des procédés les plus tolérans, aux vexations 
et aux violences d'une tyrannie fanatique* 
Rhu Hères montre comment par des flatteries 
on le convainquit, non-seulement qu'il étoit 
de sa gloire de forcer tous ses sujets à penser 
et à prier comme lui , mais encore que sa 
puissance achèveroit facilement une telle en- 
treprise ; comment ensuite ori lui persuada 
par de faux rapports que l'oeuvre sainte étant 
presqu'entièrement consommée, il ne restoit 
qu'à y mettre la dernière main, par quelques 
mesures énergiques et par une loi qui ne lais- 
sât plus d'espoir aux opiniâtres. La collection 
de ses écrits complète cette histoire, et prouve 
en plus d'un endroit que Louis xiv repoussa 
long -temps l'idée de violenter les con- 
sciences (i).Sans doute avoir été mal informé, 
avoir ignoré les maux qu'il faisoit, n'est pour 



( i) Voyez Mémoires historiques , tome i , et dans les 
Pièces historiques formant l'addition aux œuvres i 
tome "Vi , celle qui concerne les proteslans , n° 4 > avec 
l'avertissement de l'éditeur. 



SUR LOUIS XIV. tgî 

un prince qui prétendoit tout gouverner et 
tout voir, qu'une excuse dont il eût rougi 
lui-même. Mais s'il en paroît plus foible, il 
en devient aussi moins odieux; et apparem- 
ment en pareil cas il ne nous désavoueroit 
point de disculper son cœur aux dépens de 
son génie. 

XXIX. 

C'est donc principalement l'art de régner 
sur les hommes qui l'entouroient, que pos- 
séda Louis xiv. Pour le gouvernement de 
l'Etat, je vois en lui plus de volontés que de 
conceptions, plus de caractère que de science. 
Ce sont ces volontés fermes, c'est la constante 
énergie de cecaractère qu'il faut étudier, non 
dans leurs effets , mais dans leur source. Il me 
semble qu'il ne les puisoit pas dans une con- 
viction éclairée et réfléchie de la sagesse de 
ses vues; car s'il étoit ainsi, ce seroit surtout 
ce qu'il auroit décidé par lui-même qu'il vou- 
droitle plus fortement; au contraire, je le vois 
déployer le même nerf pour des résolutions 
qu'on sait avoir été prises de pure confiance. 
Tout son ressort porte donc sur un autre 
point d'appui : c'est le sentiment intime et 
profond des droits illimités du monarque. Il 
veut parce qu'il est maître, et il persiste à 

«12UV. HE LOUIS XIV. TOME I, S 



194 CONSIDERATIONS 

vouloir parce qu'il a voulu une fois. On n'a 
pas une idée complète de cette manière d'être. 
Les devoirs moraux et religieux étoient les 
seuls qu'il reconnût; quand il parle des obli- 
gations du prince, il les considère quant au 
prince seul , et sans supposer qu'il en résulte 
aucun droit pour ceux qui lui sont soumis: 
point de loi positive par laquelle il se crut 
lié; quand il y déféroit, c'étoit seulement 
parce qu'il ne croyoit pas devoir la changer. 
Si les individus souffroient de lui peu d'injus- 
tices et de violences, il en falloit rendre grâces 
à son bon naturel et non à ses principes. 
Nombre de traits sont cités, qui marquent en 
lui l'opinion la plus outrée de son pouvoir. 
On rapporte qu'il louoit souvent le gouver- 
nement oriental; qu'à un orateur qui avoit 
distingué le Roi de l'Etat, il répondit , YEtat^ 
c'est moi. On prétend qu'il témoignait volon- 
tiers son admiration pour le ministère de 
Richelieu, et que ce nom fut pour les pa- 
ïens du cardinal un titre de faveur. Tl a été 
remarqué que tout corps populaire et même 
délibérant lui portoit ombrage et lui déplaisoif; 
que toute république lui parut une enne- 
mie, (i); que l'éligibilité des places lui étant 

(i) Louis xiv n'aiinoit pas et méprisoit les repu- 



SUR LOUIS XIV. igS 

insupportable, il l'abolit autant qu'il le put , 
même dans les ordres religieux. Mais on n'a 
rien cité, rien observé, rien lu , qui peigne 
l'étrange extension qu'il donnoit à la royauté, 
telle qu'elle se montre en divers passages de ses 
Mémoires historiques. En voici deux d'autant . 
plus remarquables que dans l'un il s'élève 
sagement contre l'abus du pouvoir royal , et 
que dans l'autre il repousse avec non moins 
de raison les prétentions mal fondées que 
le clergé lui opposoit (1). 

a Tout ce qui se trouve dans nos Etats , de 

bliques. C'était chez lui une sorte de préjugé d'enfance 
qui s'accrut ensuite avec son orgueil. Avant la mort du 
cardinal , on lui présentait à signer une décision néga- 
tive contre je ne sais quelle répétition pécuniaire des 
Génois ; il rejeta le papier en disant : ce Que le cardinal 
» fasse ce qu'il voudra ; je ne puis me résoudre à refuser 
» dix mille écus à une république». On peut appeler 
cela de la générosité; mais il seroit difficile de dire pour- 
quoi il est beau de payer ce qu'on ne doit pas, à des ré- 
publicains plutôt qu'à une tête couronnée. Xercès ap- 
paremment ne mettait pas son point d'honneur à faire 
de mauvaises affaires avec Corinthe et Athènes qui l'ap- 
peloient le grand Roi. Avec de pareilles idées, on con- 
çoit le dépit de Louis xiv contre les Hollandais, lorsqu'il 
vit ces marchands qu'il méprisoit, essayer de l'arrêter 
dans ses conquêtes. 

(i) Mémoires historiques, tome u , pages g 3 et lai. 



jg6 CONSIDÉRATIONS 

» quelque nature qu'il soit, nous appartient 
» à même titre et nous doit être également 
» cher. Les deniers qui sont dans notre cas- 
» sette, ceux qui demeurent entre les mains 
ï> de nos trésoriers, et ceux que nous laissons 
2> dans le commerce de nos peuples, doivent 
» être par nous également ménagés ». 

Et plus loin : ce Vous devez donc être per- 
so suadé que les rois sont seigneurs absolus 7 
» et ont naturellement la disposition pleine 
7) et libre de tous les biens qui sont possédés , 
» aussi bien par les gens d'église que par les 
)) séculiers, pour en user en tout comme de 
» sages économes, &c... ». 

Dans un tel système, restoit-il en France 
un seul propriétaire ? la terre et ses fruits , les 
habitations de l'homme , les meubles à son 
usage, le trésor de l'avare et le faste du pro- 
digue, tontes les valeurs et tous leurs signes 
n'avoient donc qu'un seul maître; les hommes 
même lui appartenoient, puisqu'ils ne pou- 
voient vivre que Sous son bon plaisir. Ainsi 
Louis xiv se représentoit la parfaite monar- 
chie. Il seroit assez embarrassant de décider 
quelle est la plus chimérique de cette idée de 
la propriété de tous les biens réunis sur une 
tête ou de celle du partage égal de tous les 
biens. Le despotisme et la loi agraire sont de 



SUR LOUIS XIV. 197 

niveau ; les extrêmes se louchent en ce cas , 
comme en bien d'autres. 

XXX. 

Maintenant demandera- 1- on encore si^ 
Louis xiv gouverna par lui-même et jusqu'à 
quel point il fut gouverné? Quoiqu'il semble 
que ces questions aient leur réponse dans les 
remarques précédentes , j'en ajouterai quel- 
ques autres qui touchent de plus près la diffi- 
culté. 

Prend- on ces mots , gouverner par soi , dans 
leur sens le plus étendu, ils emportent l'idée 
de penser par soi ; et si très-peu d'hommes ont 
cet avantage, il y a, proportion gardée, en- 
core moins de princes qui en jouissent. En- 
tend-on par là un roi qui régit toutes les par- 
ties du corps politique, aussi bien dans l'en- 
semble que dans le détail , qui règne comme 
ont gouverné les grands ministres, qui" ne 
cède en rien aux Richelieu , aux Mazarin , 
aux Fleuri ? J'avoue que je cherche en vain 
ce roi là dans les temps modernes : Henri iv 
môme ne l'est pas; et Frédéric seul a de nos I 
jours offert ce phénomène. Louis xiv en est ! 
fort loin. Il n'eut point de premier ministre; 
mais tel de ses ministres acquit une prépon- 
dérance excessive. Un seul ne fut point chargé» 



igS CONSIDÉRATIONS 

de tout , mais Louis ne sut pas toujours res- 
treindre chacun d'eux à son emploi. Il en 
vînt d'ailleurs à ne prendre d'avis que des mi- 
nistres, ce qui menoit à n'avoir d'avis que le 
leur, et par conséquent à n'en point avoir. 
Observez que ce qui le conduisit là, fut cette 
qualité même qui faisoit illusion au public 
comme à lui : son application, son assiduité 
au travail. Préférant la besogne qu'il enten- 
doit le mieux et qui lui coûtoit le moins , on 
le vit trop souvent ne s'en fier qu'à soi des 
choses qu'il devoit leur laisser faire, tandis 
qu'il leur abandon noit des décisions que lui 
seul auroit dû prendre. Enfin , si par lui-même 
il administra beaucoup, il s'en faut beaucoup 
qu'il ait autant gouverné. C'est assez dire qu'il 
y eut peu d'époques où il ne fût au moins 
dirigé. Il a voit commencé par faire tout le 
bien qu'imaginoit Colbert ; ensuite il fit tout 
le mal dont s'avisa Louvois. Il n'y eut plus 
de marine dès que Colbert et Seignelai ne 
furent plus là pour l'entretenir. Quand son 
conseil vint à manquer d'hommes de ce mé- 
rite, il parut gouverner plus directement, 
mais peut-être parce que ceux qui agissoient 
sur lui étoient moins en évidence (i). 

(i) Voyez la lettre de M. de Grimoard à l'éditeur , 



SUR LOUIS XIV. 199 

Une idée se présente à moi en agitant cetle 
question; c'est qu'elle choqueroit étrange- 
ment Louis xiv. Il n'eut jamais le moindre 
doute que tout ne se fît par lui; on le voit par 
vingt endroits de ses écrits. S'il reconnoît 
avoir fait des fautes pour s'être laissé aller 
nonchalamment aux avis des autres (1), ce 
sont des cas d'exception dont l'aveu ne montre 
que mieux combien il se croyoit sûr du con- 
traire dans tous les autres (2). Il seroit d'ail- 
leurs bien naturel qu'il s'étonnât de nos doutes, 
puisque la plupart de ses contemporains n'en 
seroient guère moins scandalisés que lui. Sui- 
vant l'opinion commune , un prince gou- 
verné l'est par un premier ministre, par des 
favoris ou par des femmes. Or Louis xiv 
avoit évité ce triple joug. Comme Alexandre, il 
accordoit à sa mère beaucoup d'égards et nulle 
autorité. A l'égard des autres femmes , voici 
une singularité de son caractère. Jamais elles 
n'eurent moins de pouvoir sur lui que dans 

dans l'avertissement qui est à la tête des Mémoires mili- 
taires, tome ni. 

(1) Réflexions sur le métier de roi , tome 11, page 456. 

(2) Aussi écrivoit-il en 1704: « Expliquez-lui que je 
y) décide de toutes choses par moi-même, et que personne 
» n'oseroit me supposer des faits contraires à la vérité ». 
Tome vi , page i56. 



200 CONSIDÉRATIONS 

le temps où il s'en oecupoit Je plus. Elles trou- 
vèrent dans le jeune monarque assez de de- 
sirs, mais point de foiblesse. Leur crédit se 
bornoit à faire du tort ou du bien à quelques 
particuliers ; il restoit nul pour les affaires 
publiques. Leurs intrigues ne passoient pas la 
porte du conseil. On remarque , à la "vérité, 
que celui qui avoit su maîtriser de jeunes et 
•voluptueuses maîtresses, céda ensuite à l'em- 
pire d'une femme vieille et sévère ; mais le 
sexe étoit pour bien peu dans cet ascendant 
utile ou nuisible de madame de Maintenon. 
Les motifs de sa confiance pour elle et ceux: 
de sa réserve envers les autres femmes, n'a- 
voient rien de contraire. L'une et l'autre l'ho- 
norent également. 

Aussi doit- on se garder de le confondre 
avec les princes foibies : il les méprisoit et il 
en avoit le droit ; mais je dirai ce qui l'en dis- 
linguoit éminemment. C'est que lorsqu'on le 
gouvernoit, ce ne pou voit être que dans le 
sens de sa propre passion. Ses conseillers lui 
faisoient bien faire ce qui leur convenoit ; 
mais il falloit l'y disposer par des motifs tirés 
de lui-même, de ses penchans ou de ses pré- 
jugés. Ce n'étoit pas sa personne qui jouoit à 
leur fantaisie le rôle de monarque ; mais sa 
volonté souvent s'exerçoit pour leur profit 



SUR LOUIS XIV. 20ï 

et par leurs vues particulières. Il ne faisoit 
alors que ce qu'il vouioit; mais il vouloit ce 
qu'on lui faisoit vouloir. Son exemple montre 
qu'être maître et gouverner, sont pour un 
prince deux choses très-différentes. 

XXX T. 

C'est ainsi que j'ai considéré Louis xtv 
comme chef d'une nation et d'un gouverne- 
ment, comme régnant sur une cour brillante, 
comme politique , comme guerrier , enfin 
comme personnage public. Qu'on ne me de- 
mande point de présenter ses qualités., ses 
défauts, son caractère d'homme privé. D'abord 
ces deux sortes de personnes peuvent-elles se 
distinguer en lui ? il est permis d'en douter. 
Dans ses paroles et dans ses écrits, on sent 
toujours la présence et comme le poids du 
diadème. On ne trouve de lui presque aucune 
lettre qu'on puisse appeler familière, point de 
billets, même à ses maîtresses; rien d'intime 
ni d'amical. Il est toujours en évidence, tou- 
jours maître , toujours roi, et c'est par là peut- 
être qu'il s'acquitta mieux qu'un autre de 
son emploi. Comment d'ailleurs apprécier la 
moralité privée d'un prince, si ce n'est par 
les anecdotes? Et j'ai dit combien tout con- 



201 CONSIDERATIONS 

court à rendre incertain leur esprit et leur 
sens véritable. 

Au surplus, ceux qui voudroient tenter 
cette recherche, tireront beaucoup de lumières 
de notre collection. Mais voici une remar- 
que qui doit leur être toujours présente, et 
sans laquelle leur sagacité même ne servira 
qu'à les égarer : c'est que si les écrits de 
Louis xiv jettent un jour nouveau sur son 
histoire , la connoissance de cette histoire est 
nécessaire pour l'intelligence parfaite de ses 
écrits. La chronologie sur-tout en doit être 
le flambeau. Combien se méprendroit , par 
exemple, celui qui lisant les Mémoires histo- 
riques oublieroit la date de leur rédaction ! 
Ce n'est pas Louis, surnommé le Grand, qui 
s'y représente; c'est Louis aspirant à l'être, 
ou du moins à le paroître. Son caractère, si 
conséquent qu'il fût, se développa graduelle- 
ment. Dix ans de règne l'avoient animé , mais 
non encore enivré. Composés plus tard , ses 
Mémoires seroient d'un autre style. Ceux de 
ses trente dernières années auroient pris la 
teinte sombre de la dévotion , du malheur et 
de l'orgueil contrarié; et apparemment ce fut 
une raison pour qu'il ne les écrivît pas. A la 
vérité, l'époque où commenceroit cette con- 
tinuation, étoit celle où une foule de poètes 



SUR LOUIS XIV. 203 

et d'orateurs l'offroient à l'univers comme le 
modèle incomparable des princes ; mais à cette 
époque, Louis n'auroit déjà plus osé se donner 
pour modèle à son fils. 

XXXII. 

Rassemblés ici sur un même point , ses 
écrits divers fou missent le moyen d'appliquer 
cette méthode aux différentes parties de son 
caractère. Je voudrois qu'on étudiât ainsi , 
suivant l'ordre des temps , sa passion la plus 
constante. On suivroit les progrès , on feroit 
comme l'histoire de cet orgueil , également 
avide de domination et de renommée, qui fut 
si long- temps décoré du nom d'amour de la 
gloire. 

En effet, se contempler soi-même incessam- t 
ment, et se croire observé par le monde entier, 
c'étoit l'état habituel de son ame $ c'est la clé 
de ses actions, l'esprit de ses discours et de 
ses écrits. Il eut tout le bon et tout le mauvais 
de cette manière d'être : plus instruit, il en 
eût tempéré l'excès. Mazarin avoit pressenti 
ce trait distinctif, dès le temps où personne 
ne leconnoissoit. Dans ces lettres de l'an 1659 
où, avec une éloquence aussi forte que simple 
et insinuante, il dissuadoit le jeune Roi de 



204 CONSIDÉRATIONS 

l'attachement mal entendu qu'il avoit pris 
! pour sa nièce, les argumens qu'il fait le plus 
valoir sont sa réputation, et ce qui se dit de 
lui àla cour, à la ville, dans les pays étrangers. 
Douze ans après, on voit Louis xiv préoc- 
cupé de la même idée; on le voit dans ses 
% lettres à Lou vois répéter à toute occasion , ces 
mots , afin qu'on n'ait rien à me reprocher.... 
Ses Mémoires historiques et militaires, et sur- 
tout sa singul ière conversation devant Lille ( 1 ), 
respirent la sollicitude perpétuelle où le tenoit 
la voix publique, et ce qu'on appelle vulgai- 
rement le qu'en dira-t-on. Cette vanité, qui 
depuis parut démesurée, ne semble en 1661 
qu'un orgueil naissant et comme dans l'en- 
fance. La première partie des Mémoires histo- 
riques n'offre pas ces effusions et ces saillies 
trop naïves de l'amour-propre qui étonnent 
dans laseconde. Louis, né timide, put encore 
être jugé modeste par ceux qui ne savoient 
pas que la timidité tient plus à la défiance 
qu'on a des autres, et la modestie à la défiance 
de soi-même. Mais bientôt son mérite se déve- 
loppa; des succès le couronnèrent ; son cœur 
se gonfla. Le penchant devint ensuite passion; 
et la passion même une fois assouvie dégé- 

(1) Mémoires historiques, tome n, page 421. 



SUR LOUIS XIV. î205 

néra en foiblesse, en délicatesse puérile, en 
irritabilité funeste ! Quoique fier, il laissa 
percer des mou vemens d'envie; quoique doux 
et calme, il se montra dur et violent. 

Parallèlement avec ces progrès de l'or- 
gueil , il faudroit décrire ceux de la flatterie. 
Lisez les vers de Benserade et de Molière 
composés pour les fêtes magnifiques de Ver- 
sailles depuis 1660 jusqu'en 1664, vous y 
trouvez des louanges ingénieusement détour- 
nées, assaisonnées d'enjouement et d'une sorte 
de galanterie libre et familière , rien qui res- 
semble ni au faste des prologues ou plutôt des 
apothéoses de Quinaut, ni à ces adulations 
déclamatoires qui remplirent tous les discours 
publics et tous les livres , depuis la paix de 
Nimègue. C'est à cette époque, en effet, qu'il 
fut appelé Grand; et si l'on en croit Hénaut , 
par les étrangers mêmes. A la vérité il ne les 
cite point ; et par malheur il est certain qu'une 
autre étrangère, la Postérité, a retiré à 
Louis xiv un titre que les contemporains ne 
peuvent guère que prêtera un prince. 

Mais les orateurs et les poètes ne sont pas 
les plus habiles flatteurs. Un courtisan en dit 
plus qu'eux sans parler, par son attitude admi- 
rative , par des actions bizarres ou folles. Tels 
étoient les Lauzun et les la Feuillade. Ce 



206 CONSIDÉRATIONS 

dernier court en poste à Madrid pour se battre 
contre un homme qui avoit mai parlé du Roi. 
C'étoit une imitation de ce la Châtaigneraie 
qui, pour faire sa cour à François premier , 
avoit fait fondre douze balles d'or qu'il desti- 
noit,disoit-il, à casser la tête de Charles-Quint. 
Ces deux fanfarons ne touchèrent pas leurs 
prétendus adversaires; mais ils atteignirent 
le cœur où ils visoient, celui de leur prince. 
Ainsi qu'un bon courtisan , le ministre le 
moins complimenteur , le plus renfrogné 
caressera la vanité du maître en déférant à 
son jugement , en lui exagérant sa puissance 
et ses d roits , en l'occupant de projets gigantes- 
ques. LaFeuillade flattoit mieux queQuiuaut- 
et Louvois mieux encore que la Feuilîade. 

Il y eut pendant quelque temps desTurenne, 
des Bellefonds , qui pou voient écrire au Roi 
avec franchise; et l'on trouvera, non sans 
plaisir, dans cette collection, leurs lettres 
d'un style mâle qui honore Louis xiv autant 
qu'eux. Mais lafiatterie gagna jusqu'aux com- 
munications particulières. Public ou confi- 
dentiel , le langage fut le même : on s'exprima 
de vive voix comme avec la plume ; on loua 
de front et en face. Un encens plus exquis se 
faisoit distinguer; mais toute espèce d'encens 
étoit accueilli. Français ou autres, tous rivale- 



SUR LOUIS XIV. 207 

soient d'adulation; et quand le duc de Buc- 
kingham écrit à Louis xiv, il égale ses plus 
humbles serviteurs en étalage d'admiration et 
de dévouement (1). 

De-là cet abus du mot gloire qui en déna- 
tura le sens aux yeux du jeune Monarque. 
Comme on intituloit toutes les thèses pour la 
gloire de Dieu, on prétendit ne point faire un 
pas, n'avoir pas une pensée qui ne fût pour 
la gloire du Roi. Chose nouvelle ! exemple 
unique ! la gloire est le seul motif qu'on 
allègue dans un manifeste de guerre (2). Cette 
gloire, dit Montesquieu , c'est l'orgueil -> mais 

(1) Buckingham écrivant à Louis xiv, en 167 1 , lui 
dit au sujet de l'alliance avec l'Angleterre : « Je consi- 
» dère cette affaire comme la seule qui peut agrandir la 
y) renommée de V. M. Si nous entrons ici dans des liai- 
» sons qui nous sont offertes tous les jours, V. M. perdra 
» la plus belle occasion du monde pour exercer les ta- 
» lens que Dieu lui a donnés, et qui sont capables de lui 
» faire égaler du moins tous ceux qui l'ont précédé dans 
3) les histoires ». 

Ces adulations n'éloient pas seulement basses, elles 
étoient ridicules, en ce qu'il pressoit Louis pour une 
chose qui étoit déjà faite , et qu'il flattoit un prince qui 
s etoit moqué de lui. 

Voyez la réponse à cette lettre de Buckingham , 
tome v, page 474* 

(2) Celle de 1672, contre la Hollande, 



20$ CONSIDÉRATIONS 

cet orgueil est une passion et non un droit. 
Louis xiv lui-même disoit familièrement et à 
tout propos, ma gloire , comme ses courtisans 
disoient mon honneur. 

On a beau pallier son foible pour la flatterie. 
"Voltaire prétend qu'il ignora les inscriptions 
idolâtres et menteuses mises au pied de ses 
statues ; apologie peu solide. Comment croire 
que la bassesse qui les inventoit, eût négligé 
d'en faire sa cour ? Voltaire l'excuse en- 
core par l'exemple des hyperboles flatteuses 
adressées par Horace et par Virgile au se- 
cond des Césars. Mais leurs vers qu'inspiroit 
le genre de leurs poésies et l'imitation des 
Grecs plutôt que l'esprit d'adulation , ne peu- 
vent se comparer à ces scènes lyriques , 
chantées en présence du Roi, et ce qui paroît 
incroyable, chantées par Louis lui-même, 
avec l'accent de la passion et les larmes de 
l'attendrissement : on est forcé d'avouer qu'il 
aima ces fruits éphémères de la fausse gloire, 
plus qu'il ne convenoit à son bon sens; et que 
cette manie l'emportoit au - delà des bien- 
séances, si bien observées par lui en toute 
autre chose. 

Il est des hommages que certaines positions 
veulent qu'on accueille. On conçoit qu'un 
homme supérieur paroisse se plaire au concert 



SUR LOUIS XIV. 209 

d'éloges qui se perpétue autour de lui, et qu'il 
encourage l'enthousiasme éloquent ou insi- 
pide qui l'exalte jusqu'aux nues : la politique 
le veut; son ambition seule en jouit. Les flat- 
teurs le servent en accoutumant le vulgaire 
à le voir sous de plus hautes proportions. 
Mais loin de partager l'illusion commune, il 
ne craindra point d'être homme avec qui- 
conque est digne de juger quel homme il est. 
Alexandre n'exige point des Grecs les adora- 
tions qu'il souffre des Barbares ; et ce n'est 
pas pour Aristote qu'il veut être fils de Ju- 
piter. 

Mais quant à Louis xiv, si jamais il fit de 
la flatterie un instrument politique, on peut 
dire qu'il s'étoit blessé de sa propre épée. 
Cette hauteur gigantesque qu'on lui prêtoit , 
il parut la prendre pour sa grandeur natu- 
relle ; il n'ea diminuoit rien , et à plus forte 
raison eût -il trouvé mauvais qu'on osât en 
rabattre. Aussi ne fut-il permis de parler de 
lui que d'une seule manière , si bien que lui* 
même n'en parloit pas autrement. Ses mono- 
logues ont des traits qui semblent tirés de ses 
panégyriques; passages qu'on nesauroit attri- 
buer à la plume de son rédacteur, puisqu'on 
les trouve également multipliés dans les écrits 
olographes comme dans les autres. Quelque 

»SUV. DE LOUIS XIV. TOStX J. O 



2IO CONSIDÉRATIONS 

illusion enfin qu'il eut su faire à son siècle, il 
est certain que celle qu'il se fit à lui-même, 
étoit plus grande encore et plus extraordi- 
naire. 

XXXIII. 

Telles sont les considérations que font 
naître les écrits de Louis xiv, rapprochés de 
son histoire. On s'attendroit vainement à les 
voir ici résumées pour en former une appré- 
ciation complète. Qu'on ne demande point 
s'il fut plus sage qu'imprudent, plus ambitieux 
que courageux, plus glorieux que fier; s'il 
eut plus de défauts que de qualités , si les unes 
firent plus de bien que les autres ne nuisirent. 
Les élémens de ces sortes d'équations ne sont 
pas tous rassemblés ici, puisqu'en effet j'y 
sors peu de l'espace que comprennent ses 
Mémoires; mais mon travail fût-il complet, 
j'éviterois ces calculs épineux. Tout le monde 
convient que Louis xiv avoit été trop vanté 
'et trop déprimé : c'est assez pour moi d'échap- 
per à ces deux excès , par le simple énoncé 
de mes remarques, que je déduis sans m'in- 
quiéterdes conséquences, plus occupé encore 
d'être vrai que d'être impartial. 

Je sais que des recherches trop nouvelles 
indisposent certains esprits qui réservent 



SUR LOUIS XIV. 2it 

pour elles leur censure la plus sévère, comme 
pour des paradoxes indiscrets ; mais il est 
d'autres personnes qui savent gré à un au- 
teur d'entrer dans un chemin glissant et peu 
battu. Le vrai public se compose moins des 
premiers juges que des seconds ; je me flatte 
donc que mes erreurs ne feront point de tort 
aux vérités que j'établis. 

Ce qu'on avouera, j'espère, après la lecture 
de cette collection, c'est que Louis xiv et son 
règne sont imparfaitement connus, et que 
leur histoire reste à faire. On le verroit encore 
mieux par l'examen des jugemens qui en ont 
été portés par d'habiles écrivains, si les dis- 
cussions plus longues que difficiles qu'il exi- 
geroit ne sortoient de mon plan. 

XXXIV. 

En effet, pour ne parler que des fausses 
analogies qu'on a prétendu trouver entre ce 
prince et quelques autres anciens ou mo- 
dernes , quel parallèle étrange que celui de 
l'annaliste Hénaut! Il compare Louis xiv à 
Auguste. Il trouve une ressemblance frap- 
pante entre la guerre des Tabourets, les Bar- 
ricades, la Fronde, toutes les tracasseries de 
la Régence, et ces guerres sanglantes , ces pros- 



212 CONSIDERATIONS 

criptions de l'atroce Triumvirat qui prépa- 
rèrent la domination d'Octave. Il parle de 
V ardeur de gloire du Romain qui n'agissoit en 
tout que par intérêt. Quoique ce souverain 
du monde fût aussi simple que pas un de ses 
concitoyens, il lui trouve le même air de 
grandeur et de magnificence qu'à Louis xrv. 
11 ne voit aucune différence entre celui-ci, 
toujours poussé à la guerre par son orgueil 
et par cette fureur de s'agrandir, que Plutarque 
appelle V infirmité naturelle des Princes, et 
Auguste qui n'avoit fait de guerre que pour 
sa sûreté, et qui trouvoit son empire trop 
vaste. La modération et la modestie de l'un 
compensent-elles le défaut de cette bonté et de 
cette droiture qui distinguoient l'autre! Et 
qu'avoit de commun la lubricité honteuse 
d'Auguste avec les amours toujours décens 
de Louis xiv ! Il ne manquoit à cette compa- 
raison mal entendue, que de mettre le sage, 
mais rude et illettré Colbert , plus utile 
qu'agréable à Louis xiv, à côté de Mécène, 
élégant et efféminé favori, fait pour donner 
des leçons de goût a Horace, comme il eu 
donna d'humanité à Octave. 

Il faut convenir que Voltaire n'a guère 
mieux rencontré dans ses rapprochement 
entre Louis xiv et Henri iv. Ce n'e^t pas un. 



SUR LOUIS XIV. 2l3 

parallèle, mais plutôt tin contraste trop désa- 
vantageux pour l'un de ses deux héros. Tout 
son art ne peut le dissimuler; en vain con- 
clut-il par ces mots : Henri iv fut un très grand 
homme ; mais le siècle de Louis xiv étoit un 
très-grand siècle.On sent que, renversée, cette 
phrase seroit plus vraie ; car sans doute Vol- 
taire ne prétend pas, avec tant de rhéteurs, 
que les regards du Monarque eussent enfanté 
tous ces grands taiens qui fleurirent sous son 
règne, ce II n'est point de souverain qui puisse 
» contribuer à l'avènement d'une époque 
» aussi brillante (i) ». C'est une vérité recon- 
nue par un témoin qui n'est pas suspect, par 
nn Roi , le plus digne juge des hommes et des 
rois, par le grand Frédéric. 

Je rie connois point le p'arallèle qu'avoitfait 
l'ingénieux Steèle entre Louis xiv et le Czar 
Pierre ï; mais quelques similitudes spécieuses 
qu'il eût su trouver entr'eux, Pierre enten- 
dant cette comparaison , ne vit que ce qui le 
distinguoit du vieux monarque français : Ce- 
■pendant , interrompit-il , fai soumis mon 
clergé , et il obéit au sien, 
* Pour qu'un parallèle ne fût pas un vain 

(1) Correspondance du roi de Prusse avec Voltaire „ 
tome ii , page 1 6 1 , édition de Kell , in-8°. 



2l4 CONSIDÉRATIONS 

jeu d'esprit et devînt utile à l'histoire , il 
faudroit qu'il nous montrât ce qu'ont été et 
ce qu'ont fait des hommes d'un caractère dif- 
férent en de semblables conjonctures, ou des 
hommes d'un même génie en des circons- 
tances différentes. En général, c'est aux diffé- 
rences qu'on devroit s'attacher dans ces rap- 
prochemens. C'est de cette manière et non 
autrement, que je hasarder ois de comparer 
Louis xiv avec son contemporain Charles n, 
roi d'Angleterre. 

Tous deux étoient devenus rois presque au 
même instant; et cet instant étoit également 
favorable pour l'un et pour l'autre, sous plu- 
sieurs rapports. Les Anglais, aussi bien que 
les Français , étoient enchantés de leur jeune 
souverain, et impatiens d'obéir à une autorité 
nouvelle. Les ministres haïs et utiles qui 
devancèrent Louis , Richelieu et Mazarin , 
n'avoient pas mieux préparé sa grandeur, que 
l'usurpateur plein de génie remplacé par 
Charles n, n'a voit facilité sa domination. Les 
deux princes virent leur enfance errante , 
poursuivie et accablée de besoins. L'avantage 
pourtant étoit du côté de Charles, éprouva 
par de plus longues et de plus terribles dis- 
grâces. Egalement entêtés l'un et l'autre du 
pouvoir arbitraire , Charles l'eût atteint 



SUR LOUIS XIV. 2l5 

comme Louis, s'il eut eu les qualités que 
vouloit sa situation. En effet, pour devenir 
maître et aussi absolu que Cromwel , il ne lui 
manqua que de gouverner de la même ma- 
nière, avec économie et dans l'intérêt de ses 
peuples. Louis, au contraire, n'imita de Ri- | 
cheiieu et deMazarin que ce qu'ils eurent de 
meilleur. Charles avoit bien plus d'esprit 
que Louis xiv; et les ministres de France 
même étoient, sous ce rapport, inférieurs aux 
ministres anglais. Les Louvois et les Colbert 
n'auroient paru que des hommes d'affaires 
auprès des Buckingham et des Shaflesbury , 
écrivains et orateurs, pleins de talens et de 
savoir. Mais la justesse, les bonnes intentions 
et l'unité de vues sont le véritable esprit 
applicable au gouvernement ; et il manquoit 
alors aux Anglais par la seule faute de Charles, 
tandis que le mérite de Louis en avoit com- 
muniqué tous les avantages aux Français. On 
peut observer, comme une singularité, que 
chacun de ces deux princes se fut trouvé 
très-bien, d'avoir un peu plus de ce que l'autre 
avoit de trop. Plus de simplicité, de culture 
et de souplesse d'esprit, Louis eut moins 
donné prise aux déceptions des ministres et 
des flatteurs, n'eût point provoqué la haine 
de l'Europe, et encouru le blâme de la pos- 



<2l6 CONSIDÉRATIONS 

térité. Plus de fierté, Charles n'eût pas fait 
consister toute sa politique à tromper et men- 
dier, n'eût point vendu son pays et l'Europe 
entière, eût trouvé dans l'estime générale les 
moyens de bonheur et de puissance que lui ra- 
vit sa dégradation volontaire. Transportez-les 
tous deux, tels qu'ils furent, dans la position 
et dans le pays l'un de l'autre; les foiblesses 
et les vices de Charles eussent fait plus de 
tort à l'Etat et moins à lui-même : les qualités 
de Louis n'eussent pas compensé aussi heu- 
reusement ses défauts , et auroient produit 
tout- à- la- fois moins de bien et moins de mal. 
La différence entre eux paroîtroit plus grande, 
en mesure de celle qui existoit entre leurs 
nations. 

XXXV. 

Je terminerai par une dernière réflexion. 
De tous les jugemens ou tableaux du caractère 
de Louis xiv, tracés par divers écrivains, la 
plupart sont aussi peu satisfaisans que les pa- 
rallèles qu'on en fait (1). La cause en est, je 

(1) Il faut peut-être en distinguer un, celui qu'on 
trouve dans l'Essai sur les éloges de M. Thomas. 11 con- 
tient des traits excellens. Mais par malheur leur force 
*st émoussée par beaucoup trop de traits foibles et 



SUR LOUIS XIV. 217 

crois, semblable; et de même que la recherche 
des différences est, à mon sens, la méthode 
de comparaison la plus lumineuse, je me 
figure que dans ces jugemens une méthode 
analogue nous guideroit mieux. Il me semble, 
par exemple, que la difficulté si grande de 
bien dire ce que furent des hommes tels que 
Louis xiv, diminue quand on se borne à ex- 
primer ce qu'ils n'étoient pas. 

Ainsi je me bornerois à prononcer que ce 
Monarque ne fut ni un grand homme , ni 
même un héros. 

Point de grand homme sans des lumières 
supérieures ; et Louis n'en eut que de très- 
bornées : sans un esprit étendu et pénétrant; 
Louis manquoit d'idées générales, sans les- 
quelles on ne voit que des parties et des sur- 
faces: il n'étoit pas moins privé de cette atten- 
tion nerveuse et agissante qui fait la saga- 
cité, et que ne remplace point le simple tra- 
vail , si patient et si assidu qu'on le sup- 



vagues qu'il donnoit à l'ambition académique de son 
style. Il n'est point d'ailleurs assez rempli de l'histoire. 
Il généralise certains coups de pinceau qui ne s'ap- 
pliquent bien qu'à certaines époques. Il paroit même 
n'avoir point connu des sources essentielles, telles que 
le» Mémoires de Saint-Simon et de Duclos. 



21 8 CONSIDERATIONS 

pose; point de grand homme sans un discer- 
nement sûr des hommes, amis ou ennemis; 
et il fut aveugle dans son mépris pour le 
prince d'Orange comme dans son entête- 
ment pour de mauvais ministres: il ne sut 
guère deviner que des courtisans plus faux 
qu'habiles. 

Des moyens foibles, des agens douteux, des 
événemens contraires n'empêcheront pas un 
grand homme de faire des prodiges. Les suc- 
cès de Louis xiv furent toujours au-dessous 
de ses moyens, de ses instrumens, de ses cir- 
constances. 

Dans la prospérité , son orgueil monta 
jusqu'au vice et descendit jusqu'au ridicule. 
Dans les revers, sa prétendue magnanimité 
donna l'idée de la résistance des niasses, plu- 
tôt que de l'énergie des élans: l'opiniâtreté 
des puissances liguées faisoit sa constance ; 
elles ne lui laissoient pas le choix de per- 
sévérer ou de céder 3 et si en 1708 il ne signa 
pas une paix très-honteuse, ce fut parce que 
ses ennemis ne vouloient point de paix. Je ne 
saurois l'admirer du refus de détrôner lui- 
même son petit-fils : on n'est pas un grand 
homme pour avoir repoussé le dernier op- 
probre. 

L'homme vraiment grand réunit en lui 



SUR LOUIS XIV. 319 

les plus précieuses des vertus morales, et par 
une suite d'actions qu'elles seules ont inspi- 
rées , il rend à son pays et à l'humanité d'écla- 
tans services qui n'ont pas seulement des 
fruits passagers, mais qui laissent dans l'ave- 
nir des traces profondes, et le font bénir 
par les générations renaissantes. Les vertu3 
de Louis xrv, comme prince, n'étoient pas 
d'un ordre supérieur. On peut lui accorder de 
bonnes qualités, mais non de la vertu. Le 
malheur des règnes qui suivirent le sien fut 
en partie son ouvrage, et il n'influa guère 
sur la postérité que pour sa ruine. 

Quant au héros, on avouera qu'il doit pos- 
séder au plus haut degré les talens militaires 
et les vertus du guerrier; et c'est assez juger 
que Louis xiv n'eut rien d'héroïque. Catinat 
disoit que son héros seroit celui qui joueroit 
aux quilles au sortir d'une bataille. Tels au- 
roient été Miltiade, Epaminonclas, Phocion, 
Fabricius, Paul-Emile, Henri iv,Turenne 
et Catinat lui-même. Mais combien la fausse 
grandeur de Louis xiv est opposée à cet hé- 
roïsme véritable ! 

Les rois, dit Montaigne, sont bien loin au- 
dessous de nous, s'ils ne sont bien loin au- 
dessus. Cet axiome rabaisse beaucoup , et 
trop peut-être celui qui fait le sujet de ces 



220 CONSIDÉRATIONS SUR LOUIS XIV. 

réflexions. Mais si , au contraire , sans être ni 
un grand homme, ni un héros, on peut encore 
être un grand roi, Louis xiv le fut. 



ŒUVRES 

DE 

LOUIS XIV. 

PREMIÈRE PARTIE, 
MÉMOIRES 

HISTORIQUES ET POLITIQUES; 



PREMIÈRE PARTIE 



flltf V. DE LOUIS XIV. TOME I. 



Les titres indicatifs de chaque article de ces Mémoires ne 
sont pas dans les manuscrits originaux ; mais comme les 
matières y ont souvent peu de liaison entr'elles , l'éditeur 
a cru que ces titres en rendroient la distinction et la lecture 
plus faciles. 



MEMOIRES HISTORIQUES 

ET INSTRUCTIONS 

DE LOUIS XIV, 

POUR LE DAUPHIN, SON FILS. 

PREMIÈRE PARTIE. 



LIVRE PREMIER. 

ANNÉE l66l. 

J\-loN fils, beaucoup de raisons, et toutes 
fort importantes , m'ont fait résoudre à vous 
laisser, avec assez de travail pour moi parmi 
mes occupations les plus grandes, ces mé- 
moires de mon règne et de mes principales 
actions. Je n'ai jamais cru que les rois sen- 
tant, comme ils font, en eux-mêmes, toutes 
les affections et toutes les tendresses pater- 
nelles , fussent dispensés de l'obligation com- 
mune et naturelle aux pères, qui est d'instruire 
leurs enfans par l'exemple et par le conseil. 
Au contraire , il m'a semblé qu'en ce haut rang 
où nous sommes, vous et moi, un devoir pu- 



4 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

blic se joignoit au devoir particulier , et qu'en- 
fui tous les respects qu'on nous rend , toute 
l'abondance et tout l'éclat qui nous environ- 
nent , n'étant que des récompenses attachées 
par le ciel même au soin qu'il nous confie des 
peuples et des Etats, ce soin n'est pas assez 
grand s'il ne passe au-delà de nous , en nous 
faisant communiquer toutes nos lumières à 
celui qui doit régner après nous. 

J'ai même espéré que dans ce dessein je 
pourrois vous être aussi utile , et par consé- 
quent à mes sujets, que le sauroit être per- 
sonne du monde. Car ceux qui auront plus 
de talens et plus d'expérience que moi , n'au- 
ront pas régné et régné en France, et je ne 
crains pas de vous dire que plus la place est 
élevée , plus elle a d'objets qu'on ne peut ni 
voir ni connoître qu'en l'occupant. 

J'ai considéré d'ailleurs ce que j'ai si souvent 
éprouvé moi-même , la foule de ceux qui 
s empresseront autour de vous, chacun avec 
son propre dessein, la peine que vous aurez 
à y trouver des avis sincères ; l'entière assu- 
rance que vous pourrez prendre en ceux d'un 
père qui n'aura eu d'intérêt que le vôtre , ni 
de passion que celle de votre grandeur. Je me 
sens aussi quelquefois flatté de cette pensée, 
que si les occupations , les plaisirs et le com- 
! ' 



ANNÉE l66l. 5 

merce du monde , comme il n'arrive que trop 
souvent , vous déroboient quelques jours à 
celui des livres et des histoires , le seul cepen- 
dant où les jeunes princes trouvent mille vé- 
rités sans nul mélange de flatterie , la lecture 
de ces mémoires pourroit suppléer en quelque 
sorte à toutes les autres lectures, conservant 
toujours son goût et sa distinction pour vous , 
par l'amitié et par le respect que vous conser- 
veriez pour moi. 

J'ai fait enfin quelque réflexion , à la con- 
dition en cela dure et rigoureuse des rois, qui 
doivent, pour ainsi dire, un compte public 
de toutes leurs actions à tout l'univers et à 
tous les siècles , et ne peuvent néanmoins le 
rendre à qui que ce soit dans le temps même , 
sans découvrir le secret de leur conduite , et 
manquer à leurs plus grands intérêts. 

Et ne doutant pas que les choses assez grandes 
et assez considérables où j'ai eu part, soit au- 
dedans , soit au-dehors de mon royaume , 
n'exercent un jour diversement le génie et la 
passion des écrivains , je ne serai pas fâché 
que vous ayez ici de quoi redresser l'histoire 
si elle vient à s'écarter et à se méprendre , faute 
d'avoir bien pénétré mesprojetset leurs motifs. 
Je vous les expliquerai sans déguisement , aux 
endroits même où mes bonnes intentions 



6 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

n'auront pas été heureuses : persuadé qu'il es* 
d'un petit esprit , et qui se trompe ordinaire- 
ment, de vouloir ne s'être jamais trompé, et 
que ceux qui ont assez de mérite pour réussir 
le plus souvent, trouvent quelque magnani- 
mité à reconnoître leurs fautes. 

Je ne sais si je dois mettre au nombre des 
miennes de n'avoir pas pris d'abord moi-même 
la conduite de mon Etat. J'ai tâché, si c'en est 
une , de la bien réparer par les suites ; et je 
puis hardiment vous assurer que ce ne fut 
jamais un effet , ni de négligence ni de mol- 
lesse. Dès l'enfance même , le seul nom des 
rois fainéans et de maires du palais , me faisoit 
peine quand on le prononçoit en ma pré- 
sence (i). 

Mais il faut se représenter l'état des choses; 
des agitations terribles par tout le royaume 
avant et après ma majorité ; une guerre étran- 
gère où ces troubles domestiques avoient fait 
perdre à la France mille avantages; un prince 
de mon sang et d'un très- grand nom à la tête 
des ennemis; beaucoup de cabales dans l'Etat ; 
les parlemens encore en possession et en goût 

(i) Je l'ai ouï dire à M. de Paris, Hardouin de Péré- 
fixe , précepteur de Louis xiv , et depuis archevêque de 
Paris. ( Cette note est de M. PelUsson. ) 



ANNÉE l66l. 7 

d'une autorité usurpée; dans ma cour, très- 
peu de fidélité sans intérêt , et par-là mes su- 
jets en apparence les plus soumis , autant à 
charge et autant à redouter pour moi que les 
plus rebelles ; un ministre rétabli malgré tant 
de factions , très-habile , très-adroit , qui m'ai- 
rnoit et que j'aimois, qui m'avoit rendu de 
grands services , mais dont les pensées et les 
manières étoient naturellement très-différentes 
des miennes > que je ne pouvois toutefois con- 
tredire ni décréditer sans exciter peut-être de 
nouveau contre lui , par cette image quoique 
fausse de disgrâce , les mêmes orages qu'on 
avoit eu tant de peine à calmer ; moi-même , 
assez jeune encore, majeur à la vérité de la 
majorité des rois , que les lois de l'Etat ont 
avancée pour éviter de plus grands maux , 
mais non pas de celle où les simples particu- 
liers commencent à gouverner librement leurs 
affaires; qui ne connoissois entièrement que 
la grandeur du fardeau sans avoir pu jus- 
qu'alors connoître mes propres forces; préfé- 
rant sans doute dans mon cœur , à toutes 
choses et à la vie même , une haute réputa- 
tion si je pouvois l'acquérir ; mais compre- 
nant en même temps que mes premières dé- 
marches , ou en jetteroient les fonderaens , ou 
m'en feroient perdre pour jamais jusqu'à l'es- 



a MÉMOIRES HISTORIQUES, 

pérance , et qui me trouvois de cette sorte 
pressé et retardé presque également dans mon 
dessein par un seul et même désir de gloire, 
je ne laissois pas cependant de m'exercer et de 
m'éprouver en secret et sans confident , raison- 
nantseuletenmoi-mèmesurtouslesévénemens 
qui se présentaient ; plein d'espérance et de joie 
quand je découvrois quelquefois que mes pre- 
mières pensées étoient les mêmes où s'arrê- 
toient à la fin les gens habiles et consommés , 
et persuadé au fond que je n'avois point été 
mis et conservé sur le trône avec une aussi 
grande passion de bien faire, sans en devoir 
trouver les moyens. 

ETAT DE LA FRANCE EN l66l. 

Enfin quelques années s'étant écoulées de 
cette sorte, la paix générale, mon mariage, 
la mort de M. le cardinal Mazarin(i), m'obli- 
gèrent à ne pas différer davantage ce que je 
souhaitois et que je craignois tout ensemble 
depuis si long-temps. 

Je commençai donc à jeter les yeux sur 
toutes les diverses parties de l'Etat , et non; 

(1) Le traité des Pyrénées ayoit été signé le 7 décembre 
4659 ; le cardinal étdit mort le g mars 1661 , au château 
de Vincennes* 



ANNÉE l66l. 9 

pas des yeux indifférens , mais des yeux de 
maître , sensiblement touché de n'en voir pas 
une qui ne m'invitât et ne me pressât d'y 
porter la main ; mais observant avec soin ce 
que le temps et la disposition des choses me 
pou voient permettre. 

Le désordre régnoit par- tout , ma cour en 
général étoit encore assez éloignée des senti- 
mens où j'espère que vous la trouverez. Les 
gens de qualité, accoutumés aux négociations 
continuelles avec un ministre qui n'y avoit pas 
d'aversion, et à qui elles avoient été quelque* 
fois nécessaires , se faisoient toujours un droit 
imaginaire sur tout ce qui étoit à leur bien- 
séance. Nul gouverneur de place que l'on 
n'eût peine à gouverner ; nulle demande qui 
ne fût mêlée d'un reproche du passé , ou d'un 
mécontentement à venir que l'on vouloit laisser 
entrevoir et craindre; les grâces exigées et arra- 
chées plutôt qu'attendues , et tirées à consé- 
quence de l'un à l'autre , n'obligeoient plus à 
vrai dire personne; bonnes seulement désormais 
à maltraiter ceux à qui on voudroit les refuser. 

Les Finances qui donnent le mouvement et 
l'action à tout ce grand corps de la monarchie, 
étoient entièrement épuisées , et à tel point 
qu'à peine y voyoit-on de ressource; plusieurs 
des dépenses les plus nécessaires et les plus 



20 MEMOIRES HISTORIQUES, 

privilégiées de ma maison et de ma propre 
personne, ou retardées contre toute bien- 
séance , ou soutenues par le seul crédit , dont 
les suites étoient à charge. L'abondance pa- 
roissoit en même temps chez les gens d'affai- 
res, qui d'un côté couvroient toutes leurs 
malversations par toute sorte d'artifice , et 
les découvroient de l'autre par un luxe in- 
solent et audacieux , comme s'ils eussent ap- 
préhendé de me les laisser ignorer. 

L'Eglise , sans compter ses maux ordinaires , 
après de longues disputes sur des matières de 
l'école , dont on avouoit que la connoissance 
n'étoit nécessaire à personne pour le salut , 
les différens s'augmentant chaque jour avec 
la chaleur et l'opiniâtreté des esprits, et se 
mêlant même incessamment de nouveaux in- 
térêts humains , étoit enfin ouvertement me- 
nacée d'un schisme par des gens d'autant plus 
dangereux qu'ils pouvoient être très-utiles ; 
d'un grand mérite , s'ils en eussent été moins 
persuadés. Il ne s'agissoit plus seulement de 
quelques docteurs particuliers et cachés , mais 
d'évêques établis dans leur siège , capables 
d'entraîner la multitude après eux , de beau- 
coup de réputation , d'une piété digne en effet 
d'être révérée tant qu'elle seroit suivie de 
soumission aux sentimens de l'église, de dou- 



ANNÉE i66l M 

cetir, de modération et de charité. Le cardinal 
de R.etz , archevêque de Paris , que des raisons 
d'Etat très-connues m'empêchoient de souffrir 
alors, ou par inclination ou par intérêt , favo- 
risoit toute cette secte naissante et en étoit 
favorisé (i). 

Le moindre défaut dans l'ordre de la No- 
blesse étoit de se trouver mêlée d'un nombre 
infini d'usurpateurs , sans aucun titre ou avec 
titre acquis à prix d'argent sans aucun service. 
La tyrannie qu'elle exerçoit en quelques-unes 
de mes provinces sur ses vassaux ou sur ses 
voisins , ne pouvoit plus être soufferte ni 



( i ) Il s'agit de la formule de foi dressée en février 1 66 1 , 
par l'assemblée du clergé , concernant les cinq Propositions 
condamnées par le pape , comme étant de l'évéque flamand 
Jansenius , mais que les Jansénistes soutenoient ne se 
point trouver dans ses livres. Plusieurs évêques refu- 
sèrent de signer ce formulaire. Le cardinal de Retz , qui 
depuis l'année 1 654 étoit hors de France, s'étoit lié avec les 
Jansénistes , et par le moyen de ses vicaires généraux et des 
curés de Paris , excitoit cette petite guerre théologique , 
pour* se faire valoir et obtenir de la Cour la permission de 
rentrer en France à des conditions plus avantageuses ; 
mais, peu de temps après, il fit son traité et donna sa 
démission de l'archevêché de Paris. On sait que les que- 
relles du Jansénisme , et même l'incident , durèrent encore 
très-long-temps. 



12 MEMOIRES HISTORIQUES, 

réprimée que par des exemples de sévérité et 
de rigueur. 

La fureur des Duels, un peu modérée depuis 
l'exacte observation des derniers règlemens 
sur quoi je m'étois toujours rendu inflexible, 
montroit déjà par la guérison déjà avancée 
d'un mal si invétéré , qu'il n'y en avoit point 
où il fallut désespérer du remède. 

La Justice , à qui il appartenoit de réformer 
tout le reste , me paroissoit elle-même la plus 
difficile à réformer : une infinité de choses y 
contribuoient ; les charges remplies par le ha- 
sard et par l'argent, plutôt que par le choix 
et par le mérite ; peu d'expérience en une par- 
tie des juges , moins de savoir ; les ordonnances 
de mes prédécesseurs sur l'âge et le service, 
éludées presque par-tout; la chicane établie 
par une possession de plusieurs siècles, fertile 
en inventions contre les meilleures lois , et 
enfin ce qui la produit principalement, j'en- 
tends ce peuple excessif aimant les procès et 
les cultivant comme son propre héritage , sans 
autre application que d'en augmenter et la 
durée et le nombre. Mon conseil même, au 
lieu de régler les autres juridictions, ne les 
dérégloit que trop souvent par une quantité 
étrange d'arrêts contraires , tous également 
donnés sous mon nom et comme par moi- 



ANNÉE l66l. l3 

même, ce qui rendoit le désordre beaucoup 
plus honteux. 

Tous ces maux ensemble , ou leurs suites 
et leurs effets, retomboient principalement sur 
le bas peuple , chargé d'ailleurs d'impositions, 
et pressé de la misère en plusieurs endroits, 
incommodé en d'autres de sa propre oisiveté 
depuis la paix , et ayant sur-tout besoin d'être 
soulagé et occupé. 



l b 



pi 



Parmi tant de difficultés dont quelques-unes 
se présentoient comme insurmontables, trois 
considérations me donnoient courage. 

La première , qu'en ces sortes de choses il 
n'est pas au pouvoir des rois , parce qu'ils sont 
hommes et qu'ils ont affaire à des hommes, 
d'atteindre toute la perfection qu'ils se pro- 
posent, trop éloignée de notre foibîesse; mais 
que cette impossibilité est une mauvaise raison 
de ne pas faire ce que l'on peut, et cet éloi* 
gnementde ne se pas avancer toujours; ce qui 
ne peut être sans utilité et sans gloire. 

La seconde, qu'en toutes les entreprises justes 
et légitimes , le temps , l'action même , le se* 
cours du ciel, ouvrent d'ordinaire mil le voies, et 
découvrent mille facilités qu'on n'attendoitpas. 

La dernière enfin , qu'il sembloit lui-même 
me promettre ce secours , en disposant toute 
chose au même dessein qu'il m'inspiroit. 



l4 MEMOIRES HISTORIQUES, 

RELATIONS EXTÉRIEURES. 

Tout étoit calme en tout lieu ; ni mouve- 
ment ni apparence de mouvement clans le 
royaume qui pût m'interrompre ou s'opposer 
à mes projets ; la paix étoit établie avec mes 
voisins ; vraisemblablement pour aussi long- 
temps que je le voudrais moi-même , par les 
dispositions où ils se trouvoient. 

L'Espagne ne pouvoit se remettre si promp- 
tement de ses grandes pertes: elle étoit non- 
seulement sans finances , mais sans crédit , 
incapable d'aucun grand effort en matière 
d'argent ni d'hommes, occupée par la guerre 
de Portugal qu'il m'étoit aisé de lui rendre 
plus difficile (i) , et que la plupart des grands 
du royaume étoient soupçonnés de ne vouloir 
pas finir. Leur roi (2) étoit vieux , d'une santé 
douteuse ; il n'avoit qu'un seul fils en bas âge 
et assez infirme , lui et son ministre don Louis 
(de Haro) appréhendoient la guerre, et elle 
n'étoitpas en effet de leur intérêt, ni par l'état 
de la nation , ni par celui de la maison royale. 

Je ne voyois rien à craindre de I'Empereur , 
choisi seulement parce qu'il étoit de la maison 

(1) Voyez la note ci-après , page 62. 

(2) Philippe iv , roi d'Espagne , mort en i665. 



ANNÉE ].66l. l5 

d'Autriche (1) , lié en mille sortes par une ca- 
pitulation avec les Etats de l'Empire , peu porté 
de lui-même à rien entreprendre, et dont les 
résolutions suivroient apparemment le génie 
plutôt que l'âge ou la dignité (2). Les électeurs 
qui lui avoient principalement imposé des 
conditions si dures, ne pouvant presque dou- 
ter de son ressentiment , vivoient dans une 
continuelle défiance avec lui ; une partie des 
autres princes de l'Empire étoient dans mes 
intérêts. 

La Suède n'en pouvoit avoir de véritables 
ni de durables qu'avec moi : elle venoit dç 
perdre un grand prince (3) , et c'étoit assez 

(1) C'étoit Léopold 1 , élu en i658 et mort en 1705. 

(2) Le manuscrit original offre en cet endroit une note 
de Pellisson , qui avoit été omise dans nos deux copies ; la 
voici : « Le roi a mieux mis cet endroit ; je n'ai pu bien rete- 
» nir les termes précis , et puis avoir oublié d'autres clioses 
» ailleurs ». On trouve la raison de l'omission dans une des 
notices de ces manuscrits , que nous avons insérée dans 
l'avertissement, et où l'on voit qu'il y a un cahier double 
de cette partie des mémoires ; en sorte que la note ne se 
trouvoitpas dans celle quia été préférée par l'abbé Sallier. 

(3) Charles x, plus communément appelé Charles- 
Gustave. Il étoit de la maisJh. Palatine , et neveu de Gus- 
tave-Adolphe par sa mère ; il avoit été appelé au trône de 
Suède en 1 654 9 après l'abdication de Christine. Prince 
d'une ambition au moins égale à sou courage, et qui , 



16 MÉMOIRES HISTORIQUES; 

pour elle de se maintenir dans ses conquêtes 
durant l'enfance de son nouveau roi (1). Le 
Danemarck affoiblipar une guerre précédente 
avec elle, où il avoit été près de succomber, 
ne pensoit plus qu'à la paix et au repos. 

L'Angleterre respiroit à peine de ses maux 
passés, et ne cherchoit qu'à affermir le gou- 
vernement sous un roi nouvellement rétabli ^ 
porté d'ailleurs d'inclination pour laFrance (2). 

Toute la politique des Hollandais, et de 
ceux qui les gouvernoient , n'avoit alors pour 
but que deux choses : entretenir leur com- 
merce et abaisser la maison d'Orange ; la 
moindre guerre leur nuisoit à l'un et à l'autre, 
et leur principal support étoit en mon amitié. 

Le Pape (3) seul en Italie , par un reste de 

après des conquêtes rapides et sanglantes en Pologne et 
en Danemarck, n'avoit rendu la paix à sa nation, que pour 
tenter d'y établir le pouvoir arbitraire sur les ruines de 
l'ancienne constitution: il mourut le 1 3 février 1660, âgé 
de trente-huit ans. 

(1) Charles xi , fils du précédent , réussit dans le projet 
que la mort de son père avoit interrompu. Il mourut 
en 1697. 

(2) Charles Stuart , dit Charles 11 , étoit remonté sur le 
trône au mois de mai de l'année 1660. 

(3) Alexandre vu ( Chigi). Le cardinal Mazarin s'étoit 
long-temps opposé à son élection. 



ANNÉE l66l. 17 

son ancienne inimitié avec le cardinal Mozarin, 
conservoit assez de mauvaise volonté pour les 
Français, mais elle n'alloit qu'à me .rendre 
difficile ce qui dépendroit de lui, et qui m'étoit 
au fond peu considérable. Les Etats ses voi- 
sins n'auroient pas suivi ses desseins , s'il en 
avoit formé contre moi. La Savoie gouvernée 
par ma tante (1), m'étoit très-favorable. Venise, 
engagée dans la guerre avec les Turcs, entrete- 
noit mon alliance , et espéroit plus de mon 
secours que de celui des autres princes chré- 
tiens. Le grand-duc s'allioit de nouveau avec 
moi , par le mariage de son fils avec une prin- 
cesse de mon sang (2). Ces potentats enfin et 
tous les autres d'Italie , dont une partie m'étoit 
amis et alliés , comme Parme , Modène et Man- 
toue, étoient trop foibles séparément pour me 
faire peine , et ni crainte ni espérance ne les 
obligeoit à se lier contre moi (3). 

(1) Christine de France, seconde fille de Henri iv, 
femme de Victor- Amédée , duc de Savoie , morte en 1 663. 

(2) Marguerite-Louise , fille de Gaston d'Orléans , frère 
de Louis xin , avoit épousé le grand -duc de Toscane, 
Côme de Médicis. 

(3) L'un des cahiers du manuscrit original offre ici ce 
passage , omis dans nos deux copies : « Je pouvois même 
» profiter de ce qui sembloit un désavantage. On ne me 
•» connoissoit pas encore dans le monde ; mais aussi on me 

MîUV. DE LOUIS XIV. TOME Z. 2 



l8 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

C'eût été sans doute mal jouir d'une si par- 
faite tranquillité , que l'on rencontreroil quel- 
quefois à peine en plusieurs siècles, que de ne 
lapas employer au seul usage qui me la pou- 
voit faire estimer , pendant que mon âge et 
le plaisir d'être à la tête de mes armées , m'au- 
roient fait souhaiter un peu plus d'affaires au- 
dehors. 

Comme la principale espérance de ces ré- 
formations étoit en ma propre volonté , leur 
premier fondement étoit de rendre ma volonlé 
bien absolue , par une conduite qui imprimât 
la soumission et le respect, rendant exacte- 
ment la justice à qui je la devois; mais quant 
aux grâces, les faisant librement et sans con- 
trainte à qui il me plaisoit , quand il me plai- 
roit : pourvu que la suite de mes actions fît 
connoître que pour ne rendre raison à per- 
sonne, je ne me gouvernois pas moins par la 
raison, et que dans mon sentiment , le sou- 
venir des services , favoriser et élever le mérite , 
faire du bien , en un mot , ne devoit pas seu- 
lement être la plus grande occupation , mais 
le plus grand plaisir d'un prince. 

» portoit moins d'envie qu'on n'a fait depuis ; on observoû 
» moins ma conduite , et on pensoit moins à traverser 
» mes desseins. » Cette omission s'explique comme la pré- 
cédente. 



) 



ANNÉE lG6l. ÎQ 

Deux choses m'ëtoientnécessairessans doute: 
un grand travail de ma part , un grand choix V J/ , (5 
des personnes qui pourroient le seconder et le 
soulager. 

AMOUR DU TRAVAIL. 

Quant au travail , mon fils, il se pourra faire 
que vous commenciez à lire ces mémoires en 
un âge où l'on a bien plus accoutumé de le 
craindre que de l'aimer ; trop content d'être 
échappé à la sujétion des précepteurs et des 
maîtres, et de n'avoir plus ni heure réglée ni 
application longue et certaine. Ici je ne vous 
dirai pas seulement que c'est toutefois par-1^ 
que l'on règne , pour cela qu'on règne ; et 
qu'il y a de l'ingratitude et de l'audace à l'égard 
de Dieu , de l'injustice et de la tyrannie à l'égard 
des hommes , de vouloir l'un sans l'autre ; 
que ces conditions de la royauté qui pourront 
quelquefois vous sembler rudes et lâcheuses 
en une si grande place , vous paroîtroient 
douces et aisées, s'il étoit question d'y par- 
venir. 

Il y a quelque chose déplus , mon fils , et je 
souhaite que votre propre expérience ne vous 
lapprenne jamais: rien ne vous seroit plus la- 
borieux qu'une grande oisiveté , si vous aviez 
le malheur d'y tomber; dégoûté premièrement 






20 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

des affaires , puis des plaisirs, puis d'elle-même , 
et cherchant par-tout inutilement ce qui ne 
se trouve point , c'est-à-dire , la douceur du 
repos et du loisir , sans quelque fatigue et quel- 
que occupation qui précède. 

Je m'imposai pour loi de travailler réguliè- 
rement deux fois par jour, et deux ou trois 
heures chaque fois avec diverses personnes, 
sans compter les heures que je passois seul en 
particulier, ni le temps que je pourrois don- 
ner extraordinairement aux affaires extraor- 
dinaires s'il en survenoit; n'y ayant pas un 
moment où il ne fût permis de m'en parler , 
pour peu qu'elles fussent pressées ; à la ré- 
serve des ministres étrangers qui trouvent quel- 
quefois dans la familiarité qu'on leur permet, 
de trop favorables conjonctures , soit pour ob- 
tenir , soit pour pénétrer , et que l'on ne doit 
guère écouter sans y être préparé. 

Je ne puis vous dire quel fruit je recueillis 
aussi-tôt après de cette résolution. Je me sentis 
comme élever l'esprit et le courage, je me 
trouvai tout autre , je découvris en moi ce que 
je n'y connoissois pas, et je me reprochai avec 
joie de l'avoir si long-temps ignoré. Cette pre- 
mière timidité que le jugement donne tou- 
jours, et qui me faisoit peine , sur-tout quand 
il faiioit parler un peu long-temps et en pu- 



ANNÉE l66l. 21 

blie , se dissipa en moins de rien. Il me sembla 
seulement alors que j'étois roi, et ne pour 
l'être. J'éprouvai enfin une douceur difficile 
à exprimer , et que vous ne connoîtrez point 
vous-même qu'en la goûtant comme moi. 

Car il ne faut pas vous imaginer, mon fils, 
que les affaires d'Etat soient comme ces en- 
droits épineux et obscurs des sciences qui vous 
auront peut-être fatigué , où l'esprit tâche de 
s'élever avec effort au-dessus de lui-même, le 
plus souvent pour ne rien faire , et dont l'inu- 
tilité , du moins apparente, nous rebute autant 
que la difficulté. 

La fonction des rois consiste principalement 
à laisser agir le bon sens, qui agit toujours ^ 
naturellement sans peine. Ce qui nous occupe 
est quelquefois moins difficile que ce qui nous 
amuseroit seulement. L'utilité suit toujours un 
roi; quelqu'éclairéset quel qu'habiles que soient 
ses ministres, il ne porte point lui-même la 
main à l'ouvrage sans qu'il y paroisse. Le suc- 
cès qui plaît en toutes les choses du monde , 
jusqu'aux moindres , charme en celle-ci comme 
en la plus grande de toutes , et nulle satisfac- 
tion n'est égale à celle de remarquer chaque 
jourqueiqueprogrèsàdesentreprisesglorieuses 
et hautes , et à la félicité des peuples dont on 
a soi-même formé le plan et le dessein. 



%2 MEMOIRES HISTORIQUES, 

Tout ce qui est le plus nécessaire à ce tra- 
vail est en même temps agréable ; car , c'est 
en un mot , mon fils , avoir les yeux ouverts 
sur toute la terre; apprendre incessamment 
les nouvelles de toutes les provinces et de tou tes 
les nations, le secret de toutes les cours, l'hu- 
meur et le foible de tous les princes et de tous 
les ministres étrangers , être informé d'un 
nombre infini de choses qu'on croit que nous 
ignorons; voir autour de nous-mêmes ce qu'on 
nous cache avec le plus de soin; découvrir les 
vues les plus éloignées de nos propres courti- 
sans; leurs intérêts les plus obscurs qui vien- 
nent à nous par des intérêts contraires, et je 
ne sais enfin quel autre plaisir nous ne quit- 
terions pas pour celui-là , si la seule curiosité 
nous le donnoit. 

Je me suis arrêté sur cet endroit important 
au-delà de ce que j'avois résolu , et beaucoup 
plus pour vous que pour moi ; car en même 
temps que je vous montre ces facilités et ces 
douceurs , aux soins les plus grands de la 
royauté , je n'ignore pas que je diminue d'au- 
tant l'unique , ou presque l'unique mérite que 
je puis espérer au inonde. 

Mais votre honneur, mon fils , m'est en 
cela plus cher que le mien ; et s'il arrive que 
Dieu vous appelle à gouverner avant que vous 



ANNÉE l66l. a3 

ayez pris encore cet esprit d'application et 
d'affaires dont je vous parle , la moindre dé- 
férence que vous puissiez rendre aux avis d'un 
père à qui j'ose dire que vous devez beaucoup 
en toutes sortes , est de faire d'abord et du- 
rant quelque temps, même avec contrainte, 
même avec dégoût , pour l'amour de moi qui 
vous en conjure , ce que vous ferez toute voir» 
vie pour l'amour de vous-même , si vous avez 
une fois commencé. 

PREMIÈRES DISPOSITIONS. 

Je commandai aux quatre secrétaires d'Etat 
de ne plus rien signer du tout(i) sans m'en 

(1) Nous donnerons ici la liste des différens ministres 
de Louis xiv, depuis l'époque où commencent ses Mé- 
moires ; elle sera utile pour toute la suite de cette col- 
lection. 

Chanceliers, 

Pierre Séguier, chancelier, duc de Villemor. Il avoit 
quitté les sceaux en i65o , et les avoit repris l'année sui- 
vante. Mort en 1672 , à quatre-vingt-quatre ans. 

Etienne d'Aligre , chancelier en 1672 , mort en 1677. 

Michel le Tellier ( celui dont il s'agit ici ) , secrétaire 
d'Etat de la guerre jusqu'en 1666, chancelier en 1677 , 
mort en i685. 

Louis Boucherat , chancelier , succéda au précédent : 
mort en 160,9» 



hf\ MÉMOIRES HISTORIQUES, 

parler; au surintendant de même, et qu'il ne 
se fît rien aux finances sans être enregistré dans 

Louis Phelippeaux , comte de Pontchartrain , suc- 
céda au précédent dans la place de chancelier ; la quitta 
volontairement en 1714» 

Daniel - François Voisin , chancelier en 1714 » mort 
en 1717, remplacé par l'illustre d'Aguesseau. 

Secrétaires d'Etat et Contrôleurs généraux. 

Henri-Auguste de Loménie, comte de Brienne. Il avoit 
le département des affaires étrangères depuis la minorité 
de Louis xiv. Mort en 1666. Son fils Henri-Louis lui suc' 
céda , mais pour peu de temps. Il fut remplacé par : 

Hugues , marquis de Lionne , qui eut ce département 
jusqu'à sa mort, arrivée en 1671. 

Jean-Baptiste Colbert , né en 1619, n'avoit alors que 
le titre d'intendant des finances, et quoiqu'il n'entrât 
point au conseil , n'en travailloit pas moins seul , tous les 
jours , avec le roi. Contrôleur général en 1664 , mort 
en i683. 

Jean-Baptiste Colbert , marquis de Seignelay , fils du 
précédent , secrétaire d'Etat de la Marine , mort en 1690. 

Simon-Arnauld de Pomponne , secrétaire d'Etat des 
affaires étrangères en 1671 , renvoyé en 1679 , conserva 
le droit d'entrer au conseil , où il fut rappelé ( quoiqu'en 
ait dit Voltaire, ) dans les dernières années de sa vie. Mort 
en 1699. 

Charles Colbert de Croissi , frère du grand Colbert , 
secrétaire d'Etat des affaires étrangères en 1679, après 
plusieurs ambassades importantes. Mort en 1696. 



ANNÉE l66l. 25 

un livre qui devoit me demeurer , avec un 
extrait très -abrège, où je pusse voir à tout 

Jean-Baptiste Colbert , marquis de Torci, fils du pré- 
cédent , lui succéda dans son ministère. Mort en 1746. 

François-Michel le Tellier, marquis de Louvois , se- 
crétaire d'Etat de la guerre en 1666, mort en 1691. 

Louis-François le Tellier , marquis de Barbèzieux, 
fils du précédent , mort à trente-trois ans , en 1701. 

Claude le Peletier , fut appelé de la place de Prévôt 
des marchands pour succéder à Colbert dans celle de 
contrôleur général. 

Louis Phelippeaux , marquis de la Vrillière , mort 
en 1681. 

Jérôme Phelippeaux , comte de Pontchartrain , fils 
du chancelier ci-dessus nommé , reçut sa démission à la 
mort de Louis xiv. 

( On sait que ces secrétaires d'Etat avoient le départe- 
ment de la maison du roi , auquel appartenoient plusieurs 
branches de la police générale. ) 

Michel Chamillart , contrôleur général en 1699, se- 
crétaire d'Etat de la guerre en 1701 , se démit en 170g. 
Mort en 1721. 

Daniel Voisin , celui qui a été ci-dessus nommé , et qui 
eut en 1709 le département de la guerre, qu'il garda 
même étant chancelier. 

Nicolas Desmarêts , contrôleur général en 1708 , mort 
en 1721. 

Il faut ajouter à cette liste Nicolas Fouquet , marquis 
de Belle-Ile , qui, depuis i653, étoit surintendant des 
finances. On trouvera plus loin des détails sur ce célèbre 
et malheureux ministre. 



E6 MEMOIRES HISTORIQUES, 

moment , d'un conp-d'œil , l'état des fonds et 
des dépenses faites ou à faire. 

Le chancelier eut un pareil ordre, c'est-à-dire, 
de ne rien sceller que par mon commande- 
ment, hors les seules lettres de justice, qu'on 
nomme ainsi, parce queceseroit une injustice 
que de les refuser , étant nécessaires pour la 
forme plutôt que pour le fonds des choses ; et 
je laissai alors dans ce nombre les offices et les 
rémissions pour les cas manifestement gra- 
ciables, quoique j'aie depuis changé d'avis sur 
ce sujet , comme je vous le dirai en son lieu. 
Je fis connoître qu'en quelque nature d'af- 
faires que ce fût , il falloit me demander direc- 
tement ce qui n'étoit que grâce , et je donnai 
à tous mes sujets sans distinction, la liberté de 
s'adresser à moi à toute heure , de vive voix 
et par placeîs (i). 

Les placets furent d'abord en un très-grand 
nombre , qui ne me rebuta pas cependant. Le 
désordre où on avoit mis mes affaires en pro- 
duisoit beaucoup; la nouveauté et les espé- 
rances, ou vaines, ou injustes, n'en attiroient 

(i) On voit dans les Mémoires de Saint - Simon , que 
cette grande facilité due à la première ferveur du roi r 
diminua beaucoup par la suite , quand il vint à sentir les 
ennuis de la royauté plus que ses plaisirs. Voyez aussi la 
seconde partie des Mémoires de Louis x*Y > ci-après. 



ANNÉE l66l. 27 

pas moins. On m'en donnoit une grande quan- 
tité sur des procès, que je ne devoisni ne pou- 
vois tirer à tous momens des juridictions or- 
dinaires, pour les faire juger devant moi. Mais 
dans ces choses mêmes qui paroissoient si inu- 
tiles , je découvrois de grandes utilités. Je 
m'instruisois par-là en détail de l'état de mes 
peuples ; ils voyoient que je pensois à eux , 
et rien ne me gagnoit tant leur cœur. L'op- 
pression pouvoit m'être représentée de telle 
sorte aux juridictions ordinaires , que je trou- 
vois à propos de m'en faire informer davan- 
tage, pour y pourvoir extraurdinairement au 
besoin. Un exemple ou deux ce cette nature 
empêchoient mille maux semblables, et les 
plaintes, même injustes et fausses, retenoient 
mes officiers de donner lieu à de plus justes et 
de plus véritables. , 

CHOIX DES MINISTRES (0- 

Quant aux personnes qui dévoient seconder 
mon travail, je résolus sur toutes choses de 

(1) C'est à cet article que commence le fragment publié 
par M. de Montagnac. Pour peu qu'on le compare avec 
cette édition, on reconhoîtraque ce n'étoit qu'un brouillon 
très-incorrect. Cela est d'ailleurs démontré par l'existence, 
de la mise au net originale de la même main , dont nous, 
ayons parlé dans l'avertissement* 



28 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

ne point prendre de premier ministre ; et si 
vous m'en croyez , mon fils, et tous vos suc- 
cesseurs après vous , le nom en sera pour ja- 
mais aboli en France : rien n'étant plus in- 
digne que de voir d'un côté toute la fonction , 
et de l'autre le seul titre de Roi. 

Pour ce dessein il étoit absolument néces- 
saire de partager ma confiance et l'exécution 
de mes ordres, sans la donner toute entière à 
pas un ; appliquant ces diverses personnes à 
divers emplois , suivant leurs divers talens ; 
qui est peut-être le premier et le plus grand 
talent des princes. 

Pour mieux réunir en moi toute l'autorité 
de maître , encore qu'il y ait en toutes sortes 
d'affaires un détail où nos occupations et 
notre dignité même ne nous permettent pas 
de descendre ordinairement , je me résolus , 
quand j'aurois fait le choix de mes ministres, 
d'y entrer quelquefois avec chacun d'eux,' et 
quand il s'y attendroit le moins , afin qu'il 
comprît que j'en pourrois faire autant sur 
d'autres sujets et à toutes les heures. Outre que 
la connoissance de ce petit détail prise seule- 
ment quelquefois , et plutôt par divertissement 
que par règle, instruit peu à peu sans fatiguer, 
de mille choses qui ne sont pas inutiles aux 
résolutions générales, et que nous devrions 



ANNÉE l66l. 29 

savoir et faire "hous-mèmes, s'il étoit possible 
qu'un seul homme sût tout et fît tout. 

Il ne m'est pas aussi aisé de vous dire , mon 
fils , ce qu'il faut faire pour le choix des divers 
ministres. La fortune y a toujours, malgré nous** 
autant ou plus de part que la sagesse ; et 
dans cette part que la sagesse y peut prendre , 
le génie y peut beaucoup plus que le conseil: 
ni vous , ni moi , mon fils , n'irons pas cher- 
cher pour ces sortes d'emplois , ceux que l'éloi- 
gnement ou leur obscurité dérobent à notre 
vue , quelque capacité qu'ils puissent avoir. Il 
faut se déterminer nécessairement sur un petit 
nombre que le hasard nous présente , c'est-à- 
dire qui sont déjà dans les charges, ou que la 
naissance , l'inclination ont attachés de plus 
près à nous. 

Et pour cet art de connoître les hommes , 
qui vous sera si important, non-seulement en 
ceci, mais encore en toutes les occasions de 
votre vie, je vous dirai , mon fils , qu'il se peut 
apprendre , mais qu'il ne se peut enseigner. 

En effet, il est juste sans doute de donner 
beaucoup à la réputation générale et établie , 
parce que le public n'y a point d'intérêt , et 
qu'on lui impose difficilement pour long- 
temps. C'est sagement fait que d'écouter tout 
le monde , et de ne croire entièrement ceux 



3o MÉMOIRES HISTORIQUES, 

qui nous approchent , ni sur leurs ennemis , 
hors le bien qu'ils sont contraints d'y recon- 
noître , ni sur leurs amis , hors le mal qu'ils 
tâchent d'y excuser ; plus sagement encore 
d'éprouver soi-même aux petites choses ceux 
qu'on veut employer aux grandes. Mais l'abrégé 
des préceptes, pour bien distinguer les talens, 
les inclinations , et la portée de chacun , c'est 
de s'y étudier et de s'y plaire ; car en général , 
depuis les plus petites choses jusqu'aux plus 
grandes , vous ne vous connoîtrez jamais en 
pas une , si vous n'en faites votre plaisir et si 
vous ne l'aimez. 

DISTRIBUTION DES EMPLOIS. 

Dans ce partage que je fis des emplois , les 
personnes dont je me servois le plus souvent 
pour les matières de conscience , étoient mon 
confesseur le père ^dnnat , que j'estimois en 
particulier , pour avoir l'esprit droit et désin- 
téressé , et ne se mêler d'aucune intrigue (i) ; 
l'archevêque de Toulouse Marca , que je fis 
depuis archevêque de Paris , homme d'un pro- 
fond savoir et d'un esprit fort net ; l'évêque de 

(i) On trouvera dans la cinquième partie de cette col- 
lection, une liste complète des confesseurs des rois de 
.France , depuis Henri m jusqu'à Louis xv. 



ANNÉE lG6l. 3l 

Rennes, parce que la Reine ma mère l'avoit 
souhaité, et celui de Rhodes, depuis archevêque 
de Paris , qui avoit été mon précepteur (1). 

Pour les affaires de justice , je les communi- 
quai particulièrement au chancelier , fort an- 
cien officier, généralement feconnu pour très- 
habile en ces matières , par ceux qui l'étoient 
le plus. Je l'appelois aussi à tous les conseils' 
publics que je tenois moi-même , et particu- 
lièrement deux jours la semaine , avec les 
quatre secrétaires d'état , pour les dépêches 
ordinaires du dedans du royaume , et pour les 
réponses aux placets. 

Je voulus même assister quelquefois au con- 
seil des parties, que le chancelier tient ordinai- 
rement pour moi , et où il ne s'agit que de 
procès entre les particuliers sur les juridic- 
tions. Et si des occupations plus importantes 
vous en laissent le temps , vous ne ferez pas mal 
d'en user ainsi quelquefois , pour exciter et 
animer à leur devoir par votre présence ceux 
qui le composent , et pour connoître par vous- 
même les maîtres des requêtes qui rapportent 
et qui opinent : d'où se prennent ordinaire - 

(l) Ces deux derniers évoques s'appeloient la Molhe- 
Houdancourt et Hardouin de Péréfixe. On lit avec plaisir 
la Vie de Henri ïv , composée par ce dernier. 



3a MÉMOIRES HISTORIQUES, 

ment les sujets pour les intendances des pro- 
vinces et des armées, pour les ambassades 
et pour d'autres grands emplois. 

Mais dans les intérêts les plus importans de 
l'Etat, et dans les affaires secrètes, où le petit 
nombre de têtes est à désirer autant qu'autre 
chose , et qui seules demandoient plus de temps 
et plus d'application que toutes les autres en- 
semble , ne voulant pas les confier à un seul 
ministre , les trois que je crus y pouvoir servir 
le plus utilement furent Le Tellier , Fouquet, 
et Lionne. 

La charge de secrétaire d'état , exercée vingt 
ans par le Tellier avec beaucoup d'attache- 
ment et d'assiduité, lui. donna une fort grande 
connoissance des affaires. On Favoit employé 
de tout temps en celles de la dernière confiance. 
Le cardinal Mazarin m'avoit souvent dit qu'aux 
occasions les plus délicates , il avoit reconnu 
sa suffisance et sa fidélité ; et je les avois moi- 
même remarquées : il avoit une conduite sage 
et précautionnée , et une modestie dont je 
faisois cas. 

Lionne avoit le même témoignage du cardi- 
nal Mazarin, par qui il avoit été formé. Je savois 
que pas un de mes sujets n'avoit été plus sou- 
vent employé aux négociations étrangères , ni 
avec plus de succès. 11 connoissoit les diverses 



ANNÉE l66h 33 

cours de l'Europe, parloit et écrivoit facile- 
ment plusieurs langues, avoit des belles-lettres, 
l'esprit aisé, souple et adroit , propre à cette- 
sorte de traités avec les étrangers. 

Pour FouqueJ >, on pourra trouver étrange 
que j'aie voulu me servir de lui , quand on 
saura que dès ce temps-là ses voleries m'étoient 
connues; mais je savois qu'il avoit de l'esprit 
et une grande connoissance du dedans de l'Etat; 
ce qui me faisoit imaginer que pourvu qu'il 
avouât ses fautes passées , et qu'il me promît 
de se corriger , il pourroit me rendre de grands 
services. Cependant, pour prendre avec lui 
mes sûretés, je lui donnai dans les finances , 
Colbert pour contrôleur, sous le titre d'inten- 
dant, homme en qui je prenois toute la con- 
fiance possible , parce que je savois qu'il avoit 
beaucoup d'application , d'intelligence et de 
probité , et je le commis dès-lors à tenir ce 
registre des fonds dont je vous ai parlé (1). 
■ ■ ■ ' " ——■ — ' ~ ' ■ 

(1) C'est à la page 25 qu'il à été question de ce registre. 
Il se pourroit cependant que ceci ne fût écrit que posté- 
rieurement aux détails de finance contenus dans la a e sec- 
tion du livre 11. 



itfuv. de louis xiv. tome ï. 



O. r 



J4 MEMOIRES HISTORIQUES, 

MOTIFS DE CES CHOIX. 

J'ai su depuis que le choix de ces trois mi- 
nistres avoit été considéré diversement dans 
îe monde, suivant les divers intérêts dont le 
monde est partagé. Mais pour connoître si je 
pouvois faire mieux , il n'y a qu'à considérer 
les autres sujets à qui j'aurois pu donner la 
même place. 

Le chancelier étoit véritablement fort habile, 
mais plus dans les affaires de justice , comme 
j'ai dit , que dans celles d'État. Je le connoissois 
fort affectionné à mon service; mais il étoit en 
réputation de n'avoir pas toute la fermeté né- 
cessaire aux grandes choses ; son âge , et les 
occupations d'une charge si laborieuse, le pou- 
voient rendre moins assidu et moins propre à 
me suivre dans tous les lieux, où les besoins du 
royaume et les guerres étrangères me pour- 
roient porter. Sa place d'ailleurs étoit si grande 
d'elle-même, par la qualité de premier officier 
du royaume , et de chef de tous les conseils , 
qu'étant jointe à la même participation étroite 
des affaires secrètes , elle sembloit faire, du 
moins en ce temps-là, un de mes ministres trop 
grand , et le trop élever au-dessus des autres : 
ce que je ne voulois pas. 

Le comte de Brienne^ secrétaire d'Etat , qui 



ANNÉE l66l. 35 

avoit le département des affaires étrangères , 
étoit vieux, présumant beaucoup de soi , et ne 
pensant d'ordinaire les choses , ni selon mon 
sens, ni selon la raison (1). 

Son fils, qui avoit la survivance de sa charge, 
sembloit avoir intention de bien faire; mais il 
étoit si jeune , que bien loin de prendre ses avis 
sur mes autres intérêts, je ne pouvois même 
lui confier la fonction de son propre emploi , 
dont Lionne faisoit la plus grande partie. 

ha frillière et du Plessis étoient de bonnes 
gens, mais dont les lumières paroissoient seu- 
lement porportionnées à l'exercice de leurs 
charges , dans lesquelles il ne tomboit rien de 
bien important (2). 

J'aurois pu sans doute jeter les yeux sur des 

( 1 ) Le comte de Brienne est jugé sévèrement par 
Louis xiv. Son fils devint presque fou du chagrin d'avoir 
perdu sa femme , et fut renvoyé. Mais le cardinal Mazarin , 
qui ne pouvoit souffrir le vieux Brienne , parce qu'il 
n'avoit pas même voulu l'appeler Monseigneur , l'avoit 
rendu odieux au roi. — Sa fierté, dit Voltaire , ne lui fit 
point de tort , parce qu'elle étoit fondée sur des sentimens. 
d'honneur. 

(2) Dans le département de M. de la Vriilière, étoient 
les affaires qui concernoient les Réformés. La manière 
dont Louis xiv s'en exprime , prouve qu'ils lui donnoient 
très- peu d'affaires , et qu'on étoit fort loin alors , du moin* 



36 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

gens de plus haute considération ; mais non 
pas qui eussent eu plus de capacité que ces 
trois ministres; et ce petit nombre , comme je 
vous l'ai déjà dit , me paroissoit meilleur qu'un 
plus grand. 

Pour vous découvrir même toute ma pensée, 
il n'étoit pas de mon intérêt de prendre des 
sujets d'une qualité plus éminente. Il falloit 
avant toutes choses établir ma propre réputa- 
tion, et faire connoître au public, par le rang 
même d'où je les prenois , que mon dessein 
n'étoit pas de partager mon autorité avec eux. 
Il m'importoit qu'ils ne conçussent pas eux- 
mêmes de plus hautes espérances , que celles 
qu'il me plairoit de leur donner : ce qui est 
difficile aux gens d'une grande naissance ; et 
ces précautions m'étoient alors tellement néces- 



à la Cour , de penser à la funeste révocation de l'édit de 
Nantes. C'est une remarque qui n'a point échappé à M. de 
Rhulières , et dont il a tiré d'importantes conséquences 
dans ses Eclaircissemens historiques , publiés en 1788. 

Quant à du Plessis , c'est sans doute celui qui est plus 
connu sous le nom de Guénégaud. Il céda à Colbert sa 
charge de secrétaire d'Etat. Depuis , la chambre de justice 
érigée pour informer contre les financiers accusés d'avoir 
fait des profits illégitimes pendant les troubles, le pour- 
suivit. Ce procès lui coûta presque toute sa fortune. Vol- 
taire l'a omis dans la liste des secrétaires d'Etat. 



ANNÉE l66l. 37 

saires, qu'avec cela même le monde fut assez 
long-temps à me bien connoître. 

Plusieurs se persuadoient que dans peu , 
quelqu'un de ceux qui m'approchoient s'em- 
pareroit de mon esprit et de mes affaires. La 
plupart regardoient l'assiduité de mon travail 
comme une chaleur qui devoit bientôt se ra- 
lentir , et ceux qui vouloient en juger plus favo- 
rablement, attendoient à se déterminer par 
les suites. 

Le temps a fait voir ce qu'il en falloit croire, 
et c'est ici la dixième année que je marche -, 
comme il me semble, assez constamment dans 
la même route , ne relâchant rien de mon ap- 
plication ; informé de tout ; écoutant mes 
moindres sujets ; sachant à toute heure le 
nombre et la qualité de mes troupes , et l'état 
de mes places ; donnant incessamment mes 
ordres pour tous leurs besoins; traitant immé- 
diatement avec les ministres étrangers ; rece- 
vant et lisant les dépêches ; faisant moi-même 
une partie des réponses , et donnant à mes 
secrétaires la substance des autres ; réglant la 
recette et la dépense de mon Etat; me faisant 
rendre compte directement par ceux que je 
mets dans les emplois împortans ; tenant mes 
affaires aussi secrètes qu'un autre Tait fait 
avant moi; distribuant les grâces par mon 



38 MEMOIRES HISTORIQUES, 

propre choix ; et retenant , si je ne me trompe , 
ceux qui me servent , quoique combles de 
bienfaits pour eux-mêmes et pour les leurs , 
dans une modestie fort éloignée de l'élévation 
et du pouvoir des premiers ministres. 

L'observation qu'on fil à loisir de toutes 
ces choses, commença sans doute à donner 
quelqu'opinion de moi dans le monde ; et celte 
opinion n'a pas peu contribué au succès des 
affaires que j'ai entreprises depuis : rien ne 
faisant de si grands effets en si peu de temps 
que la réputation du prince. 

Mais ne vous trompez pas , mon fils , comme 
tant d'autres , et ne pensez pas qu'il soit temps 
de l'établir quand il faudra s'en servir. On ne 
la met point sur pie avec les armées : on 
auroit beau ouvrir ses trésors pour l'acquérir , 
il faut y avoir pensé auparavant , et ce n'est 
même qu'une possession assez longue qui nous 
en assure. 

CRAINDRE LES FLATTEURS. 

J'avois, dès les premières années, apparem- 
ment assez de sujet d'être content de ma con- 
duite ; mais les applaudissemens que cette 
nouveauté m'attiroit , ne laissoient pas de me 
donner une continuelle inquiétude , par la 
crainte que j'avois, et dont je ne suis pas en- 



ANNÉE l66l. % 

core tout-à-fait exempt, de ne les pas assez 
bien mériter. 

On vous dira dans quelle défiance j'ai vécu 
là-dessus avec mes courtisans, et combien de 
fois éprouvant leur génie , je les ai engagés à 
me louer des choses même que je croyois avoir 
mal faites , pour le leur reprocher aussi- tôt 
après , et les accoutumer à ne me point flatter. 
Mais quelque obscures que puissent être leurs 
intentions, je vous enseignerai, mon fils, 
un moyen aisé de profiter de tout ce qu'ils 
diront à votre avantage; c'est de vous examiner 
secrètement vous-même , et d'en croire votre 
propre cœur plus que leurs louanges ; les pre- 
nant toujours , suivant l'humeur de ceux qui 
vous parleront , ou pour un reproche malin 
de quelque défaut opposé , ou pour une exhor- 
tation secrète à ce que vous ne sentiriez pas en 
vous (1) ; persuadé, quand même vous saurez 

(1) On trouve dans les brouillons ce développement, 
qui a été élagué avec assez de raison dans la mise au net. 

« Car c'est assurément une des choses où les esprits vrai- 
ment élevés peuvent être mieux distingués des médiocres , 
de voir comme ces derniers , charmés du doux bruit des 
applaudissemens qui flattent incessamment leurs oreilles, 
s'abandonnent au sommeil de l'oisiveté, et se persuadent 
promptement qu'ils en ont assez fait ; au lieu que les 
autres , brûlant tous les jours d'une égale ardeur de se 



4o MEMOIRES HISTORIQUES, 

les bien mériter, que vous n'en avez pas encore 
assez fait , que la réputation ne se peut con- 
server, sans en acquérir tous les jours davan- 
tage ; que la gloire enfin n'est pas une maîtresse 
qu'on puisse négliger, ni que l'on soit jamais 
digne de ses premières faveurs , si on n'en 
souhaite à tout moment de nouvelles. 

signaler , ne sont jamais pleinement satisfaits d'eux- 
jnêmes ; en sorte que tout ce qu'on donne de pâture au 
beau feu dont ils sont embrasés , ne fait qu'en augmenter 
la violence. 

» C'est de cette façon , mon fils , que la gloire veut être 
aimée ; la chaleur que l'on a pour elle n'est point une de 
ces foibles passions qui se ralentissent par la possession...». 



ANNÉE l-66l. 4l 

LIVRE SECOND. 

SECTION PREMIÈRE. 

PRENDRE CONSEIL. 

Xjes dispositions générales, dont je vous ai 
parlé , m'occupèrent tout le mois de mars (1) ; 
car le cardinal Mazarin n'étoit mort que le 
neuf. Et bien que durant sa maladie , qui fut 
longue, et quelque temps auparavant, j'eusse 
observé avec plus de soin que jamais l'état des 
choses, je ne crus pas devoir toucher au détail 
des affaires , qu'après m'en être fait rendre 
compte séparément et en particulier , par 
chacun de ceux qui en avoient été chargés 
avec lui ; leur demandant avec soin quelles 
avoient été leurs principales vues jusqu'alors, 
comme celles qu'ils croyoient qu'on pouvoit 
avoir pour l'avenir ; et persuadé que mes 
lumières, quand même elles auroient été beau- 
coup plus grandes , pouvoient être fort aidées 
et fort augmentées par les leurs. 

(1) Dans les brouillons ou premières minutes , ce para- 
graphe n'est point séparé de ce qui précède , et est d'ail- 
leurs très-différent, ainsi que tout ce qui le fuit. 



[\l MÉMOIRES HISTORIQUES, 

Il m'a semblé nécessaire de vous le marquer, 
mon fils , de peur que par un excès de bonne 
intention dans votre première jeunesse, et par 
l'ardeur même que ces mémoires exciteront 
peut-être en vous , vous ne confondiez ensemble 
deux choses fort différentes : j'entends , gou- 
verner soi-même, et n'écouter aucun conseil , 
qui seroit une autre extrémité aussi dangereuse 
que celle d'être gouverné. 

Les particuliers les plus habiles prennent 
avis d'autres personnes habiles dans leurs petits 
intérêts. Que sera-ce des rois qui ont entre les 
mains l'intérêt public , et dont les résolutions 
font le mal ou le bien de toute la terre ? il fau- 
droit n'en former jamais d'aussi importantes, 
sans avoir appelé , s'il étoit possible , tout ce 
qu'il y a de plus éclairé , et de plus sage, et de 
plus raisonnable parmi nos sujets. 

La nécessité nous réduit à un petit nombre 
de personnes choisies parmi les autres , et 
qu'il ne faut pas du moins négliger. Vous 
éprouverez de plus , mon fils , ce que je re- 
connus bientôt , qu'en parlant de nos affaires, 
nous n'apprenons pas seulement beaucoup 
d'autrui, mais aussi de nous-mêmes. L'esprit 
X achève ses propres pensées, en les mettant au- 
dehors ; au lieu qu'il les gardoit auparavant 
confuses, imparfaites, ébauchées. L'entretien 



ANNÉE l66l. 43 

qui l'excite et qui l'échauffé le porte insensi- 
blement d'objet en objet, plus loin que n'auroit 
fait la méditation solitaire et muette , et lui 
ouvre , par les difficultés même qu'on lui op- 
pose , mille nouveaux expédiens. 

D'ailleurs , mon fils , notre élévation nous 
éloigne en quelque sorte de nos peuples, dont 
nos ministres sont plus proches , capables de 
voir par conséquent mille particularités que 
nous ignorons , sur lesquelles il faut néan- 
moins se déterminer et prendre ses mesures. 

Ajoutez-y l'âge, l'expérience, l'étude, la 
liberté qu'ils ont bien plus grandes que nous 
de prendre les connoissances et lumières de 
quelques inférieurs, qui prennent eux-mêmes 
celles des autres de degré en degré juscju'aux 
moindres. 

DÉCIDER SOI-MÊME. 

Mais quand dans les occasions importantes 
ils nous ont rapporté tous les partis et toutes 
les raisons contraires , tout ce qu'on fait ail- 
leurs en tel ou tel cas , c'est à nous , mon fiîs , 
à choisir ce qu'il faut faire en effet. Et ce 
choix , j'oserai vous dire que si nous ne man- 
quons ni de sens , ni de courage , un autre ne 
le fait jamais aussi bien que nous. Car la déci- 
sion a besoin d'un esprit de maître; et il est 



44 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

sans comparaison plus facile de faire ce qu'on 

est , que d'imiter ce qu'on n'est pas. 

Que si on remarque presque toujours quel- 
que différence , entre les lettres que nous nous 
donnons la peine d'écrire nous-mêmes, et 
celles que nos secrétaires les plus habiles écri- 
vent pour nous , découvrant en ces dernières 
je ne sais quoi de moins naturel, et l'inquié- 
tude dune plume qui craint éternellement 
d'en faire trop ou trop peu, ne doutez pas, 
mon fils , qu'aux affaires de plus grande con- 
séquence , la différence ne soit .encore plus 
grande entre les résolutions que nous prenons 
nous - mêmes , et celles que nous laissons 
prendre à nos ministres sans nous ; où plus ils 
sont habiles , plus ils appréhendent de se char- 
ger des événemens, et s'embarrassent quel- 
quefois fort long-temps de difficultés qui ne 
nous arrèteroient pas un moment. 

La sagesse veut qu'en certaines rencontres 
on donne beaucoup au hasard ; la raison elle- 
même conseille alors de suivre je ne sais quels 
mouvemens ou instincts aveugles , au-dessus 
de la raison et qui semblent venir du ciel , 
connus à tous les hommes , et plus dignes de 
considération en ceux qu'il a lui-même placés 
aux premiers rangs. De dire quand il faut s'en 
défier ou s'y abandonner , personne ne le 



ANNÉE l66l. 45 

peut; ni livres, ni règles, ni expérience ne 
l'enseignent : une certaine justesse et une cer- 
taine hardiesse d'esprit les font toujours trou- 
ver, sans comparaison plus libres en celui qui 
ne doit compte de ses actions à personne. 

Quoi qu'il en soit, et pour ne revenir plus 
sur ce sujet, aussi-tôt que j'eus commencé à 
tenir cette conduite avec mes ministres, je re- 
connus fort bien non- seulement à leurs dis- 
cours , mais aussi à je ne sais quel air de vé- 
rité qui se distingue de la complaisance et de 
la flatterie, comme une personne vivante de la 
plus belle statue, et il me revint depuis par plu- 
sieurs voies non suspectes, qu'ils n'étoient pas 
seulement satisfaits, mais en quelque sorte sur- 
pris de me voirdansles affairesles plus délicates, 
sans m'attacher précisément à leurs avis, et sans 
affecter aussi de m'en éloigner , prendre faci- 
lement mon parti, et presque toujours celui 
que les suites montroient avoir été le meilleur. 

Et bien qu'ils vissent assez dès-lors , qu'ils 
seroient toujours auprès de moi ce que doi- 
vent être des ministres, ils n'en furent que 
plus contens d'un emploi où ils trouvoient, 
avec mille autres avantages , une sûreté en- 
tière en faisant leur devoir : rien n'étant 
plus dangereux pour ceux qui occupent de / 
pareils postes, qu'un roi qui dort ordinaire- 



46 MEMOIRES HISTORIQUES, 

ment , mais qui s'éveille de temps en temps 
comme en sursaut , après avoir perdu la suite 
des affaires , et qui dans cette lumière trouble 
et confuse , s'en prend à tout le monde des 
mauvais succès , des cas fortuits ou des fautes 
dont il se devroit accuser lui-même. 

SOULAGEMENT DES PEUPLES. 

Après m'être ainsi pleinement instruit par 
des entretiens particuliers avec eux, j'entrai 
plus hardiment en matière. Rien ne me sem- 
bla presser davantage que de soulager mes 
peuples: de quoi la misère des provinces, et 
la compassion que j'en avois, me sollicitoient 
incessamment. 

L'état de mes finances, tel que je vous l'ai 
représenté , sembloit s'y opposer , et conseil- 
loit en tout cas de différer; mais il faut tou- 
jours se hâter de faire le bien. Les reforma- 
tions que j'entreprenois, quoiqu'utiles au pu- 
blic, dévoient être fâcheuses à un grand nombre 
de particuliers. Il étoit à propos de commencer 
par quelque chose qui ne fût qu'agréable , et 
il n'y avoit pas moyen enfin de soutenir le 
nom même de la paix , du moins plus long- 
temps , sans qu'il fût suivi d'aucune douceur 
de cette nature , qui pût donner de meilleures 
espérances de l'avenir. 



ANNÉE l66l. 4j 

Je passai donc par-dessus toute autre consi- 
dération, et remis d'abord trois millions sur 
les tailles de l'année suivante déjà réglées , et 
dont on alloit faire l'imposition. Je renouvelai 
en même temps , mais avec dessein de les faire 
mieux observer qu'auparavant, comme je l'ai 
fait aussi , les défenses de l'or et de l'argent 
sur les habits, et de mille autres superfluités 
étrangères, qui étoient une espèce de charge 
et de contribution volontaire en apparence, 
forcée en effet , que mes sujets les plus quali- 
fiés et les personnes de ma cour payoient aux 
nations voisines, ou pour mieux dire au luxe 
et à la vanité. 

RÉFORME JUDICIAIRE. 

Il falloit par mille raisons , même pour se 
préparer à la réformation de la justice qui en 
avoit tant de besoin (1), diminuer l'autorité 
excessive des principales compagnies qui , 

(1) Louis xiv , dans le brouillon , s'exprime beaucoup 
plus durement sur cet article ; la phrase mérite d'être con- 
servée. « Car ce précieux dépôt que Dieu a remis entre 
» les mains des rois comme une participation de sa sagesse 
» et de sa puissance , étoit tellement altéré par la corrup- 
x tion des hommes , qu'il dégénéroit en un commerce 
» honteux. » 



/|8 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

sous prétexte que leurs jugemens étoient sans 
appel , et comme on parle , souverains et en 
dernier ressort , ayant pris peu à peu le nom 
de cours souveraines , se regardoient comme 
autant de souverainetés séparées et indépen- 
dantes (1). Je fis connoître que je ne souffri- 
rois plus leurs entreprises. Et pour en donner 
l'exemple , la cour des aides de Paris ayant 
commencé la première à s'écarter un peu du 
devoir, j'en exilai quelques officiers, croyant 
que ce remède bien employé d'abord, m'em- 
pêcheroit d'en avoir souvent besoin dans les 
suites; ce qui m'a réussi. 

Aussi- tôt après, je leur fis encore mieux en- 
tendre mes intentions par un arrêt solennel 
de mon conseil d'en-haut. Car il est bien vrai 
que ces compagnies n'ont rien à ordonner 
Tune à l'autre , dans leurs divers ressorts ré- 
glés par les lois et par les édits. Et cela suffi* 
soit autrefois pour les faire vivre en paix ; ou 
s'il survenoit quelques différens entre elles , 
sur-tout dans les affaires des particuliers , ils 
étoient si rares et si peu embarrassés de pro- 

(1) C'est pour cela que , dans presque tous les édits et 
ordonnances du temps de Louis xiv , les premières cours 
de justice furent appelées compagnies supérieures , et non 
souveraines ; dénomination qui paroissoit fonder , quoi- 
qu'abusivement , leurs prétentions outrées. 



ANNÉE l66l. 49 

•cédures , que les rois eux-mêmes les termi- 
noient d'un seul mot, le plus souvent en se 
promenant , sur le rapport des maîtres de re- 
quêtes , alors aussi en très-petit nombre, jus- 
qu'à ce que les affaires s'augmentant dans le 
royaume , et la chicane encore plus que les 
affaires, ce soin a été principalement confié au 
chancelier de France , et au conseil des par- 
ties dont je vous ai déjà parlé, qui doit néces- 
sairement être bien autorisé pour régler ces 
compagnies entre elles sur leur juridiction, et 
même pour que les autres affaires dont nous 
jugeons quelquefois à propos, par des raisons 
d'utilité publique et de notre service , de lui 
attribuer extraordinairement la connoissancè 
du fond , en l'ôtant à ces compagnies qui ne 
la tiennent elles-mêmes que de nous. Cepen- 
dant par cet esprit de souveraineté , dans les 
désordres du temps, elles ne lui déféroient 
qu'autant que bon leur sembloit, et passoient 
outre tous les jours et en toutes sortes d'af- 
faires , nonobstant ses défenses , jusqu'à dire 
assez souvent, qu'elles ne reconnoissoientpour 
volonté du Roi que celle qui étoit dans les or- 
donnances et dans les édits vérifiés. 

Je leur défendis à toutes en général, par cet 
arrêt , d'en donner jamais de contraires à ceux 
de mon conseil , sous quelque prétexte que ce 

(KUV. DE LQUIS XIY. TOME f» 4 



5o MEMOIRES HISTORIQUES, 

put être , soit de leur juridiction , soit du droit 
des particuliers; et je leur ordonnai , quand 
elles croiroient qu'on auroit blessé l'un ou 
l'autre , de s'en plaindre à moi , et de recourir 
à mon autorité; celle que je leuravois confiée 
n'étant que pour faire justice à mes sujets, et 
non pas pour se faire justice elles-mêmes, 
qui est une partie de la souveraineté tellement 
essentielle à la royauté , et tellement propre 
au Roi seul , qu'elle ne peut être communi- 
quée à nul autre. 

Dans la même année , mais un peu plus 
tard , car je n'observerai pas si précisément 
l'ordre des dates , en une certaine affaire des 
finances sur tous les greffes en général, que 
l'on n'avoit jamais osé exécuter sur ceux du 
parlement de Paris , parce que la propriété 
en appartenoit à des officiers du corps , et 
quelquefois à des chambres entières , j'affectai 
au contraire de faire voir, que ces officiers dé- 
voient subir la loi commune , dont rien ne 
m'empêchoit de les dispenser aussi , quand il 
me plairoit de donner cette récompense à 
leurs services. 

Presque en même temps , je fis une chose 
qui paroissoit même trop hardie , tant la robe 
s'en étoit fait accroire jusqu'alors, et tant les 
esprits étoient encore pleins" de cette r-r.- 



ANNÉE l66l. 5i 

side'ration qu'elle avcit acquise dans les der- 
niers troubles , en abusant de son pouvoir. Je •% 
réduisis à deux quartiers au lieu de trois, toutes 
les nouvelles augmentations des gages qui 
étoient en aliénations de mon revenu, faites à 
très -vil prix durant la guerre, consommant le 
beau de mes fermes ; mais dont les officiers des 
compagnies avoient acquis la meilleure partie ; 
ce qui faisoit qu'on regardoit comme une 
grande entreprise, de les choquer d'abord si 
rudement dans leurs intérêts les plus sensi- 
bles. Mais le fond de cette affaire étoit juste; 
car deux quartiers étoient encore beaucoup 
pour ce qu'ils en avoient payé: la réformation 
étoit nécessaire; mes affaires n'étoient pas en 
état que je pusse rien craindre de leur cha- 
grin, 11 étoit plutôt à propos de leur témoigner 
qu'on n'en craignoit rien, et que les temps 
étoient changés. Et ceux qui par divers inté- 
rêts eussent souhaité que ces compagnies s'em* 
portassent , apprirent de leur soumission au 
contraire celle qu'ils me dévoient. 

MOTIFS DE CES RESOLUTIONS A L'ÉGARD DE LA 
MAGISTRATURE. 

En toutes ces choses, mon fils, et en plu- 
sieurs autres que vous verrez ensuite , qui ont 
mortifié sans doute mes officiers de justice , 



5s MÉMOIRES HISTORIQUES, 

je ne veux pas que vous me donniez , comme 
auront pu faire ceux qui me connoissent 
moins, des motifs de peur, de haine et de 
vengeance pour tout ce qui s'étoit passe de- 
vant la fronde , où l'on ne peut pas nier que 
ces compagnies ne se soient souvent oubliées, 
et jusqu'à d'étranges extrémités. 

Mais en premier lieu, ce ressentiment qui 
paroît d'abord si juste, le seroit peut-être 
beaucoup moins à l'examiner de près. Elles 
sont rentrées d'elles-mêmes et sans violence 
dans le devoir. Les bons serviteurs ont ramené 
les mauvais. Pourquoi imputer à tout le corps 
les fautes d'une partie , plutôt que les services 
qui ont prévalu, et par où l'on a fini ? Il fau- 
droit du moins oublier l'un en faveur de l'au- 
tre , et se souvenir seulement, qu'à relire les 
histoires, à peine y a-t-il aucun ordre du 
royaume , noblesse, église , tiers-état, qui ne 
soit tombé quelquefois en des égaremens ter- 
ribles dont il est revenu. 

D'ailleurs , mon fils , encore que sur les 
offenses, autant ou plus que sur tout le reste, 
les rois soient hommes , je ne crains pas de 
vous dire , qu'ils le sont un peu moins quand 
ils sont véritablement rois , parce qu'une 
passion maîtresse et dominante , qui est celle 
de leur intérêt , de leur grandeur et de 



ANNÉE l6Gl. 53 

' leur gloire , étouffe toutes les autres en eux. 

Cette douceur qu'on se figure dans la ven- 
geance, n'est presque pas faite pour nous; elle 
ne flatte que ceux dont le pouvoir est en 
doute : ce qui est tellement vrai , que les par- 
ticuliers même, s'ils ont quelque honneur, 
ont peine à l'exercer sur un ennemi tout-à- 
fait abattu. Pour nous, mon fils , nous ne 
sommes que très -rarement dans cet état du. 
milieu , où on prend plaisir à se venger ; car 
nous pouvons tout sans difficulté , ou bien 
nous nous trouvons au contraire dans de cer- 
taines conjonctures délicates et difficiles, qui 
ne veulent pas que nous éprouvions quel est 
notre pouvoir. 

Enfin, comme nous sommes à nos peuples, 
nos peuples sont à nous , et je n'ai point vu 
encore qu'un homme sage se vengeât à son 
préjudice , en perdant ceux qui lui appartien- 
nent , sous prétexte qu'il en aura été mal servi , 
au lieu de donner ordre pour l'avenir qu'il le 
soit un peu mieux. 

Ainsi , mon fils , le ressentiment et la colère 
des rois véritables contre leurs sujets, ne sont 
que justice et que prudence. 

L'élévation des parlemens en général avoit 
été dangereuse à tout le royaume durant ma 
minorité ; il falloit les abaisser , moins pour le 



54 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

mal qu'ils avoient fait, que pour celui qu'ils 
pourroient faire à l'avenir. Leur autorité , tant 
qu'on la regardoit comme opposée à la mienne, 
quelque bonnes que fussent leurs intentions, 
produisoit de très-méchans effets dans l'Etat, 
et traversoit tout ce que je pour rois entre- 
prendre de plus grand et de plus utile. Il étoit 
juste que cette utilité l'emportât sur tout le 
reste, et de réduire toutes choses dans leur 
ordre légitime et naturel ; quand même , ce 
que j'ai évité, néanmoins, il eût fallu ôter à 
ces corps une partie de ce qui leur avoit été 
donné autrefois; comme le peintre ne fait au- 
cune difficulté d'effacer lui-même ce qu'il aura 
fait de plus hardi et de plus beau , toutes les 
fois qu'il le trouve plus grand qu'il ne faut , 
et dans quelque disproportion visible avec le 
reste de l'ouvrage. 

Mais je sais , mon fils , et je puis vous pro- 
tester sincèrement, que je n'ai ni aversion, ni 
aigreur dans Tesprit pour mes officiers de jus- 
tice. Au contraire , si la vieillesse est vénérable 
dans les hommes , elle me le paroît encore 
plus dans ces corps si anciens. Je suis persuadé 
qu'en nulle autre partie de l'Etat , le travail 
n'est peut-être plus grand , ni les récompenses 
moindres. 

J'ai pour eux l'affection et îa considération 



ANN'ÉE l66l. 55 

que je dois; et vous, mon fils , qui selon les 
apparences les trouverez encore plus éloignes 
de ces vaines prétentions d'autrefois , vous 
devez pratiquer avec d'autant plus de soin ce 
que je fais tous les jours moi-même; je veux 
dire de leur témoigner de l'estime dans les oc- 
casions, d'en connoître les principaux sujets, 
et ceux qui ont le plus de mérite , de faire voir 
que vous les connoissez ; car il est beau à un 
prince de montrer qu'il est informé de tout , 
et que les services que l'on rend loin de lui 
ne sont pas perdus ; de les considérer, et leurs 
familles , dans la distribution des emplois et 
des bénéfices , quand ils se voudront attacher 
plus particulièrement à vous; de les accoutu- 
merenfin par de bons traitemens et des paroles 
honnêtes à vous voir quelquefois ; au lieu qu'au 
siècle passé une partie de leur intégrité étoit, 
de ne pas approcher du Louvre (1) , et cela , 
non pas par mauvais dessein , mais par la 
fausse imagination d'un prétendu intérêt du 
peuple opposé à celui du prince, et dont ils 

(1) On lit dans le manuscrit original ces mots qui se 
irouvoient à la suite de la phrase , mais qui ont été ratu- 
rés sans doute comme étant une redondance : « Comme si 
x> le roi de la Cour eût été un autre que celui du Parle- 
» ment , pour qui ils prononçoient tous les jours des 
» arrêts. » 



56 MEMOIRES HISTORIQUES, 

sefaisoient les défenseurs, sans considérer que 
ces deux intérêts ne sont qu'un ; que la tran* 
V quillité des sujets ne se trouve qu'en l'obéis- 
sance; qu'il y a toujours plus de mal pour le 
public à contrôler, qu'à supporter même le 
mauvais gouvernement des rois dont Dieu seul 
est le juge ; que ce qu'ils semblent faire quel- 
quefois contre la loi commune est fondé sur la 
raison d'Etat , la première des lois par le con- 
sentement de tout le monde, mais la plus in- 
connue et la plus obscure à tous ceux qui ne 
gouvernent pas. 

AUTRES REFORMES. CLERGÉ, GOUVERNEURS, &£C, 

Les moindres démarches étoient importantes 
en ces commencemens, qui faisoient voir à la 
France quel seroit l'esprit de mon règne, et 
ma conduite pour tout l'avenir. J'éîois blessé 
de la manière dont on s'étoit accoutumé à trai- 
ter avec le prince, ou plutôt avec le ministre, 
mettant presque toujours en conditions, ce qu'il 
falloit attendre, ou de ma justice, ou de ma 
bonté. 

L'assemblée du clergé qui avoit duré long- 
temps dans Paris, différoit à l'ordinaire de se 
séparer, comme je l'avois témoigné désirer, 
jusqu'à l'expédition de certains édits qu'elle 
avoit demandés avec instance, je lui fis entendre, 



ANNÉE l66î. 57 

qu'on n'obtenoit rien par ces sortes de voies : 
elle se sépara ; et ce fut alors seulement que 
les édits furent expédiés. 

En ce même temps, la mort du duc cH Epemon 
fit vaquer la charge de colonel-général de l'in- 
fanterie française ; son père , le premier duc 
iVEpernon , élevé par la faveur d'Henri ni , 
avoit porté cette charge aussi haut que son 
ambition Fa voit voulu. Le pouvoir en étoit 
infini , et la nomination des officiers inférieurs 
qu'on y avoit attachée , lui donnant le moyen 
de mettre par-tout de ses créatures , le rendoit 
plus maître que le Roi même des principales 
forces de l'Etat. Je trouvai à propos de la sup- 
primer, quoique j'eusse déjà retranché aupa- 
ravant de ce grand pouvoir par diverses voies , 
tout ce que la bienséance et le temps m'avoient 
permis. 

Quant aux gouverneurs des places qui abu- 
soient si souvent du leur , je leur ôtai premiè- 
rement les fonds des contributions qu'on leur 
avoit abandonnés durant la guerre, sous pré- 
texte de pourvoir à la sûreté de leurs places, et 
de les tenir en bon état ; mais qui allant à des 
sommes immenses (1) pour des particuliers, 
les rendoient trop puissans et trop absolus. 

(1) PelHsson dit , dans son Histoire , que ces contribu- 



58 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

Je renouvelai en second lieu , insensible- 
ment et peu a peu , presque toutes les garni- 
sons, ne souffrant plus qu'elles fussent com- 
posées comme auparavant , de troupes qui 
etoient dans leur dépendance, mais d'autres 
au contraire qui ne connoissoient que moi ; 
et ce que l'on n'eût osé penser ni proposer 
quelques mois auparavant, s'exécuta sans peine 
et sans bruit : chacun attendant de moi , et 
recevant en effet des récompenses plus légi- 
times , en faisant son devoir. 

Je fis cependant continuer à Bordeaux les 
fortifications du château Trompette , et à Mar- 
seille le bâtiment de la cidatelle , non pas tant 
pour rien craindre alors de ces deux villes , 
que pour la sûreté de l'avenir , et pour servir 
d'exemple à toutes les autres. Il n'y avoit aucun 
mouvement dans le royaume , mais, tout ce 
qui approchoit tant soit peu de la désobéis- 
sance , comme en quelques occasions , à Mon- 
tauban, à Dieppe , en Provence , à la Rochelle, 

lions, pour quelques uns des gouverneurs, montaient à 
plus d'un million de livres, c'est-à-dire deux de notre 
monnoie. Mazarin , que l'amour de son repos et la lan- 
gueur de ses dernières années avoient empêché de faire 
cette réforme , Favoit sans doute conseillée au Roi , et 
Colbert , aussi bien que le Tellier , avoient dirigé les me- 
sures accessoires qui en facilitèrent l'exécution. 



ANNÉE l66l. 5c) 

étoit d'abord réprimé et châtié, sans le dissi- 
muler ; de quoi la paix et les troupes que j'avois 
résolu d'entretenir en bon nombre, me don- 
noient assez de moyen. 

Je crus enfin , m on fils, qu'en l'état des choses, 
un peu de sûreté était la plus grande douceur 
que je pou vois avoir pour mes peuples , une 
disposition contraire devant leur produire par 
elle-même et par ses suites une infinité de 
maux (j). Car aussitôt qu'un jeune roi se re- 

(1) Dans les brouillons, la fin de ce paragraphe est 
ainsi développée , ou pour mieux dire délayée : 

« Car on doit demeurer d'accord , qu'il n'est rien qui 
établisse avec tant de sûreté le bonlieur et le repos des 
provinces , que la parfaite réunion de toute l'autorité 
dans la personne seule du souverain. Le moindre partage 
qui s'en fait produit toujours de très-grands malheurs ; et 
soit que les parties qui en sont détachées se trouvent entre 
les mains des particuliers ou dans celles de quelques com- 
pagnies , elles n'y peuvent jamais demeurer que comme 
dans un état violent. 

» Le prince qui les doit conserver unies en soi-même , 
n'en sauroit permettre le démembrement , sans se rendre 
coupable de tous les désordres qui en arrivent, dont le 
nombre est presqu'infmi ; car , sans compter les révoltes 
et les guerres intestines , que l'ambition des puissans pro- 
duit infailliblement lorsqu'elle n'est pas réprimée , mille 
autres maux naissent encore du relâchement du souve- 
rain. Ceux qui rapprochent de plus près , voyant les pie- 



6o MEMOIRES HISTORIQUES, 

lâche sur ce qu'il a commandé, l'autorité fuit,' 
et le repos avec elle. Ceux qui voyent le prince 
de plus près , connoissant les premiers sa foi- 
blesse , sont aussi les premiers à en abuser ; 
après eux ceux du second rang , et ainsi dans 
les autres de suite pour ceux qui ont en main 

miers sa f oiblesse , sont aussi les premiers qui en veulent 
profiter ; chacun d'eux ayant nécessairement des gens qui 
servent de ministres à leur avidité , leur donne en même 
temps la licence de l'imiter ; ainsi, de degré en degré, la 
corruption se communique par-tout , et devient égale en 
toutes les professions. Il n'est point de gouverneur qui ne 
s'attribue des droits injustes , point de troupes qui ne 
vivent avec dissolution , point de gentilhomme qui ne 
tyrannise les paysans, point de receveur, point d'élu, point 
de sergent qui n'exerce dans son détroit, ( ce mot se disoit 
pour district), une insolence d'autant plus criminelle, qu'elle 
se sert de l'autorité des rois pour appuyer son injustice. 

» Il semble que , dans ce désordre général , il soit impos- 
sible au plus juste de ne pas se corrompre ; car le moyen 
qu'il aille seul contre le courant de tous les autres, et qu'il 
se retienne sur un penchant où le pousse naturellement 
son propre intérêt, pendant que ceux qui devroient l'em- 
pêcher d'y tomber s'y précipitent eux-mêmes par leur 
exemple ! 

» Cependant , de tous ces crimes divers , le public seul 
«st la victime ; ce n'est qu'aux dépens des foibles et des 
misérables que tant de gens prétendent élever leurs mons- 
trueuses fortunes. Au lieu d'un seul roi que les peuples 
devroient avoir , ils ont à la fois mille tyrans, ... ». 



ANNÉE l66l. 6l 

quelque sorte de pouvoir. Tout tombe sur la 
plus basse partie , opprimée par là de mille et 
mille tyrans, au lieu d'un roi légitime, dont 
la seule indulgence fait tout ce désordre. 

AFFAIRES ÉTRANGÈRES. MARIAGES. 

Le mariage de ma cousine d'Orléans avec le 
prince de Toscane (1) , s'accomplit en ce 
temps-là. Je la dotai de mes deniers , et la fis 
conduire à mes dépens jusque dans les Etats 
de son beau-père (2). 

Celui de mon frère avec la sœur du Roi d'An- 
gleterre (3), venoit d'être fait au mois de mars, 
dont j'avois été fort aise, même par des raisons 
d'Etat; car mon alliance avec cette nation sous 
Cromwel, avoit comme frappé le dernier coup 
dans la guerre d'Espagne , en réduisant les 
ennemis à ne pouvoir plus défendre les Pays- 
Bas , et par conséquent à nTaccorder, si j'eusse 

(1) Voyez ci-dessus, page 1 7 , la note 2. 

(2) Il est parlé en cet endroit , dans le brouillon , du 
mariage de la nièce du cardinal de Mazarin , Marie Man- 
cini , avec le connétable Laurent Onuplire de Colonna ; 
article qui a été élagué , sans doute , comme peu digne de 
figurer dans des instructions pour l'héritier du trône. 

(3) Philippe, Monsieur, frère unique de Louis xiv , 
avoit épousé Henriette d'Angleterre , morte à la fleur de 
son âge, en 1670. 



62 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

voulu , de plus grands avantages qu'ils ne firent 
par le traité des Pyrénées. 

Les affaires avoient depuis changé de face 
en Angleterre. Cromwel étoit mort, et le Roi 
rétabli. Les Espagnols se préparant des res- 
sources à l'avenir pour la Flandre , en cas de 
rupture avec moi , et n'espérant rien alors 
de la Hollande, songeoient sur toutes choses 
à mettre ce prince dans leurs intérêts : le ma- 
riage de mon frère servoit à le retenir dans les 
miens ; mais celui que je résolus de proposer 
pour ce Roi- là même, de la princesse de 
Portugal, sembloit le devoir ôterentièrement à 
l'Espagne, et faire en ma faveur deux autres 
effets plus considérables. 

"Le premier, de soutenir les Portugais que 
je voyois en danger de succomber bientôt sans 
cela; le second, de me donner plus de moyen 
de les assister moi-même, si je le jugeois né- 
cessaire, nonobstant le traité des Pyrénées qui 
me le défendoit (1). 

(i) Le cardinal Mazarin avoit abandonné formellement 
les Portugais par le Iraité des Pyrénées ; mais l'Espagnol 
avoit fait plusieurs petites infractions à la paix : le Fran- 
çais en fit une hardie et décisive. Le maréchal de Schom- 
berg , étranger et huguenot , passa en Portugal avec 
quatre mille soldats français , qu'il payoit de l'argent de 
Louis xiv , et qu'il feignoit de soudoyer au nom du roi de 



A N JN Ë E l66l. 63 

DISTINCTIONS SUR LA FOI DES TRAITÉS. V 

Je toucherai ici , mon fils , un endroit peut- 
être aussi délicat que pas un autre, dans la 
conduite des princes. Je suis bien éloigné de 
vouloir vous enseigner l'infidélité, et je crois 
avoir fait voir depuis peu à toute l'Europe en 
la paix d'Aix-la-Chapelle , quel état je faisois 
dune parole donnée, en la préférant unique- 
ment à mes plus grands intérêts; mais il y a 
quelque distinction à faire en ces matières. 

L'état des deux couronnes de France et 
d'Espagne est tel aujourd'hui , et depuis long- 
temps dans le monde, qu'on ne peut élever 
l'une* sans abaisser l'autre , qui n'a presque 
jamais rien à craindre que par là. Cela fait 
entre elles une jalousie qui , si je l'osois dire , 
est essentielle, et une espèce d'inimitié perma- 
nente que les traités peuvent couvrir, mais 

Portugal. Ces quatre mille soldats français , joints aux 
troupes portugaises., remportèrent à Viila-Vicicsa , une 
victoire complète qui affermit le trône dans la maison de 
Bragance. (Voltaire , Siècle de Louis xiv.) 

Ce fut le maréchal de Turenne qui conseilla et dirigea, 
les secours donnés au Portugal. Il fit intervenir dans cette 
opération politique, l'Angleterre et le mariage du roi 
Charles 11 avec l'Infante de Portugal. Le comte de Schon;- 
feerg étçit l'élève et l'ami du maréchal de Tureims. 



64 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

qu'ils ne sauroient jamais éteindre, parce que 
le fondement en dure toujours, et que Tune 
d'elles travaillant contre l'autre, ne croit pas 
tant nuire à autrui, que se maintenir et se 
conserver soi-même, qui est un devoir si 
naturel , qu'il emporte facilement tous les 
autres. 

Et à dire la vérité et sans déguisement, elles 
n'entrent jamais ensemble qu'avec cet esprit 
dans aucun traité. Quelques clauses spécieuses 
qu'on y mette d'union , d'amitié, de se pro- 
curerrespectivement toutes sortes d'avantages : 
le véritable sens que chacun entend fort bien 
de son côté , par l'expérience de tant de siècles , 
est qu'on s'abstiendra au-dehors de toute sorte 
d'hostilités, et de toutes démonstrations pu- 
bliques de mauvaise volonté ; car pour les 
infractions secrètes et qui n'éclateront point, 
l'unies attend toujours de l'autre, par le prin- 
cipe naturel que j'ai dit, et ne promet le con- 
traire qu'au même sens qu'on le lui promet. 
Ainsi on pourroit dire, qu'en se dispensant éga- 
lement d'observer les traités, à la rigueur on n'y 
contrevient pas , parce qu'on n'a point pris à la 
lettre les paroles des traités , quoiqu'on ne 
puisse employer que celles-là , comme il se 
fait dans le monde pour celles des complimens, 
absolument nécessaires pour vivre ensemble , 



ANNÉE îG6l. 65 

«et qui n'ont qu'une signification bien au- 
dessous de ce qu'elles sonnent. 

CONDUITE DES ESPAGNOLS. MARIAGE DU ROI 
D'ANGLETERRE. 

Les Espagnols nous ont les premiers montré 
l'exemple, car en quelque profonde paix qu'on 
ait été avec eux, ont-iîs jamais manqué à fo- 
menter nos discordes domestiques et nos 
guerres civiles; et la qualité de catholiques 
par excellence, les a-Nelle en nui temps empê- 
chés de fournir de l'argent sous main aux hu- 
guenots rebelles ? Ils accueillent sans cesse avec 
soin ^ avec dépense, tout ce qui se retire mé- 
content de ce pays-ci , jusqu'à des personnes 
de néant et de nulle considération ; non qu'ils 
ignorent ce qu'elles sont, mais pour montrer 
par-là à celles qui valent mieux ce qu'on feroit 
en leur faveur. 

Je ne pouvois pas douter qu'ils n'eussent 
violé les premiers et en mille sortes, le traité 
des Pyrénées (i), et j'aurois cru manquer à 



(i) Le roi, dans ses lettres à l'archevêque d'Embrun, 
son ambassadeur à Madrid , se plaignoit de vingt-six points 
qui demeuroient sans exécution dans le traité ; mais Pel- 
lisson , qui nous l'apprend , ne cite aucune de ces infrac- 
tions ; ce qui prouve qu'elles étoient légères, comme on lô 
dit dans le Siècle de Louis xir. 

U'.UV. DE LOUIS XIV. TOMt. I. 5 



66 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

ce que je dois à mes Etats , si en l'observant 
plus scrupuleusement qu'eux , je leur laissois 
librement ruiner le Portugal , pour retomber 
ensuite sur moi avec toutes leurs forces, et me 
redemander , en troublant la paix de l'Europe , 
tout ce qu'ils m'avoient cédé par ce même 
traité. Les clauses par où ils me défendoient 
d'assister cette couronne encore mal affermie 7 
plus elles étoient extraordinaires, réitérées et 
accompagnées de précautions, plus elles mar- 
quoient qu'on n'avoit pas cru que je m'en 
dusse abstenir ; et tout ce que je croyois leur 
devoir déférer , était de ne le secourir que dans> 
la nécessité , avec modération et retenue ; ce 
qui pouvoit se faire plus commodément par 
l'interposition et sous le nom du roi d'An- 
gleterre, s'il étoit une fois beau- frère du roi 
de Portugal. 

Je n'oubliai donc rien pour le porter à ce 
mariage , et parce que c'est une cour où l'on 
fait d'ordinaire beaucoup par l'argent, et que 
les ministres en cette nation ont été fort sou- 
vent suspects d'être pensionnaires d'Espagne, 
et quele chancelier Hy de ( x ), très-habile homme 



(i) Celui qui est plus connu sous le nom de comte de 
Clarendon , et qui a laissé une bonne histoire de la révo- 
lution d'Angleterre sous Charles i er , et de ses suites. On 



ANNÉE l66l. 67 

pour le dedans du royaume, paroissoit alors 
avoir un fort grand pouvoir sur l'esprit du 
Roi , je liai avec lui en particulier une négo- 
ciation très-secrète , inconnue même à mon 
ambassadeur en Angleterre , et lui envoyai un 
homme d'esprit (1), et qui, sous prétexte 
d'acheter du plomb pour mes bâtimens , avoit 
des lettres de crédit jusqu'à 5oo,ooo liv. , qu'il 
offrit de ma part à ce ministre , sans lui de- 
mander que son amitié. Il refusa mes offres 
avec d'autant plus de mérite , qu'en même 
temps il avoua à cet envoyé , qu'il étoit lui-même 
d'avis du mariage de Portugal pour l'intérêt 
du Roi son maître , à qui il le fit après cela 
parler en secret. 

Les Espagnols lui faisoient proposer de leur 
côté la princesse de Parme , qu'ils offroient de 
doter à leurs dépens , comme une infante; puis, 
quand j'eus fait rejeter cette proposition , la 
fille du prince d'Orange, avec les mêmes avan- 

trouvera des détails intéressans sur ce ministre , dans une 
note des Mémoires pour l'année 1667. 

( 1 ) La Bastide de la Croix , gentilhomme du Rouergue , 
employé autrefois dans les négociations avec Cromwell. Le 
surintendant Fouquet , qui avoit été chargé des premières 
ouvertures dans celle -ci , ayant été arrêté peu après , 
l'affaire fut confiée au comte d'Estrades , alors ambassa- 
deur en Angleterre. 



68 MÊMOIUES HISTORIQUES, 

tages , sans se souvenir alors de leur grand zèle 
pour la foi ; et que donner à cet Etat une reine 
protestante , c'étoit ôter aux catholiques toute 
la consolation et tout le support qu'ils y pou- 
voient espérer» 

Mais je ménageai les choses en telle sorte, 
que la seconde proposition fut rejetée comme 
la première , et servit même à conclure plus 
promptement ce que je voulois pour le Por- 
tugal et pour son infante (1). 

SUITE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. 

De toutes les affaires étrangères de cette 
année , ce fut la plus importante. Je ne lais- 
serai pas d'en toucher ici quelques autres de 
moindre conséquence , mais qui vous feront 
connoître, qu'en affermissant tous les jours de 
plus en plus mon autorité au-dedans, je n'ou- 
bliois pas de maintenir au-dehors en toutes 
rencontres la dignité et les avantages de la cou- 
ronne. 

Les ambassadeurs de Gênes, par un artifice 
souvent réitéré , dont ils se vouloient faire une 



(1) Si l'on prend la peine de comparer les deux articles 
précédens , avec le peu qui s'en trouve dans les brouillons 
qu'a publiés M. de Montagnac , on verra combien la 
seconde rédaction est supérieure. 



ANNÉE l66l. 69 

espèce de possession et de titre , usurpoient 
depuis quelques années à ma cour le traite- 
ment royal. Ils s'étoient assujétis pour cela à 
ne prendre jamais leurs audiences qu'avec 
quelqu'ambassadeur de roi , afin qu'entrant 
au Louvre immédiatement après lui et au son 
du tambour, on ne pût distinguer si cet hon- 
neur les regardoit ou non : vanité' d'autant plus 
ridicule, qu'à remonter un peu plus haut, cet 
Etat tout entier long-temps possédé par nos 
ancêtres, n'a aucune souveraineté que celle 
qu'il s'est donnée à lui-même par sa rébellion 
depuis i5iS ; nous appartenant légitimement 
à plusieurs bons titres, comme sont les traités 
volontaires et solemnels avec tout le peuple 
qui se donnoit à nous , souvent renouvelés 
avec un plein et entier consentement, et con- 
firmés plus d'une fois par le droit des armes. 

Je fis entendre à ces ambassadeurs, combien 
j'étois éloigné de souffrir leur folle prétention, 
dont ils avoient bien osé s'expliquer; et ni eux 
ni leurs supérieurs n'ont eu garde d'en parler 
depuis , tremblant de peur au moindre mou- 
vement que j'ai fait faire à mes troupes vers 
l'Italie , par la connoissance qu'ils ont de ce 
que je pourrois bien demander avec justice. 

L'Empereur avoit cru de son intérêt de me 
donner part de son élection , comme ses pré* 



rjo MEMOIRES HISTORIQUES, 

décesseurs aux miens; mais il s'étoit fait cette 
chimère , qu'il n'étoit pas de sa dignité de 
m'écrire le premier, et avoitadressé sa dépèche 
à l'ambassadeur d'Espagne , avec ordre de ne 
la point délivrer qu'il n'eût obtenu de moi 
quelque lettre de compliment, par où il parût 
que je l'avois prévenu. Je ne refusai pas seu- 
lement d'en écrire aucune ; mais pour ap- 
prendre à ce prince à me mieux connoître , 
je l'obligeai aussitôt après , à rayer dans les 
pouvoirs de ses ministres, les qualités de comte 
de Ferrette et de landgrave d'Alsace, ces Etats 
m'ayant été cédés par le traité de Munster. 
Je lui fis aussi retrancher, d'un projet de ligue 
contre les Turcs, le titre qu'il se donnoit de 
chef du peuple chrétien, comme s'il eût véri- 
tablement possédé le même empire et les 
mêmes droits qu'avoit autrefois Charlemagne, 
après avoir défendu la religion contre les 
Saxons, les Huns et lesSarrazins. 

EN QUOI CONSISTE LA DIGNITÉ DES EMPEREURS 
D'ALLEMAGNE (l). 

Et sur ce sujet , mon fils , de peur qu'on 
ne veuille vous imposer quelquefois par les 

(1) Ces développemens historiques ont été omis dans 
l'édition de 1767 ; cependant , comme ils se trouvent dans 



ANNÉE l66l. 71 

beaux noms d'Empire romain , de Cësar , de 
Majesté césarée, de successeur de grands em- 
pereurs , dont nous tirons notre origine , je 
me sens obligé de vous faire remarquer com- 
bien les empereurs d'aujourd'hui, sont éloignés 
de cette grandeur dont ils affectent les titres. 
Quand ces titres furent mis dans notre mai- 
son , elle régnoit tout à la fois sur la France , 
sur les Pays-Bas • sur l'Allemagne , sur l'Italie 
et sur la meilleure partie de l'Espagne , qu'elle 
avoit distribuée à divers seigneurs particuliers , 
s'en réservant la souveraineté. Les sanglantes 
défaites de plusieurs peuples venus du Nord 
et du midi , pour la ruine de la chrétienté , 
avoient porté la terreur du nom français par 
toute la terre. Charlemagne enfin ne voyant 
aucun roi en toute l'Europe , ni à dire la 
vérité , en tout le reste du monde , qui pût se 
comparer à lui , ce nom sembloit désormais 
impropre ou pour eux , ou pour lui , par l'iné- 
galité de leur fortune. Il étoit monté à ce haut 
point de gloire , non pas par l'élection de 
quelque prince , mais par le courage et par 
ies victoires qui sont l'élection et les suffrages 

le manuscrit de Pellisson , nous avons dû les conserver à 
leur place. Ils sont aussi dans les brouillons, mais moins 
étendus. 



72 MEMOIRES HISTORIQUES, 

du ciel même , quand il a résolu de^soumettre 
les autres puissances à une seule, Et Ton n'avoit 
point vu de domination aussi étendue que la 
sienne , hors les quatre fameuses monarchies , 
à qui on attribue l'empire du monde entier , 
quoiqu'elles n'en aient jamais conquis ni 
possédé qu'une petite partie , mais considé- 
rable et connue dans le monde le plus connu* 
Celle des Romains étoit la dernière , tout-à- 
fait éteinte en occident , et dont on ne voyoit 
plus en orient , que quelques restes foibies , 
misérables et languissans. 

Cependant , comme si l'empire romain eût 
repris sa force , et commencé à revivre en nos 
climats , ce qui n'étoit point en effet, ce nom 
le plus grand qui fût alors dans la mémoire 
des hommes , sembla seul pouvoir distinguer 
et désigner l'élévation extraordinaire de Char- 
lemagne , et bien que cette élévation même, 
qu'il ne tenoit que de Dieu et de son épée, 
lui donnât assez de droit de prendre tel titre 
qu'il auroit voulu , le pape qui avec toute 
l'église lui avoit d'extrêmes obligations , fut 
bien aise de contribuer toiù ce qu'il pouvoit à. 
sa gloire , et de rendre en lui cette qualité 
d'empereur plus authentique par un couron- 
nement solemnel, comme Je sacre, qui encore 
qu'il ne nous donne pas la royauté la déclare 



ANNÉE l66l. 73 

au peuple , et la rend en nous plus auguste , 
plus inviolable et plus sainte. Mais cette gran- 
deur de Charlemagne qui fondoit si bien le 
titre d'empereur , ou de plus magnifiques en- 
core si on eût pu en trouver , ne dura pas 
long-temps après lui, diminuée premièrement 
par les partages qui se faisoient alors entre les 
fils de France , puis par la foiblesse, et par le 
peu d'application de ses descendans , en par- 
ticulier de la branche quis'étoit établie en-deçà 
du Rhin. Car les empires , mon fils, ne se con- 
servent que comme ils s'acquièrent ; c'est-à- 
dire , par la vigueur , par la vigilance et par 
le travail. 

Les Allemands excluant les princes de notre 
sang , s'emparèrent aussitôt après de cette di- 
gnité , ou plutôt en subrogèrent une autre à 
sa place , qui n'avoit rien de commun, ni avec 
l'ancien Empire romain , ni avec le nouvel 
empire de nos ayeux; mais où on tâcha, comme 
dans tous les grands changemens , de faire que 
chacun trouvât ses avantages, pour ne s'y pas 
opposer. Les peuples et les états particuliers 
s'y engagèrent , par les grands privilèges qu'on 
leur donna sous le nom de liberté. 

Les princes d'Allemagne, parce qu'on rendoit 
cette dignité élective , au lieu d'héréditaire 
qu'elle étoit , et qu'ils acquéroient par là le 



•j4 MEMOIRES HISTORIQUES, 

droit d'y nommer ou d'y prétendre , ou tous 
les deux ensemble. Les papes enfin , parce 
qu'on fait toujours profession de la tenir de 
leur autorité , et qu'au fond un grand et véri- 
table Empereur romainpouvoitse donner plus 
de droit qu'ils n'eussent voulu sur Rome même , 
d'où vient que ceux qui ont le plus curieu- 
sement recherché l'antiquité , tiennent que 
Léon m , en couronnant Charlemagne , ne lui 
attribua pas le titre d'Empereur romain , que 
la voix publique lui donna dans les suites ; 
mais seulement celui d'Empereur et celui 
d'avocat du saint siège ; car ce mot d'avocat 
signifioit alors protecteur. Et en ce sens , les 
rois d'Espagne se qualifioient encore , il n'y 
a que quelques années , avocats d'une partie 
de villes que j'ai conquises en Flandre ; ce 
pays étant presque tout divisé en différentes 
avocaties , ou protections de cette nature. 

Mais pour en revenir aux Empereurs d'au- 
jourd'hui , il vous est aisé , mon fils, de com- 
prendre par tout ce discours , qu'ils ne sont 
nullement ce qu'étoient les anciens Empereurs 
romains , ni ce qu'étoient Charlemagne et ses 
premiers successeurs. Car à leur faire justice, 
on ne peut les regarder que comme les chefs , 
)( ou les capitaines-généraux d'une république 
d'Allemagne , assez nouvelle en comparaison 



A N N Ê E 1 6 6 1 . 70 

de plusieurs autres Etats , et qui n'est ni si 
grande ni si puissante , qu'elle doive pré- 
tendre aucune supériorité sur les nations voi- 
sines. Leurs résolutions les plus importantes 
sont soumises aux délibérations des Etats de 
l'Empire ; on leur impose , en les élisant , les 
conditions qu'on veut. La plupart des membres 
de la république , c'est-à-dire les princes , ou 
les villes libres d'Allemagne , ne défèrent à 
leurs ordres qu'autant qu'il leur plaît. En cette 
qualité d'empereurs, ils n'ont que très-peu de 
revenu ; et s'ils ne possédoient de leur chef 
d'autres Etats héréditaires , ils seroient réduits 
à n'avoir pour habitation, dans tout l'Empire, 
que l'unique ville de Baniberg , que l'évéque 
qui en est seigneur souverain, seroit obligé de 
leur céder. 

Aussi plusieurs princes qui pouvoient par- 
venir à cette dignité par l'élection , n'en ont 
point voulu , la croyant plus onéreuse qu'ho- 
norable. Et de mon temps , l'électeur de Ba- 
vière étoit empereur , s'il n'eût refusé de m 
nommer lui-même , comme les lois le permet- 
tent, en joignant sa voix à celles dont je m'étois 
assuré pour lui , et que je lui donnois dans le 
collège des électeurs. 



76 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

LES ROIS DE FRANCE LEUR SONT ÉGAUX. 

Je ne vois donc pas , mon fils , par quelle 
raison des rois de France , rois héréditaires , 
et qui peuvent se vanter qu'il n'y a aujourd'hui 
dans le monde , sans exception , ni meilleure 
maison que la leur, ni puissance plus grande, 
ni autorité plus absolue , seroient inférieurs à 
ces princes électifs. Il ne faut pas dissimuler 
néanmoins que les papes , par une suite de ce 
qu'ils avoient fait , ont insensiblement donné 
dans la cour de Rome , la préséance aux am- 
bassadeurs de l'Empereur , sur tous les autres , 
et que la plupart des cours de la chrétienté 
ont imité cet exemple , sans que nos prédéces- 
seurs aient fait effort pour l'empêcher ; mais 
en toute autre chose , ils ont défendu leurs 
droits. 

On trouve , dès le dixième siècle , des traités 
publics , où ils se nomment les premiers (1) , 
avant les empereurs avec qui ils traitent ; et à 

(1) Il y a, entre les autres, en 921 , un traité passé à 
Bonn sur le Rhin , entre Charles-le-Simple et Henri de 
Saxe, surnommé F Oiseleur, où Charles est toujours 
nommé le premier , et ses témoins même avant ceux 
d'Henri. Voyez Duchesne , tome 11 des Ane. Hist. de 
France , p. 587. ( Cette note est de Pellisson. ) 



ANNÉE l66l. 77 

Ja porte du Grand-Seigneur, nos ambassadeurs, 
et en dernier lieu , le marquis de Brèves , sous 
Henri-le-Grand , mon ayeui , n'ont pas seu- 
lement disputé, mais emporté la préséance sur 
ceux des empereurs. En un mot , mon fils , 
comme je n'ai pas cru devoir rien demander 
de nouveau dans la chrétienté, sur cette ma- 
tière , j'ai cru encore moins , en l'état où je 
me trouvois , devoir en façon du monde rien 
souffrir de nouveau , où ces princes affectas- 
sent de prendre le moindre avantage sur moi ; 
et je vous conseille d'en user de même ; re- 
marquant , cependant combien la vertu est à 
estimer , puisqu' après tant de siècles , celîe 
des Romains , celle des premiers Césars , et 
celle de Charlemagne , font encore , malgré 
l'exacte raison , rendre plus d'honneur qu'on 
ne devroit au vain nom et à la vaine ombre 
de leur empire. 

PRÉCAUTIONS POLITIQUES. 

Ces légères contestations avec l'Empereur 
firent , que je m'attachai encore davantage , à 
diminuer en Allemagne , son crédit , ou celui 
que la maison d'Autriche s'y est acquis depuis 
deux siècles ; et m'étant encore plus exacte- 
ment informé de la disposition des esprits , je 
détachai de cette cabale , par une négociation 



•j8 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

de quelques mois , l'électeur de Trêves. Il en- 
tra dans l'alliance du Rhin , c'est-à-dire dans 
un traité puissant et considérable , que j'avois 
formé au milieu de l'Empire , sous prétexte de 
maintenir le traité de Munster et la paix de 
l'Allemagne (i). 

Dix villes impériales que ce même traité 
avoit mises sous ma protection , me prêtèrent 
alors le serment de fidélité qu'elles m'avoient 
toujours refusé. 

Pour m'affermir dans mes conquêtes vers ce 
pays-là , et vers la Flandre , par une plus 
étroite union avec mes anciens Etats , ne voyant 
pas lieu de pratiquer ce quefaisoient les Grecs 

(1) L'alliance ou ligue du Rhin avoit été conclue en 
i658 ; elle étoit formée des électeurs de Mayence et de 
Cologne , du comte Palatin, du roi de Suède, comme duc 
de Brémen , &c. des ducs de Brunswick et de Lunebourg, 
et du landgrave de Hesse. Le roi de France y avoit accédé 
d'autant plus volontiers qu'il en étoit le promoteur. Son 
objet apparent étoit le maintien du traité de Westphalie , 
et de la capitulation imposée à l'Empereur. 

Elle fut renouvelée en 1661 , avec l'accession de l'élec- 
teur de Trêves. Son véritable but étoit d'ôter à la branche 
autrichienne d'Allemagne, le moyen de faire aucune diver- 
sion en faveur de la branche espagnole. 

Le premier traité avoit fait faire la paix des Pyrénées ; 
le renouvellement préparoit les voies pour augmenter ses 
avantages en éludant ses conditions. 



ANNÉE l66l. ' 79 

et les Romains , qui étoit d'envoyer des co- 
lonies de leurs sujets naturels dans les pays 
nouvellement subjugués ; je tâchai du moins 
d'y établir les mœurs françaises. Je changeai 
les conseils souverains en présidiaux; j'en fis 
ressortir les appellations à mes parlemens. Je 
mis des Français , et autant qu'il me fut pos- 
sible , des gens de mérite dans les premières 
charges. J'écrivis aux généraux d'ordre , afin 
qu'ils unissent les couvens de ces pays-là aux 
anciennes provinces de France. J'empêchai que 
les églises d'Artois et de Hainaut ne conti- 
nuassent à recevoir les rescripts de Rome par 
la voie de l'internonce de Flandre , et ne permis 
plus que les abbés des trois évêchés de Metz , 
Toul et Verdun , fussent élus sans ma nomi- 
nation ; mais je trouvai bon seulement qu'à 
chaque vacance , on me présentât trois sujets 
dont je promis d'agréer l'un. 

J'avois accordé ma protection au prince 
d'Epinoi pendant la guerre. Je le fis mettre en 
possession des biens du comte de Buquoi , 
jusqu'à ce que les siens lui eussent été rendus 
par les Espagnols , comme ils l'avoient promis. 
Je délivrai le pays de Lai eu, alors en contes* 
tation entre eux et moi , de diverses oppres- 
sions dont ils le menaçoient ; car sous prétexte; 
de quelques arrérages dune somme de douze 



80 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

mille ëcus qu'ils avoient accoutumé d'y lever 1 
ils avoient emprisonné douze des principaux 
habitans , et avoient déjà exigé d'eux , pour 
leur dépense , deux mille florins que je leur 
fis rendre avec la liberté, sans vouloir même 
jamais écouter l'expédient dur et ruineux pour 
ce pays , que l'Espagne proposoit : qui étoit 
de doubler cette imposition durant la contes- 
tation , afin que la France et elle y trouvassent 
chacune leur droit. 

Je fis cesser dans l'Artois quelques levées 
que les magistrats y faisoient, sous prétexte 
d'octrois accordés par le roi d'Espagne. Je 
voulus , pour soulager les peuples , que les 
officiers des garnisons eux-mêmes portassent , 
comme les habitans, tous les autres droits qui 
se levoient sur les denrées , et je fis donner 
trois ans de surséance aux pauvres familles de 
la frontière , que leurs créanciers pressoient 
cruellement depuis la paix. Je fis en sorte 
qu'une bonne partie des limites fût marquée , 
dès cette année-là, en exécution du traité des 
Pyrénées, les fortifications de Nanci démolies, 
toutes mes places réparées , mises en défense , 
et munies des choses nécessaires , comme si 
on eût été au milieu de la guerre : ne craignant 
rien tant que le reproche qu'on fait depuis si 
long-temps aux Français , mais que j'espère de 



ANNÉE l66 1. Si 

bien effacer par ma conduite , qu'ils savent 
conquérir, et ne savent pas conserver. 

LES SUCCÈS RAMÈNENT VERS DIEU. 

Il est ordinaire aux esprits faits, et qui ont 
reçu de bonne heure les premières disposi- 
tions à la piété , de se tourner aussi-tôt vers 
Dieu dans les heureux succès , quoique par un 
grand effet de notre foiblesse , une longue suite 
de prospérités que nous regardons alors comme 
nous étant dues , naturelles et propres , aient 
accoutumé de nous le faire oublier. 

J'avoue que dans ces commencemens, voyant 
maréputation s'augmenter chaque jour, toutes 
choses me réussir et me devenir faciles, je fus 
aussi sensiblement touché que je l'aie jamais 
été du désir de le servir et de lui plaire. 

Je donnai pouvoir au cardinal Antoine Bar- 
berini,et k d ? siuberville, chargé de mes affaires 
à Rome , de faire une ligue contre le Turc , où y 
j'offrois de contribuer de mes deniers et de mes 
troupes, beaucoup plus que pas un des autres 
princes chrétiens. Je donnai cent mille écus aux 
Vénitienspour la guerre de Candie, m'engageant 
de nouveau à leur fournir des forces considé- 
rables , toutes les fois qu'ils voudroient faire 
un effort pour chasser les Infidèles de cette 
île. Je fis offrir à l'Empereur, contre cet ennemi 

m\jy. DE I.QVIS XIV. TOME l. 6 



Sa MEMOIRES HISTORIQUES, 

commua , une armée de cent mille hommes, 
toute composée de mes troupes ou de celles de 
mes alliés. 

Je rétablis , par une nouvelle ordonnance , 
la rigueur des anciens édits contre les jure- 
mens et les blasphèmes , et voulus qu'on en 
fit aussi-tôt quelques exemples ; et je puis dire 
qu'à cet égard, mes soins et l'aversion que 
j'ai témoignée pour ce dérèglement scandaleux, 
n'ont pas été inutiles ; ma cour en étant, grâces 
à Dieu, plus exempte qu'elle ne l'a été durant 
plusieurs siècles sous les rois mes prédéces- 
seurs. 

J'ajoutai de nouvelles précautions à celles 
que j'avois déjà prises contre les duels ; et pour 
montrer que ni rang , ni naissance ne dispen- 
seroient personne , je bannis de ma cour le 
comte de Soissons , qui avoit fait faire un 
appel au duc de Navailles , et mis à la Bastille 
celui dont il s'étoit servi pour en porter la 
parole , quoique la chose n'eût eu aucun 
effet (i). 

(i) Madame de Navailles , dame d'honneur de la Reine , 
eut un différent avec la comtesse de Soissons, sur-inten- 
dante , au sujet des fonctions de leurs charges. Celle-ci se 
crut blessée par la manière dont le Roi prononça sur ses 
prétentions. Son mari, excité par elle , appela le duc^ 
qui, soit soumission au Roi, soit simple bon sens, refusa 



ANNÉE l66l. 83 

JANSÉNISME. PORT-ROYAL. 

Je m'appliquai à détruire le jansénisme , et 
à dissiper les communautés où se formoit cet 
esprit de nouveauté , bien intentionnées peut- 
être , mais qui ignoroient ou vouloient ignorer 
les dangereuses suites qu'il pourroit avoir. Je 
fis diverses instances auprès des Hollandais 
pour les catholiques de Gueldre. Je donnai 
ordre qu'on distribuât des aumônes considé- 
rables aux pauvres de Dunkerke , de peur que 
leur misère ne les tentât de suivre la religion 
des Anglais , à qui laguerre d .Espagne m'avoit 
obligé de donner cette place , durant le minis- 
tère du cardinal Mazarin. 

de se battre. On sait que sa réputation n'en souffrit point : 
sa valeur étoit aussi connue que la sagesse de sa femme. 
Louis xiv , que cette sagesse contraria plus d'une fois dans 
ses amours , sacrifia peu d'années après M. et M me de 
Navailles , abusé par des intrigues perfides ; et il ne leur 
rendit point sa faveur , lors même qu'il découvrit qu'on 
l'avoit trompé. M. de Navailles commanda depuis le corps 
de six mille hommes que la France envoya pour secourir 
Candie contre les Turcs. On a de lui des Mémoires. Celui 
qui avoit porté le cartel du comte de Soissons , étoit un 
chevalier de Maupeou , qui se signala ensuite à, la pre- 
mière conquête de la Franche-Comté en 1668. 



84 MEMOIRES HISTORIQUES, 

PROTESTAIS. 

Et quant à ce grand nombre de mes sujets 
de la religion prétendue réformée , qui étoit 
un mal que j'avois toujours regardé , et que 
je regarde encore avec douleur, je formai dès- 
lors le plan de toute ma conduite envers eux, 
que je n'ai pas lieu de croire mauvaise, puis- 
que Dieu a voulu quelle ait été suivie et le 
soit encore tous les jours , d'un très- grand 
nombre de conversions. 

Il me sembla , mon fils , que ceux qui vou- 
loient employer des remèdes violens, ne con- 
noissoient pas la nature de ce mal , causé en 
partie par la chaleur des esprits , qu'il faut 
laisser passer et s'éteindre insensiblement , au 
lieu de l'exciter de nouveau par des contradic- 
tions aussi fortes, toujours inutiles d'ailleurs, 
quand la corruption n'est pas bornée à un 
certain nombre connu, mais répandue dans 
tout l'Etat. 

Autant que je l'ai pu comprendre , l'igno- 
rance des ecclésiastiques aux siècles précédens , 
leur luxe , leurs débauches, les mauvais exem- 
ples qu'ils donnoient, ceux qu'ils étoient obligés 
de souffrir par la même raison , les abus enfin 
qu'ils laissoient autoriser dans la conduite des 
particuliers , contre les règles et les sentimens 



ANNÉE l66l. 85 

publics de l'église, donnèrent lieu, plus que 
toute autre chose , à ces grandes blessures 
qu'elle a reçues par le schisme et l'hérésie. 

Les nouveaux réformateurs disoient vrai 
visiblement en beaucoup de choses de fait et 
de cette nature, qu'ils reprenoient avec autant 
de justice que d'aigreur. Usimposoient en celles 
qui regardoient la croyance, et il n'est pas au 
pouvoir des peuples de distinguer une fausseté 
bien déguisée , quand elle se cache d'ailleurs 
parmi plusieurs vérités évidentes (1). 

On commença par de petits différens , dont 
j'ai appris que les protestans d'Allemagne, ni 
les Huguenots de France ne tiennent presque 
plus de compte aujourd'hui. Ceux-là en pro- 
duisirent de plus grands, principalement parce 
qu'on pressa trop un homme violent et hardi , 
qui ne voyant plus de retraite honnête pour 
lui , s'engagea plus avant dans le combat , et 
s'abandonnant à son propre sens , prit la liberté 

(1) Voici comme on a altéré ce paragraphe dans l'édi- 
tion de 1767, réimprimé en 1789, dont notre avertisse- 
ment donne la notice : 

« Les nouveaux réformateurs , qui reprenoient ces dé- 
» sordres avec autant de justesse que d'aigreur , prirent 
» de-là occasion d'imposer en tout ce qui ne regardoit pas 
» le fait et la pratique , mais la croyance et les dogmes 5 et 
» il n'est pas au pouvoir , &c. .,,.,». 



86 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

d'examiner tout ce qu'il recevoit auparavant , 
promit au monde une voie facile et abrégée 
pour se sauver : moyen très-propre à flatter le 
sens humain , et à entraîner la multitude. 
L'amour de la nouveauté en séduisit plusieurs. 
Divers intérêts des princes se mêlèrent à cette 
querelle. Les guerres en Allemagne , puis en 
France, redoublèrent lanimosité du mauvais 
parti : le bas peuple douta encore moins que 
la religion ne fût bonne, pour laquelle on s'étoit 
exposé à tant de périls. Les pères, pleins de 
cette préoccupation, la laissèrent à leurs enfans, 
Ja plus violente qu'il leur fui possible ; mais au 
fond , de la nature de toutes les autres passions 
que le temps modère toujours , et souvent avec 
d'autant plus de succès , qu'on fait moins d'ef- 
forts pour les combattre (1). 

Sur ces connoissances générales , je crus , 
mon fils , que le meilleur moyen pour réduire 
peu à peu les Huguenots de mon royaume , 
étoit , en premier lieu , de ne les point presser 
du tout (2) par aucune rigueur nouvelle 

(1) Dans les éditions de cette partie des Mémoires , de 
1767 et 1789, dont notre avertissement donne la notice, 
celte période , depuis les mots : Les pères , pleins de cette 
préoccupation. ... a été totalement omise. 

(2) Ces mots : Ne les point presser du tout, €tc 

manquent aussi dans les éditions ci-dessus citées. 



ANNÉE l66l. 87 

contr'eux, de faire observer ce qu'ils avoient 
obtenu de mes prédécesseurs; mais de ne leur 
rien accorder au-delà, et d'en renfermer même 
l'exécution dans les plus étroites bornes que la 
justice et la bienséance le pouvoient permettre. 
Je nommai pour cela , dès cette année même , 
des commissaires exécuteurs de l'édit deNantes. 
Je fis cesser avec soin par-tout les entreprises 
de ceux de cette religion ; comme dans le fau- 
bourg Saint-Germain , où j'appris qu'ils com- 
mençoient d'établir des assemblées secrètes 
et des écoles de leur secte; à Jamets en Lorraine, 
où n'ayant pas droit de s'assembler , ils s'étoient 
réfugiés en grand nombre durant les désor- 
dres de la guerre , et y faisoient leurs exercices ; 
à la Rochelle, où l'habitation n'étant permise 
qu'aux anciens habitans et à leurs familles , 
elles en avoient attiré peu à peu et insensi- 
blement quantité d'autres, que j'obligeai d'en 
sortir. 

Mais quant aux grâces qui dépendoient de 
moi seul , je résolus et j'ai assez ponctuelle- 
ment observé depuis, de ne leur en faire aucune, 
et cela par bonté plus que par aigreur , pour 
les obliger par-là à considérer de temps en 
temps d'eux-mêmes et sans violence, si c'étoit 
avec quelque bonne raison qu'ils se pri voient 
volontairement des avantages qui pouvoient 



88 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

leur être communs avec tous mes autres sujets. 

Cependant, pour profiter de l'état où ils se 
trouvoient, d'écouter plus volontiers qu'autre- 
fois ce qui pouvoit les détromper , je résolus 
aussi d'attirer , même par récompense , ceux 
qui se rendroient dociles; d'animer autant 
que je pourrois les évêques, afin qu'ils travail- 
lassent à leur instruction , et leur ôtassent les 
scandales qui les éloignoient quelquefois de 
nous (i) ; de ne mettre enfin dans ces pre- 
mières places , et dans toutes celles dont j'ai la 
nomination , par quelque raison que ce pût 
être, que des personnes de piété, d'application, 
de savoir , capables de réparer par une con- 
duite toute contraire les désordres que celle 
de leurs prédécesseurs avoit principalement 
produits dans l'église. 

Mais il s'en faut encore beaucoup , mon fils, 
que je n'aie employé tous les moyens que j'ai 
dans l'esprit , pour ramener doucement ceux 
que la naissance , l'éducation et le plus sou- 
vent un zèle sans connoissance , tiennent de 
bonne foi dans ces pernicieuses erreurs. Ainsi 
j'aurai , comme je l'espère , d'autres occasions 
de vous en parler , sans vous expliquer par 

(i) Cette phrase : Et leur ôtassent les scandales , âc, 
est omise dans les éditions de 1768 et 1789. 



ANNÉE l66l. 89 

avance des desseins, où le temps et les circons- 
tances des choses peuvent apporter mille chan- 
gemens (1). 

MOTIFS D'ATTACHEMENT A LA RELIGION. 

Je prenois tous ces soins par une véritable 
reconnoissance des grâces que je recevois tous 

. > ■ , , , — 1 — .. , . • . 

(1) A la place de cet important article sur les Protes- 
tans , voici ce qu'on trouve dans les brouillons : 

« Sur l'avis que j'eus qu'en divers lieux de mon obéis- 
sance , les gens de la prétendue religion réformée faisoient 
des entreprises contre l'édit de Nantes , je nommai des 
commissaires qui eurent ordre de moi de les réduire pré- 
cisément dans les termes que mes prédécesseurs leur 
avoient accordés. 

» L'on m'avoit dit que, dans le faubourg Saint-Germain, 
il s'étoit fait par eux quelques assemblées , et que l'on y 
prétendoit établir des écoles de cette secte ; mais je lis si 
bien entendre que je ne voulois pas souffrir ces nou- 
veautés , qu'elles cessèrent incontinent. 

» Je fus averti que , dans la ville de , où ils 

n'avoient point le droit de s'assembler , ils s'étoient donné 
cette liberté durant les désordres de la guerre , ce qu 1 
avoit grossi le nombre des habitans d'une grande quantité 
de religionnaires ; mais je défendis aussi-tôt les assem- 
blées , et je fis sortir de la ville tous ceux qui y étoient 
nouvellement établis. 

» Je donnai les mêmes ordres à l'égard de ceux qui 
s'étoient retirés de nouveau dans la Rochelle , lesquels se 
trouvoient déjà en fort grand nombre ; et portant même 



90 MEMOIRES HISTORIQUES, 

les jours; mais je m'apperçus aussi en même 
temps, qu'ils me servoient beaucoup à me con- 
server l'affection des peuples , très-contens de 
voir qu'étant sans comparaison beaucoup plus 
occupé qu'auparavant, je continuois à vivre, 
pour les exercices de la piété, dans la même 
régularité où la reine ma mère m'avoit fait 
élever; et édifié particulièrement cette année 
de ce que je fis à pié avec toute ma maison 
les stations d'un jubilé; ce que je ne pensois 
pas même devoir être remarqué. 

(i) Et à vous dire la vérité , mon fils , nous 

en cela mes soins au-delà des terres de mon obéissance , 
je fis distribuer des aumônes aux pauvres de Dun- 
kerke ». 

Si M. de Rhulières eût connu ces détails , il n'eût pas 
manqué d'en faire usage pour appuyer son système. 

Voyez en outre , pour plus grands éclaircissemens sur 
cet article , quelques pièces intéressantes sur les Protes- 
tans , dans la cinquième partie de cette collection. 

(i) A la place de ce morceau, il s'en trouve un dans 
les brouillons , qui paroît plus vague et plus foible. Le 
voici : 

« Car vous devez savoir avant toutes choses , mon fils , 
que nous ne saurions montrer trop de respect pour celui 
qui nous fait respecter de tant de milliers d'hommes. La 
première partie de la politique , est celle qui nous enseigne 
à le bien servir. La soumission que nous avons pour lui , 
est la plus belle leeon que nous puissions donner de celle 



ANNÉE l66l. 91 

ne manquons pas seulement de justice , mais 
de prudence , quand nous manquons de véné- 
ration pour celui dont nous ne sommes que les 
lieutenans; notre soumission pour lui est la 
règle et l'exemple de celle qui nous est due. 
Les armées , les conseils, toute l'industrie hu- 
maine seroient de foibies moyens pour nous 
maintenir sur le trône, si chacun y croyoit 
avoir même droit que nous, et ne révéroit 
une puissance supérieure, dont la nôtre est 
une partie. Les respects publics que nous ren- 
dons à cette puissance invisible, pourroient 
enfin être justement nommés la première et la 
plus importante partie de toute notre poli- 

qui nous est due ; et nous péchons contre la prudence 
aussi bien que contre la justice, quand nous manquons de 
vénération pour celui dont nous ne sommes que les lieu- 
tenans. Ce que nous avons d'avantages sur les autres 
hommes, est pour nous un nouveau titre de sujétion; et 
après ce qu'il a fait pour nous , notre dignité se relève par 
tous les devoirs que nous lui rendons. Mais sachez que, pour 
le servir selon ses désirs , il ne faut pas se contenter de lui 
rendre un culte extérieur , comme font la plupart des 
autres hommes : des obligations plus signalées veulent de 
nous des devoirs plus épurés ; et comme en nous donnant 
le sceptre , il nous a donné ce qui paroît de plus éclatant 
sur la terre , nous devons , en lui donnant notre cœur , 
lui donner ce qui est de plus agréable à ses yeux. 

» Quand nous aurons aimé nos sujets pour sa gloire, 



92 MEMOIRES HISTORIQUES, 

tique, s'ils ne dévoient avoir un motif plus 
noble et plus désintéressé. 

Gardez-vous bien , mon fils , je vous en con- 
jure, de n'avoir dans la religion que cette vue 
d'intérêt , très-mauvaise quand elle est seule ; 
mais qui d'ailleurs ne vous réussir oit pas, 
parce que l'artifice se dément toujours, et ne 
produit pas long-temps les mêmes effets que la 
vérité. Tout ce que nous avons d'avantages 
sur les autres hommes en la place que nous- 
tenons, sont sans doute autant de nouveaux 
titres de sujétion pour celui qui nous les a 
donnés. Mais à son égard , l'extérieur sans 
l'intérieur n'est rien du tout, et sert plus à 

quand nous aurons relevé ses autels abattus , quand nous 
aurons fait connoitre son nom aux climats les plus reculés 
de la terre , nous n'aurons fait que l'une des parties de 
notre devoir ; et sans doute nous n'aurons pas fait celle 
qu'il désire le plus de nous , si nous ne sommes soumis 
nous-mêmes au joug de ses commandemens. Les actions 
de bruit et d'éclat ne sont pas toujours celles qui le tou- 
chent davantage , et ce qui se passe dans le secret de notre 
cœur , est souvent ce qu'il observe avec plus d'attention. 

» Il est infiniment jaloux de sa gloire ; mais il sait mieux 
que nous discerner en quoi elle consiste. Il ne nous a peut- 
être faits si grands, qu'afin que nos respects l'honorassent 
davantage ; et si nous manquons de remplir en cela ses 
desseins, peut être qu'il nous laissera tomber dans la pous* 
sière de laquelle il nous a tirés ». 



ANNEE l66l. g3 

l'offenser qu'à lui plaire. Jugez -en par vous- 
même , mon fils, si vous vous trouvez jamais, 
comme il est difficile que cela n'arrive dans 
tout le cours de votre vie , en l'état qui est si 
ordinaire aux rois, et où je me suis vu si sou- 
vent : mes sujets rebelles , lors même qu'ils 
ont eu l'audace de prendre les armes contre 
moi, m'ont donné peut-être moins d'indi- 
gnation que ceux qui en même temps se te- 
nant auprès de ma personne, me rendoient 
plus de devoirs et plus d'assiduités que tous 
les autres, pendant que j'étois bien informé 
qu'ils me trahissoient , et n'avoient pour moi 
ni véritable respect , ni véritable affection dans 
le cœur. 

PREMIÈRES NOTIONS RELIGIEUSES. 

Pour conserver cette disposition intérieure 
que je désire avant toutes choses , et sur 
toutes choses en vous, il est utile, mon fils, 
de se remettre de temps en temps devant les 
yeux les vérités dont nous sommes persua- 
dés , mais dont nos occupations , nos plaisirs , 
notre grandeur même , effacent incessamment 
l'image de nos esprits. 

Ce n'est pas à moi à faire le théologien avec 
vous. J'ai pris un soin extrême de choisir pour 
votre éducation ceux que j'ai cru les plus 



94 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

propres à vous enseigner la pie té par les discours 
et par l'exemple ; et je puis vous assurer que 
c'est la première qualité que j'ai cherchée et 
considérée en eux. Ils ne manqueront pas, et 
j'y prendrai garde, de vous confirmer dans 
les bonnes maximes , et tous les jours davan- 
tage , à mesure que vous deviendrez plus ca- 
pable de raisonner avec eux. 

Si toutefois , par une curiosité assez natu- 
relle, vous vouliez savoir ce qui m'a le plus 
touché de ce que j'ai jamais vu ou entendu sur 
de semblables matières, je vous le dirai fort 
simplement , suivant que le bon sens me le 
pourra suggérer, sans affecter une profondeur 
de connoissances qui ne m'appartiennent pas. 

J'ai donné beaucoup en premier lieu , au 
consentement général de toutes les nations et 
de tous les siècles , et particulièrement de 
tous , ou presque tous les hommes les plus cé- 
lèbres dont j'aie jamais entendu parler, soit 
pour les lettres , soit pour les armes , soit pour 
la conduite des Etats , qui en général ont esti- 
mé la piété , quoiqu'en différentes manières : 
au lieu qu'on ne compte depuis tant de temps 
pour impies et pour athées, qu'un très-petit 
nombre d'esprits médiocres , qui ont voulu 
passer pour plus grands qu'ils n'étoient, on 
du moins que le public ne les a trouvés , puis- 



ANNÉE l66l. <)5 

qu'ils n'ont pu jusqu'ici se faire, comme les 
autres, un parti considérable dans le monde, 
une longue suite d'approbateurs et d'admira- 
teurs. 

Ce consentement universel m'a toujours 
semblé d'un très -grand poids. Car, après 
tout, il n'est pas étrange que la raison se 
trompe en un petit nombre de particuliers, 
puisque les sens même dont la certitude est 
si grande , se trompent aussi en quelques par- 
ticuliers , et qu'il y en a qui voient les choses 
toutes différentes de ce qu'elles sont en effet. 
Mais si en ce qu'il y avoit de plus important 
au monde, et qu'on a étudié avec le plus de 
soin, la raison humaine généralement parlant 
s'étoit trompée en tous les temps et en toutes 
les natures, et toujours régulièrement de la 
même sorte, pour nous faire embrasser comme 
le plus grand et le plus important de tous nos 
devoirs un fantôme et une chimère , qui ne fût 
rien du tout, elle ne seroit plus elle-même 
une raison , mais une folie à laquelle il fau- 
droit renoncer ; ce qui est la plus grande ex- 
travagance et la plus grande contradiction 
qu'un .esprit raisonnable puisse soutenir , 
puisqu'il ne la soutiendroit qu'en raisonnant 
lui-même. 

J'ai considéré ensuite que si l'imagination 



gO MEMOIRES HISTORIQUES, 

résiste d'abord à tout ce que nous n'avons pas 
vu , et par conséquent à tout ce qu'on nous 
enseigne de la divinité, le jugement s'y rend 
sans peine aussi -tôt que nous nous y atta- 
chons plus long- temps , et que nous l'exami- 
nons de plus près ; car nous ne pouvons juger 
des choses qui nous sont inconnues , qu'en 
les comparant à celles que nous connoissons 
et tirant des conséquences des unes aux autres. 
Cependant nous ne voyons rien dans le 
monde , de tout ce qui a quelque rapport et 
quelque ressemblance avec le inonde lui-même, 
comme sont les machines des bâtimens, et mille 
autres choses semblables , qui ne soit l'ouvrage 
de quelque raison et de quelque esprit qui en 
a fait le dessin. Cela étant, pourquoi ne croi- 
rions-nous pas , quand même l'instinct naturel 
et la voix de tous les peuples ne nous l'au- 
roient pas appris, que le monde lui-même, 
qui surpasse si fort toutes ces choses en ordre, 
en grandeur et en beauté, est aussi l'ouvrage 
de quelque esprit et de quelque raison , sans 
comparaison plus grande et plus élevée que la 
nôtre , dont si ensuite on nous dit mille mer- 
veilles, il faut seulement examiner qui nous 
les dit, et quelle assurance .il en a, sans nous 
étonner de ne les pouvoir comprendre , puis- 
que dans le monde même, qui n'en est que 



ANNÉE l66l. 97 

1 ouvrage , il y a tant d'autres miracles que 
nous ne pouvons entendre , encore que nous 
ne puissions les nier, et qu'ils soient inces- 
samment devant nos yeux. Ainsi , ce qui seroit 
incroyable en soi, s'il est appuyé d'ailleurs de 
quelque bonne autorité, ne devient pas seule- 
ment croyable, mais très-vraisemblable, quand 
il s'agit de cette raison supérieure et si éle- 
vée, c'est-à-dire d'une chose très -obscure 
pour nous, qui ne connoissons que très-im- 
parfaitement ce que c'est que notre propre 
raison. 

Ces premiers fondemens posés, il m'a tou- 
jours semblé, mon fils, que tout le reste sui- 
voit facilement. La variété infinie des religions 
peut faire peine, mais elles ont toutes au fond 
tant de rapport l'une à l'autre, tant de prin- 
cipes et tant de fondemens qui leur sont com- 
muns, que leur diversité même confirme vi- 
siblement une seule religion, dont toutes les 
autres sont des copies imparfaites ou falsifiées, 
qui ne laissent pas de conserver les traits les 
plus remarquables de l'originale. 

Et quand il n'est plus question que de dé- 
mêler cet original d'entre ces copies , quelle 
autre religion le peut emporter sur la nôtre, 
à laquelle tout ce qu'il y a eu de gens habiles 
et éclairés dans le monde se sont rendus quand 
<suv. de loi:ls xiv. rtôMis 1. 7 



98 MÉMOIRES HISTORIQUES., 

elle a paru , qui est aujourd'hui embrassée et 
suivie, non pas comme les autres par des na- 
tions barbares , ignorantes et grossières , mais 
par toutes celles où l'esprit et le savoir sont le 
plus cultivés; qui d'ailleurs , si on regarde 
l'ancienneté , est la même que la juive , la 
plus ancienne de toutes, et dont elle n'est que 
la perfection et l'accomplissement, prédit, 
promis et annoncé plusieurs siècles aupara- 
vant par des hommes extraordinaires , en 
même temps qu'ils faisoient mille autres pré- 
dictions que l'événement confirmoit chaque 
jour ; qui dès ce temps-là s'est vantée hardi- 
ment, qu'aussi-tôt qu'elle seroit à ce point de 
perfection qu'elle attendoit, elle détruiroit 
entièrement la païenne , dont elle étoit alors 
méprisée ou opprimée , et n'y a pas manqué ; 
tous ces dieux qu'on adoroit ayant disparu 
devant le sien , sans qu'il leur soit plus resté 
un seul adorateur dans le monde. 

Les vérités qu'elle publie sont surprenantes, 
mais nous avons posé que rien ne nous doit 
surprendre, ni paroître trop grand en ce qui 
est si fort au-dessus de nous. Le monde les a 
apprises par ceux qui en étoient témoins ocu- 
laires, et que le bon sens ne nous permet pas 
encore aujourd'hui de soupçonner : ni de fo* 
lie, puisque Leur morale, du consentement 



ANNÉE 1 6 6 1 . C)9 

tïes impies même , passe de bien loin celle des 
plus sages philosophes : ni d'imposture , puis- 
qu'on demeure d'accord qu'ils ont vécu sans 
intérêt, sans bien, sans ambition, sans plai- 
sirs, fournissant le plus souvent, par le tra- 
vail de leurs mains, au peu qui leur étoit né- 
cessaire ; courant avec autant de fatigue que 
de péril par toute la terre pour la convertir ; 
méprisés , persécutés , et finissant presque 
tous leur vie par le martyre , mais ne se relâ- 
chant ni ne se démentant jamais par eux et par 
leurs successeurs ; cette religion qui prêchoit 
des mystères si opposés au sens humain , et 
des maximes si dures et si fâcheuses aux gens 
du monde , sans les forcer par aucune vio- 
lence, sans armer jamais le sujet contre le 
prince , ni le citoyen contre le citoyen , sans 
faire jamais que souffrir et que prier , a désar- 
mé ses persécuteurs et toutes les puissances 
qui lui étoient contraires , s'est établie par 
tout le monde , s'est vue dominante en moins 
de trois siècles ; ce qui ne peut être arrivé 
dans le bon sens, que par les miracles dont 
l'histoire chrétienne est remplie, et que nous 
ne voyons plus aujourd'hui , mais dont ce 
progrès si grand et si étonnant du christia- 
nisme nous prouve la vérité , outre mille au- 
tres témoignages très-authentiques. 



IOO MEMOIRES HISTORIQUES, 

Voilà , mon fils , les considérations dont j'ai 
été le plus touché ; je ne doute pas que celles- 
là même , ou d'autres , ne fassent un pareil 
effet sur vous , et que vous ne tâchiez de ré- 
pondre sincèrement au nom de très-chrétien 
que nous portons; si ce ne peut être en toutes 
vos actions , comme il seroit à souhaiter , ne 
perdez jamais de vue pour le moins, ce qui 
fait tout le mérite des bonnes , et tout le re- 
mède des mauvaises et des foibles. 

Plusieurs de mes ancêtres ont attendu l'ex- 
trémité de leur vie , pour faire de pareilles 
exhortations à leurs enfans; j'ai cru au con- 
traire qu'elles auroient plus de force sur vous, 
lorsque la vigueur de mon âge , la liberté de 
mon esprit , l'état florissant de mes affaires 
ne vous permettroient point d'y soupçonner 
de déguisement , ou de les attribuer à la vue 
du péril. Ne me donnez pas ce déplaisir, mon 
fils, qu'elles n'aient un jour servi qu'à vous 
rendre plus coupable , comme elles le feroient 
sans doute si vous veniez à les oublier (i). 

(i) Ici finit le manuscrit original de la main de Pellisson , 
qui est à la Bibliothèque Impériale , et qui y fut remis par 
le maréchal de Noailles , quelques années après qu'il eut 
fait le dépôt des manuscrits autographes. Voyez rÀVettis- 
sement. 



ANNÉE l66l. loi 



SECTION SECONDE. 

RÉTABLISSEMENT DES FINANCES. FOUQUET 
ARRÊTÉ. 

\j e fut alors que je crus devoir mettre sérieu- 
sement la main au rétablissement des finances, 
et la première chose que je jugeai nécessaire , 
fut de déposer de leurs emplois les principaux 
officiers par qui le désordre avoit été intro- 
duit; car depuis le temps que je prenois soin 
de mes affaires , j'avois de jour en jour dé- 
couvert de nouvelles marques de leurs dis- 
sipations , et principalement du surinten- 
dant. 

La vue des vastes étabîissemens que cet 
homme avoit projettes, et les insolentes ac- 
quisitions qu'il avoit faites , ne pouvoient 
qu'elles ne convainquissent mon esprit du dé- 
règlement de son ambition ; et la calamité gé- 
nérale de tous mes peuples sollicitait sans cesse 
ma justice contre lui. Mais ce qui le rendoit 
plus coupable envers moi, étoit que bien loin 
de profiter de la bonté que je lui avois témoi- 
gnée en le retenant dans mes conseils , il en 
avoit pris une nouvelle espérance de me 



102 MEMOIRES HISTORIQUES, 
tromper, et bien loin d'en devenir plus sage ? 
tâchoit seulement d'en être plus adroit. 

Mais quelque artifice qu'il pût pratiquer , je 
ne fus pas long - temps sans reconnoître sa 
mauvaise foi. Car il ne pouvoit s'empêcher de 
continuer ses dépenses excessives , de fortifier 
des places, d'orner des palais, de former des 
cabales , et de mettre sous le nom de ses amis 
des charges importantes qu'il leur achetoit à 
mes dépens , dans l'espoir de se rendre bientôt 
l'arbitre souverain de l'Etat (1). 

Quoique ce procédé fût assurément fort cri- 
minel, je ne m'étois d'abord proposé que de 
Féloigner des affaires; mais ayant depuis con- 
sidéré que de l'humeur inquiète dont il étoit, 
il ne supporteroit point ce changement de 
fortune sans tenter quelque chose de nouveau, 
je pensai qu'il étoit plus sûr de l'arrêter. 

Je différai néanmoins l'exécution de ce des- 
sein , et ce dessein me donna une peine in- 
croyable ; car, non -seulement je voyois que 
pendant ce temps-là il pratiquoit de nouvelles 
subtilités pour me voler , mais ce qui m'in- 
commodoit davantage , étoit que pour aug- 
menter la réputation de son crédit, il affectoit 

(l) Voyez dans la v e partie de cette collection , les, 
pièces historiques qui concernent Fouquet. 



ANNÉE l66l. Io3 

de me demander des audiences particulières ; 
et que pour ne lui pas donner de défiance , 
j'étois contraint de les lui accorder , et de 
souffrir qu'il m'entretînt de discours inutiles, 
pendant que je connoissois à fond toute son 
infidélité. 

Vous pouvez juger qu'à l'âge où j'étois, il 
falloit que ma raison fit beaucoup d'effort sur 
mes ressentimens, pour agir avec tant de rete- 
nue. Mais d'une part je voyois que la dépo- 
sition du surintendant avoit une liaison né- 
cessaire avec le changement des fermes ; et 
d'autre côté, je savois que l'été où nous étions 
alors, étoit celle des saisons de l'année où ces 
innovations se faisoient avec le plus de désa- 
vantage , outre que je voulois avant toutes 
choses , avoir un fonds en mes mains de quatre 
millions, pour les besoins qui pourroient sur- 
venir. Ainsi je me résolus d'attendre l'automne 
pour exécuter ce projet. 

Mais étant allé vers la fin du mois d'août à 
Nantes, où les Etats de Bretagne étoient assem- 
blés , et de-là voyant de plus près qu'aupara- 
vant les ambitieux projets de ce ministre, je 
ne pus m'empêcher de le faire arrêter en ce 
lieu même, le 5 septembre (1). 

(1) Il y a de fort bonnes choses dans cette réflexion ; 



Î04 MEMOIRES HISTORIQUES, 

Toute là France , persuadée aussi bien que 
moi de la mauvaise conduite du surintendant, 
applaudit àcette action (i), etloua particulière- 
ment le secret dans lequel j'avois tenu, durant 
trois ou quatre mois, une résolution de cette 
nature, principalement à l'égard d'un homme 
qui av oit des entrées si particulières auprès 
de moi , qui entretenoit commerce avec tous 
ceux qui m'approchoient , qui recevoit des 
avis du dedans et du dehors de l'Etat, et qui 
de soi-même devoit tout appréhender par le 
seul témoignage de sa conscience. 

LE HOÏ SE CHARGE DES FONCTIONS DE SURINTENDANT. 

Mais ce que je crus avoir fait en cette occa- 
sion de plus digne d'être observé et de plus 
avantageux pour mes peuples , c'est d'avoir 
supprimé la charge de surintendant, ou plu- 
tôt de m'en être chargé moi-même. 

Peut-être qu'en considérant la difficulté de 
cette entreprise , vous serez un jour étonné , 
comme l'a été toute la France, de ce que je 

mais le roi en a mis une fort ample sur la même matière 
da'ns les cahiers précédens , avant que j'eusse vu ceci. (Note 
de Pellisson.) 

(i) On trouvera dans la 111 e partie la lettre de Louis xiv 
à sa mère , dans laquelle il lui raconte toutes les circons- 
tances de l'arrestation de Fouquet. 



ANNÉE ]66l. I05 

me suis engagé à cette fatigue , dans un âge 
où l'on n'aime ordinairement que le plaisir. 
Mais je vous dirai naïvement que j'eus à ce 
travail , quoique fâcheux , moins de répu- 
gnance qu'un autre , parce que j'ai toujours 
considéré comme le plus doux plaisir du 
monde , la satisfaction qu'on trouve à faire 
son devoir. J'ai même souvent admiré com- 
ment il se pouvoit faire, que l'amour du travail 
étant une qualité si nécessaire aux souverains, 
fût pourtant une de celles qu'on trouve plus 
rarement en eux. 

La plupart des princes, parce qu'ils ont un 
grand nombre de serviteurs et de sujets, croient 
n'être obligés à se donner aucune peine ; et ne 
considérant pas que s'ils ont une infinité de 
gens qui travaillent sous leurs ordres , ils en 
ont infiniment davantage qui se reposent sur 
leur conduite ; et qu'il faut beaucoup veiller 
et beaucoup travailler, pour empêcher seule- 
ment que ceux qui agissent ne fassent rien que 
ce qu'ils doivent faire, et que ceux qui se repo- 
sent ne souffrent rien que ce qu'ils doivent 
souffrir. Toutes ces différentes conditions dont 
le monde est composé, ne sont unies les unes 
aux autres que par un commerce de devoirs 
réciproques. Ces obéissances et ces respects que 
nous recevons de nos sujets, ne sont pas un don 



loG MEMOIRES HISTORIQUES, 
gratuit qu'ils nous font, mais un échange avec 
la justice et la protection qu'ils prétendent rece- 
voir de nous. Comme ils nous doivent honorer, 
nous les devons conserver et défendre; et ces 
dettes dont nous sommes chargés envers eux, 
sont même d'une obligation plus indispensable 
que celles dont ils sont tenus envers nous; car 
enfin si l'un d'eux manque d'adresse ou de vo- 
lonté pour exécuter ce que nous lui comman- 
dons, mille autres se présentent en foule pour 
remplir sa place ; au lieu que l'emploi de sou- 
verain ne peut être bien rempli que par le sou- 
verain même. 

Mais pour descendre plus particulièrement 
à la matière dont nous parlons, il faut ajouter 
à ceci que de toutes les fonctions souveraines % 
celle dont un prince doit être le plus jaloux, 
est le maniement des finances. C'est la plus 
délicate de toutes, parce que c'est celle de 
toutes qui est la plus capable de séduire celui 
qui l'exerce , et qui lui donne plus de facilité 
à corrompre que les autres. 11 n'y a que le 
prince seul qui doive en avoir la souveraine 
direction , parce qu'il n'y a que lui seul qui 
n'ait point de fortune à établir que celle de 
VEtat , point d'acquisition à faire que pour 
l'accroissement de la monarchie, point d'au- 
torité à élever que celle des loix, point de 



ANNÉE l66l. 107 

dettes à payer que les charges publiques, point 
d'amis à enrichir que ses peuples. 

Et en effet, que peut-il y avoir de plus rui- 
neux pour les provinces ou de plus honteux 
pour leur roi , que d'élever un homme qui a 
ses desseins et ses affaires particulières dans 
une place , qui prétend compter entre ses 
droits celui de disposer de tout sans rendre 
compte de rien , et de remplir incessamment 
ses coffres et ceux de ses créatures , des plus 
clairs deniers du public? 

« (1) Un prince peut-il faire de plus grande 
folie , que d'établir des particuliers qui se ser- 
vent de son autorité pour s'enrichir à ses pro- 
pres dépens , et de qui la dissipation , quoi- 
qu'elle ne lui produise aucun plaisir, ruine 
à-la-fois ses affaires et sa réputation ? et pour 
parler encore plus chrétiennement, peut -il 
s'empêcher de considérer que ces grandes som- 
mes, dont un petit nombre de financiers com- 
posent leurs richesses excessives et mons- 
trueuses , proviennent toujours des sueurs % 
des larmes et du sang des misérables, dont la 
défense est commise à ses soins » ? 

(1) Toute cette tirade pourroit être ôtée comme trop 
commune et moins bonne que ce qui a précédé. [Note de 
fellisson.'). 



lo8 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

(i) Ces maximes que je vous apprends au- 
jourd'hui, mon fils , ne m'ont été enseignées 
par personne , parce que mes devanciers ne 
s'en étoient pas avisés; mais sachez que l'avan- 
tage que vous avez d'en être instruit de si bonne 
heure , tournera quelque jour à votre confu- 
sion , si vous n'en savez profiter. 

CONSEIL ROYAL. SUITE DES RÉFORMES. 

Outre les conseils de finances et les direc- 
tions qui s'étoient tenus de tous temps , je 
voulus , pour m'acquitter avec plus de pré- 
caution de la surintendance , établir un conseiî 
nouveau, que j'appelai conseil royal. Je le 
composai du maréchal de Yilleroi , de deux 
conseillers d'Etat, d'Aligre et de Sève, et d'un 
intendant des finances , qui fut Colbert ; et c'est 
dans ce conseil que j'ai travaillé continuelle- 
ment depuis , à démêler la terrible confusion 
qu'on avoit mise dans mes affaires. 

Ce n'étoit pas assurément une entreprise 
légère, et ceux qui ont vu les choses au point 
où elles étoient , et qui les regardent mainte- 

(i) Le roi a mis quelque chose de fort semblable dans 
les cahiers précédens , avant que j'eusse vu ceux-ci : il fau- 
dra dans une dernière révision changer l'un ou l'autre en- 
droit. (Note de Pellisson.) 



ANNÉE l66l. 109 

nant clans la netteté où je les ai réduites , 
s'étonnèrent avec raison que j'aie pu pénétrer 
en si peu de temps , une obscurité que tant 
d'habiles surintendans n'avoient encore jamais 
éclaircie. Mais ce qui doit faire cesser cette 
surprise , est la différence qui se trouve natu- 
rellement entre l'intérêt du prince et celui de 
ses surintendans ; car ces particuliers n'ayant 
point de plus grand soin dans leur emploi , 
que de se conserver la liberté de disposer de 
tout à leur fantaisie, mettent bien plus sou- 
vent leur adresse à rendre cette matière obsr 
cure qu'à l'éclaircir ; au lieu qu'un roi qui 
en est le seigneur légitime, met autant qu'il 
peut l'ordre et la netteté en toutes choses, 
parce qu'il ne peut trouver que de la perte 
dans la confusion ; outre qu'en mon particulier 
je fus souvent soulagé dans ce travail par Col- 
bert, que je chargeois de l'examen des choses 
qui demandoient trop de discussion , et dans 
lesquelles je n'eusse pas eu le loisir de des- 
cendre. 

La manière en laquelle s'étoit faite la recette 
et la dépense , étoit une chose incroyable. Mes 
revenus n'étoient plus maniés par mes tréso- 
riers , mais par les commis du surintendant 
qui lui en comptoient confusément avec ses 
dépenses particulières; et l'argent se débour- 



tio MEMOIRES HISTORIQUES, 
soit en tel temps, en telle forme, et pour telle 
cause qu'il leur plaisoit; et l'on cherchoit après 
à loisir de fausses dépenses , des ordonnances 
de comptant , et des billets réformés pour 
consommer toutes ces sommes. 

Le continuel épuisement qui se faisoit du 
trésor public, et l'avidité qu'on avoit toujours 
de nouvel argent , faisoit qu'on donnoit sans 
peine des remises exorbitantes à ceux qui 
offroient d'en avancer. 

L'humeur déréglée de Fouquet lui avoit tou- 
jours fait préférer les dépenses inutiles aux 
nécessaires ; d'où il arrivoit que les fonds les 
plus liquides étant consommés en gratifica- 
tions distribuées à ses amis, en bâtimens faits 
pour son plaisir , ou en autres choses de pa- 
reille nature , on étoit contraint , au moindre 
besoin de l'Etat , d'avoir recours à des aliéna- 
tions, qu'on ne faisoit jamais qu'à vil prix, à 
cause de l'extrême nécessité où on étoit. 

Par ces voies l'Etat seroit tellement appau- 
vri , que nonobstant les tailles immenses qui 
se levoient, il ne restoit plus de net à l'épargne 
que vingt et un millions par an , lesquels 
même étoient dépensés pour deux années par 
avance , sans compter soixante et dix millions 
dont on m'avoit rendu redevable par billets 
faits au profit de divers particuliers. 



ANNÉE 1 66 1. lit 

AMELIORATION DE LA. COMPTABILITÉ ET DU REVENU. 

La chose que j'eus le plus d'impatience de 
corriger dans cet abus général, fut l'usage des 
ordonnances de comptant ; parce qu'elles 
avoient assurément plus servi qu'aucune autre 
à la dissipation de mes deniers; car en cette 
forme on donnoit sans cause et sans mesure à 
telle personne qu'on vouioit, et on faisoit sans 
honte et sans peur , une dépense qui ne devoit 
jamais être connue. 

Pour éviter à l'avenir cette confusion , je ré- 
solus de libeller et d'enregistrer moi - même 
toutes les ordonnances que je signerois , en 
sorte qu'il ne s'est fait ni pu faire depuis au- 
cune dépense , dont je n'aie su la raison (i). 

Je voulus aussi rebailler mes fermes , qui 
jusqu'alors n'avoient pas été portées à leur- 
juste prix; et afin d'éviter les fraudes qui 
s'étoient souvent faites dans ces occasions , 
soit par la corruption des juges qui les adju^- 

(i) L'idée de ce regître ou agenda de fonds fut donnée 
au roi par Colbert. On le voit par les Mémoires de l'abbé 
de Choisi. Mais les ministres de Louis avaient l'art de lui 
persuader qu'il imaginoit et faisoit tout. On peut voir aussi 
le détail des autres opérations de ce ministre , que le roi 
ne fait qu'indiquer , dans les Recherches sur les Finances 
de M. dé Forbounais , tom. i , in-lf. pag. 271. 



lia MEMOIRES HISTORIQUES, 
geoient , soit par les complots secrets que foi- 
soient entre eux ceux qui les dévoient enché- 
rir , je me trouvai moi-même aux enchères, et 
ce premier essai de mon application me fit 
augmenter mon revenu de trois millions, outre 
que je rendis le prix des baux payables par 
mois, ce qui me donna dès-lors de quoi four- 
nir aux dépenses les plus pressées , et me fit 
épargner à l'Etat une perte de quinze millions 
par an, qui s'étoient jusque -là' consumés 
dans les intérêts des sommes qu'on avoit em- 
pruntées. 

Pour les traites des recettes générales , au 
lieu de cinq sols de remise qui se donnoient 
auparavant , je ne laissai plus que quinze 
deniers pour livre; diminution qui, sur le 
total du royaume , montoit à une somme 
si notable , qu'elle me donna lieu , dans le 
grand épuisement où j'étois, de rabaisser les 
tailles de quatre millions. 

Je m'étonnois moi - même qu'en si peu de 
temps, et par des voies si pleines de justice, 
j'eusse pu trouver tant de profit pour le public. 
Mais ce qui pouvoit causer un plus grand éton- 
nement, c'est que ceux qui traitèrent avec 
moi à ces conditions , firent un gain presque 
aussi grand et beaucoup plus solide que ceux 
qui avoient traité auparavant, parce que le 



ANNÉE l66l. Ïl3 

respect que mes sujets avoient dès -lors pour 
moi , et le soin que je prenois de protéger ceux 
qui me servoient dans tout ce qu'ils me de- 
mandoient avec justice, leur faisoient trouver 
alors autant de facilité dans leur recette , qu'ils 
y avoient auparavant rencontré de chicane et 
d'endurcissement. 

Je résolus, peu de temps après, de réduire 
à deux quartiers les augmentations de gages 
que les officiers avoient acquises à vil prix , et 
qui ayant été payées jusque-là pour trois quar- 
tiers, avoient beaucoup diminué le prix de mes 
fermes (1). Mais je vous ai déjà expliqué, en 
parlant des compagnies souveraines , la justice 
de cette réduction et la facilité que j'y trou- 
vai ; et je ne vous la marquerai maintenant 
en passant, que comme un des bons effets 
de cette économie qui étoit si nécessaire à mon 
Etat. 

CHAMBRE DE JUSTICE. LIQUIDATION. 

Mais la dernière résolution que je pris cette 
année- là, touchant les finances, fut Tétablis- 

' (1) C'est le seul endroit que j'ai pris la liberté de retran- 
cher , parce qu'il a été placé ailleurs , et comme je crois 
plus à propos, dans les cahiers que le roi a vus. ( Note de 
Pellisson.) 

ŒUV. DE LOUIS XIV. TOME I, S 



Il4 MÉMOIRES HISTORIQUES^ 
sèment de la chambre de justice , dans lequel 
j'eus deux principaux motifs. Le premier que 
dans l'état où les choses étoient réduites , il 
n'étoit pas possible de diminuer suffisamment 
les impositions ordinaires , et de soulager 
assez promptement la pauvreté des peuples , 
qu'en faisant contribuer puissamment aux dé- 
penses de l'Etat , ceux qui s'étoient enrichis à 
ses dépens ; et le second , que cette chambre 
examinant les traités qui avoient été faits , 
c'étoit le seul moyen qui pouvoit faciliter l'ac- 
quittement de mes dettes. Car on les faisoit 
monter à des sommes si prodigieuses , que je 
n'aurois pu les payer toutes , sans ruiner la 
plus grande partie de mes sujets; ni les abolir 
de ma pure autorité , sans me mettre en dan- 
ger de faire quelque injustice : outre que je ne 
voulois pas retomber dans l'abus qui s'étoit 
pratiqué dans le remboursement des billets de 
l'épargne , par le moyen desquels les gens de 
crédit se faisoient payer tôt ou tard des sommes 
qui ne leur étoient point dues , pendant que 
les véritables créanciers n'auroient tiré qu'une 
très-légère portion de leur dû (i). 

C'est pourquoi je crus qu'il étoit bon de 

(i) Cela n'est pas bien constant , ce me semble. {Note 
de Pellisson.) 



ANNÉE l66l. Il5 

liquider exactement ce queje devois, etce qu'on 
me devoit , pour payer l'un et me faire payer 
de l'autre ; mais parce que ces discussions 
étoient délicates, et que la plupart de ceux 
qui s'y trouvoient intéressés avoient beaucoup 
de crédit et beaucoup de parens dans les com- 
pagnies ordinaires de judicature , je fus obligé 
d'en former une exprès des hommes les plus dé- 
sintéressés qui se trouvoient en toutes les autres. 

l'utilité de ces travaux les rend agréables. 

Je ne doute point qu'en lisant tout ce dé- 
tail, vous ne conceviez en vous-même que 
l'application qu'il falloit pour toutes ces sortes 
de choses, n'avoit pas en soi beaucoup d'agré- 
ment , et que ce grand nombre d'ordon- 
nances, de baux, de déclarations , de regî très 
et d'états , qu'il falloit non-seulement voir et 
signer , mais concevoir et résoudre , n'étoit 
pas une matière qui satisfît beaucoup un 
esprit capable d'autres choses; et je veux bien 
en demeurer d'accord avec vous. Mais si vous 
considérez dans la suite les grands avantages 
que j'en aitirés , les soulagemens que j'ai accor- 
dés chaque année à mes sujets, de combien 
de dettes j'ai dégagé l'Etat, combien j'ai ra- 
cheté de droits aliénés , avec quelle ponctualité 
j'ai payé toutes les charges légitimes, et quel 



llG MEMOIRES HISTORIQUES, 
nombre de pauvres ouvriers j'ai fait subsister 
en les occupant dans mes bâtimens ; combien 
de gratifications j'ai faites à des gens de mé- 
rite; comment j'ai entretenu les ouvrages pu- 
blics ; quels secours d'hommes et d'argent j'ai 
fournis à mes alliés; de combien j'ai augmenté 
le nombre de mes vaisseaux; quelles places 
j'ai achetées (i); avec quelle vigueur je me 
suis mis en possession des droits qu'on m'a 
contestés (2) , sans que pour tout cela j'aie ja- 
mais été réduit à la malheureuse nécessité de 
charger mes sujets d'aucune imposition extraor- 
dinaire ; vous trouverez sans doute alors que 
les travaux par lesquels je me suis mis en cet 
état , m'ont dû paroître fort agréables , puis- 
qu'ils ont produit tant de fruits pour mes 
sujets. 

Car enfin, mon fils, nous devons considé- 
rer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre 
propre. Il semble qu'ils fassent une partie de 
nous-mêmes , puisque nous sommes la tête 

(1) Je ne sais s'il y a plusieurs places achetées. (Note de 
Pellcsson.) Cette note ainsi que la précédente , montre bien 
que le rédacteur ne travailloit que sur les matériaux don- 
nés par le roi. 

(2) Il semble qu'il y ait deux choses oubliées , l'aug* 
mentation des troupes , et celle des meubles précieux de la 
couronne , pierreries , &c. {Note de Pellisson.) 



ANNÉE l66 1. 117 

d'un corps dont ils sont les membres. Ce n'est 
que pour leurs propres avantages que nous 
devons leur donner des loix ; et ce pouvoir 
que nous avons sur eux, ne nous doit servir 
qu'à travailler plus efficacement à leur bon- 
heur. Il est beau de mériter d'eux le nom de ^ 
père avec celui de maître, et si l'un nous ap- 
partient par le droit de notre naissance , l'autre 
doit être le plus doux objet de notre ambition. 
Je sais bien que ce titre si beau ne s'obtient 
pas sans beaucoup de peine; mais dans les en- 
treprises louables , il ne faut pas s'arrêter à la 
vue de la difficulté. Le travail n'épouvante que 
les aines foibles; et dès -lors qu'un dessein 
est avantageux et juste, ne le pas exécuter est 
une foi blesse. 

La paresse chez ceux de notre rang est op- 
posée à la grandeur de courage , aussi bien que 
la timidité , et sans doute qu'un monarque 
obligé de veiller à l'intérêt public , mérite plus 
de blâme en fuyant une peine utile, qu'en 
s'arrêtant à la vue d'un danger pressant ; car 
enfin la crainte du danger peut être presque 
toujours colorée par un sentiment de pru- 
dence ; au lieu que l'appréhension du travail 
ne peut jamais être considérée que comme une 
mollesse inexcusable. 



Iï8 MEMOIRES HISTORIQUES^ 

PRÉSÉANCE. L'AMBASSADEUR DE FRANCE INSULTÉ 
PAR LES ESPAGNOLS. 

J'étois dans ces occupations quand il me vint 
nouvelles de Londres, que le 10 octobre, à 
l'entrée d'un ambassadeur de Suède , l'ambas- 
sadeur d'Espagne , le baron de Vatteville (i), 
avoit prétendu former une concurrence de 
rang entre les ministres du Roi son maître et 
les miens ; et que sur cette vision , ayant sous 

(i) Hénault, ainsi que d'Avrigni , l'ont appelé Batte- 
ville. Les Espagnols emploient indistinctement le B ou le V. 
On sait que cette affaire est de l'année 1661. Il faut re- 
marquer ici que Hénault interprète très faussement les 
vues de Charles 11 , dans les ménagemens qu'il parut alors 
avoir pour l'Espagne. Le roi dément cette prévention que 
Hénault avoit puisée dans les Mémoires de Brienne. Au 
surplus , ces contestations pour la préséance étoient an- 
ciennes. Elles éclatèrent à Rome entre les ambassadeurs de 
France et d'Espagne dès l'année 1609. L'élection des papes 
en fut souvent l'occasion , comme on l'avoit tu en 162^ 
à celle d'Urbain vin. En 1657 , il s'étoit passé à la Haye 
une scène pareille à celle de Londres ; mais l'ambassadeur 
de France , M. de Thou , avoit conservé son avantage. Les 
Bignon , les Godefroi , les Sainte -Marthe , les Ducange 
et beaucoup d'autres savans, ont établi le droit de la France 
par de longs écrits auxquels les Espagnols ont opposé des 
réfutations non moins volumineuses. Aujourd'hui il n'y a 
plus de question. 



ANNÉE l66l. îig 

main et à force d'argent, disposé les choses à 
une sédition populaire , il avoit osé faire ar- 
rêter le carrosse du comte d'Estrades , mon 
ambassadeur, par une troupe de canaille ar- 
mée, tué les chevaux à coups de mousquet, et 
l'avoit empêché enfin de marcher en sa véri- 
table place. Vous jugerez de mon indignation 
par la vôtre même , car je ne doute pas , mon 
fils, que vous n'en soyez encore ému en lisant 
ceci , et ne vous trouviez aussi sensible que je 
l'ai toujours été à l'honneur dune couronne 
qui vous est destinée. 

Ce qui me blessoit davantage , c'est que je 
ne pouvois regarder cette offense comme 
l'effet d'une querelle prise sur-le-champ , où le 
hasard eut plus de part que le dessein. C'étoit 
au contraire une résolution faite de longue 
main , et dont ce ministre avoit voulu flatter 
sa vanité et celle de sa nation. 

Il avoit été très-mortifié du mariage de Por- 
tugal , qu'il n'avoit pu empêcher , quoiqu'il 
eût formé pour cela une grande cabale dan& 
Londres , et des personnes les plus considéra- 
bles de la cour, jusqu'à irriter le Roi lui-même 
par ce procédé. L'argent qu'il avoit demandé 
en Espagne pour rompre ce coup , étoit ar- 
rivé, mais trop tard. Et ne se pouvant appa- 
remment dégager de ses partisans, à qui il 



120 MEMOIRES HISTORIQUES, 
l'avoit fait espérer, il cherchoit du moins à em- 
ployer cette dépense en quelque chose d'éclat 
qui pût faire honneur au Roi son maître. 

Avec ce dessein ( i) , quelque temps aupara- 
vant , dans une occasion toute semblable , qui 
étoit l'entrée d'un ambassadeur extraordinaire 
de Venise , il avoit fait dire à d'Estrades , que 
pour conserver l'amitié entre les rois leurs 
maîtres , et pour imiter le cardinal Mazarin et 
don Louis de Haro qui, à l'île de la Confé- 
rence, avoient, disoit-il, partagé toutes ces 
choses, la terre, l'eau et le soleil, il seroit 
d'avis qu'ils n'envoyassent, ni l'un ni l'autre, 
leurs carrosses au-devant de cet ambassadeur; 
sur quoi n'ayant reçu qu'un refus bien for- 
mel , et d'Estrades lui ayant protesté au con- 
traire qu'il entendoit y envoyer et y conserver 
son rang, il témoigna de son côté la même 
chose , et qu'il enverroit aussi son carrosse , à 
moins , ajouta-t-il , que l'ambassadeur eût pris 
le même parti que d'autres ambassadeurs ex- 
traordinaires , qui étoit de ne notifier son ar- 
rivée et son entrée à personne, auquel cas 

(i) J'ai appris ces circonstances de l'abbé de Watteville. 
(Note de Pellisson.) Voyez quelques détails sur ce singu- 
lier personnage dans les Mémoires militaires qui font la 
seconde partie de notre collection. 



ANNÉE l66l. 12* 

personne n'étoit obligé de s'y trouver. Là- 
dessus ayant fait venir le résident de Venise , 
qui étoit son ami , et avec qui il étoit déjà 
d'accord , ce résident confirma que l'ambassa- 
deur vouloit imiter le prince de Ligne, qui 
étant aussi ambassadeur extraordinaire quel- 
que temps auparavant, avoit cru se distin- 
guer avantageusement des ambassadeurs ordi- 
naires , en ne notifiant son arrivée à qui que 
ce soit. Le roi d'Angleterre qui n'avoit autre 
intérêt en cette dispute, que d'empêcher toute 
sorte de bruit et d'émotion dans sa ville capi- 
tale , et qui étoit sollicité par Vatteville , n'eut 
pas de peine à intervenir ensuite , et à faire 
prier mon ambassadeur et tous les autres de 
ne point envoyer à l'entrée de celui de Venise 7 
qui aussi ne le desiroit pas , puisqu'il ne les en 
faisoit point avertir; en un mot^ on en usa 
ainsi pour cette fois. 

J'en fus très-irrité aux premiers bruits qui 
m'en vinrent assez confusément; il me sem- 
bloit que le roi d'Angleterre , qui alors me té* 
moignoit beaucoup d'amitié, avoit eu tort 
de se mêler de ce différent; que d'Estrades 
devoit se défendre non - seulement de ses 
prières , mais de ses ordres exprès , s'il en 
avoit envoyé, et répondre qu'un ambassadeur 
ne recevoit aucun ordre que de son maître; 



322 MEMOIRES HISTORIQUES, 
enfin , se retirer plutôt que de consentir à cet 
expédient qui me paroissoit honteux. 

Mais je n'eus rien à dire, quand j'appris par 
ses lettres ce qui s'étoit passé , et que le Roi 
n'avoit ajouté que sa simple prière à la résolu- 
tion déjà prise par l'ambassadeur de Venise, 
qui dans l'ordre commun, devoit empêcher 
tous les autres d'envoyer au-devant de lui; et 
j'avois moins de sujet de m'en plaindre que 
personne, parce que dans ma propre cour 
j'avois pratiqué et comme inventé cet expé- 
dient , peu de temps auparavant , pour éviter 
la concurrence de quelques ambassadeurs, à la 
vérité mieux fondée que celle qu'on vouloit 
établir entre l'Espagne et la France. 

Mais je voyois à quoi alloit la subtilité des 
Espagnols , et que par des négociations sem- 
blables avec les ambassadeurs qui entreroient 
à l'avenir , sur le prétexte toujours plausible 
d'éviter un désordre, ils tâcheroient de faire 
oublier une préséance qui m'appartient si lé- 
gitimement. 

J'en étois en possession par toute l'Europe , 
et sur-tout à Rome , où les gardes même du 
Pape ont été quelquefois employés à la con- 
server à mes prédécesseurs ; et ni là , ni à Ve- 
nise , les ambassadeurs d'Espagne ne se trou- 
voient plus depuis long-temps aux cérémonies 



ANNÉE l66l. 123 

publiques , où les miens assistoient. En nul 
temps, et même dans le plus florissant état de 
leur monarchie , elle n'est venue à bout d'éta- 
blir l'égalité où elle aspiroit. Et quand mes 
prédécesseurs occupés par leurs troubles do- 
mestiques , se sont le plus relâchés sur ce su- 
jet, tout ce que ses ministres ont pu faire, a 
été d'usurper , comme au concile de Trente , 
quelque rang bizarre , qui n'étant ni le pre- 
mier, ni égal au premier , pût passer dans 
leur imagination pour n'être pas le second, 
quoiqu'il le fût en effet. 

Ainsi , je ne pouvois digérer de voir mon 
droit éludé par l'artifice de Vatteviile , et cet 
artifice souvent répété, pou voit former à la fin 
non-seulement la prétention , mais presque la 
possession d'un droit contraire. Au point où 
j'avois déjà porté la dignité du nom français , 
je ne pensois pas la devoir laisser à mes suc- 
cesseurs moindre que je ne l'avois reçue. Et 
me souvenant que dans les matières d'Etat , il 
faut quelquefois couper ce qu'on ne peut dé- 
nouer, je mandai nettement à d'Estrades, qu'à 
la première entrée d'ambassadeur , soit ordi- 
naire, soit extraordinaire, soit qu'elle lui eût 
été notifiée ou non , il ne manquât pas de lui 
envoyer son carrosse , et de lui faire prendre 
et conserver le premier rang. Il se mit en état 



I2/j MÉMOIRES HISTORIQUES, 
de m 'obéir à cette entrée de l'ambassadeur de 
Suède , qui à la vérité lui avoit notifié d'abord 
son arrivée , et le jour qu'il enlreroit ; mais 
qui depuis , à la sollicitation des Espagnols , et 
peut-être du roi d'Angleterre même , l'avoit 
fait prier de ne point envoyer au-devant de 
lui , comme ayant changé d'avis , et voulant 
en user de même que les derniers ambassa- 
deurs extraordinaires. 

A cela , d'Estrades , instruit auparavant par 
mes lettres, répondit, que l'alliance et l'amitié 
étroite qui étoient entre la France et la Suède , 
ne lui permettoient pas de manquer à ce devoir, 
sans que je le trouvasse mauvais; mais encore 
qu'il eût rassemblé tous les Français qui se 
trouvoien,t à Londres, qu'il eût fait venir de 
Gravelines dont il étoit gouverneur, quelques 
officiers de son régiment et quelques cavaliers 
de la compagnie de son fils, que tout cela en- 
semble pût aller à quatre ou cinqcents hommes , 
que ceux qui accompagnoient son carrosse , ou 
ceux qui les dévoient soutenir , et le marquis 
d'Estrades son fils qui étoit à leur tête , fissent 
tout ce que pouvoient de braves gens à un 
pareil tumulte , il ne leur fut pas possible de 
l'emporter sur une multitude infinie dépeuple, 
déjà naturellement mal disposé contre les 
Français , mais encore alors excité par les émis- 



ANNÉE l66l. Ji5 

saires de Vatteville qui , si on m'a dit la vérité, 
avoit armé plus de deux mille hommes , et 
employé près de cinq cent mille livres à cette 
belle entreprise. Le roi d'Angleterre qui s'étoit 
secrètement engagé à d'Estrades de me con- 
server mon rang , avoit fait publier quelques 
jours devant des défenses à tous sujets de 
prendre aucun parti , ni pour l'un , ni pour 
l'autre , et placé ses gardes en divers lieux de 
la ville pour empêcher ce qui arriva ; mais il 
n'en fut pas le maître; et tout ce qu'il put faire, 
fut d'appaiserle tumulte après plusieurs per- 
sonnes tuées et blessées de part et d'autre , et 
presqu 'autant du côté des Espagnols que des 
Français. 

Cependant ils croyoient déjà avoir défait 
mes armées par ce misérable avantage , qui 
leur coûta encore plus dans les suites qu'il 
n'avoit fait jusqu'alors; mais ils changèrent 
d'avis quand ils virent de quelle sorte je res- 
sentois cet outrage, et ce que j'étois capable 
de faire pour le réparer. 

Aussi- tôt après en avoir reçu la nouvelle , je 
fis commander au comte de Fuensaldagna y 
leur ambassadeur , de sortir incessamment du 
royaume , sans me voir, ni les reines , le char- 
geant de plus d'avertir le marquis de Fuentes, 
qui venoit d'Allemagne pour prendre sa place, 



I2Ô MÉMOIRES HISTORIQUES, 
qu'il eût à ne point entrer dans mes Etats. Je 
révoquai le passeport que j'avois donné au 
marquis de Caracena , gouverneur de Flandre , 
pour passer par la France , en se retirant en 
Espagne : j'ordonnai au gouverneur de Péronne 
de le lui faire savoir de ma part. Je mandai 
aux commissaires que j'avois nommés pour 
l'exécution de la paix , de surseoir et de 
rompre tout commerce avec ceux du roi Catho- 
lique. Je dépêchai en diligence à Madrid l'un 
des gentilhommes ordinaires de ma maison , 
avec ordre à l'archevêque d'Embrun , mon 
ambassadeur , de demander une punition per- 
sonnelle et exemplaire de Vatteville , et une 
réparation non - seulement proportionnée à 
l'offense, mais aussi qui m'assurât à l'avenir 
que les ministres d'Espagne ne feroient plus de 
pareilles entreprises sur les miens. Je lui com- 
Y mandai enfin de déclarer hautement , que je 
saurois bien me rendre à moi-même la justice 
qui m'étoit due, si on me la refusoit. Je fis 
aussi faire instance par d'Estrades auprès du roi 
d'Angleterre , pour le châtiment des coupa- 
bles, et lui ordonnai ensuite de se retirer de 
cette cour , comme d'un lieu où il ne pouvoit 
plus être ni avec sûreté , ni avec dignité et 
bienséance, jusqu'à la réparation de cet at- 
tentat. 






ANNÉE l66l. 127 

Il ne fut pas difficile de persuader à tout le 
monde , par ces démonstrations , ce qui étoit 
en effet dans le fond de mon cœur. Car il est 
vrai que j'aurois porté jusqu'aux dernières 
extrémités unressentiment aussi juste que celui- 
là ; et que même dans ce mai j'aurois regardé 
comme un bien , le sujet d'une guerre légi- 
time, où je pusse acquérir de l'honneur, en 
me mettant à la tête de mes armées. 

La cour d'Espagne n'étoit pas dans des sen- 
timens pareils; mais elle se confioit en l'art de 
négocier, où cette nation croit être la maîtresse 
des autres. Don Louis de Haro , qui étoit sur 
la fin de sa vie , sentant la foiblesse de l'Etat 
et la sienne propre , ne craignoit rien tant que 
cette rupture. Ilcherchoit seulement , par des 
conférences longues et réitérées avec mon am- 
bassadeur , à gagner du temps en cette affaire , 
s'imaginant que tout y deviendroit plus facile, 
après qu'on auroit laissé passer la première 
chaleur. Il fut bien surpris quand il vit que les 
choses avoient changé de face entre la France 
et l'Espagne ; car au traité des Pyrénées , c'était 
le cardinal Mazarin qui tâchoit de le persuader 
par des raisonnemens, auxquels il répondoit 
toujours en deux mots, par des ordres précis 
de son Roi et du conseil d'Espagne , qu'il ne 
pouvoit ni n'osoit passer ; ici au contraire , 



I2Ô MÉMOIRES HISTORIQUES, 
c'était lui qui raisonnent , et mon ambassa- 
deur qui tenoit ferme sur mes ordres précis , 
l'obligeant continuellement à descendre à des 
soumissions très -fâcheuses (i) : il mourut là- 
dessus. Je me servis de la conjoncture; je pris 
pour déjà décidées , avec des ministres nou- 
veaux et encore incertains de leur conduite , 
toutes les conditions qui lui avoient seulement 
été proposées , pour avoir encore moyen de 
leur en demander d'autres. Chacun de mes 
courriers portoit des ordres plus durs et plus 
pressans , et le conseil d'Espagne voyant que 
tous lesinstans de délai rendoient sa condition 
plus mauvaise , se hâta lui-même de conclure 
aux conditions que je desirois. 

Déjà , pour commencer à me satisfaire , on 
avoit rappelé Vattevilie, et on l'avoit relégué 
à Burgos, sans lui permettre d'aller à la cour, 
le punissant d'une faute qu'il n'avoit peut-être 
pas faite sans aveu , mais où il avoit plus de 
part que personne, par la facilité que trouvent 
toujours les ministres d'un prince en pays 
étranger , à faire agréer de loin à leurs maîtres 

(i) Dans le cahier que je rends , il y a que cette négo- 
ciation dura quatre mois avec lui ; ce qui est assurément 
une erreur dans les dates ; car il mourut le 1 7 novembre , 
et l'affaire étoit arrivée le 1 o octobre seulement. Ainsi la 
wégociation dura très-peu avec lui. {Note de Pellisson.) 



ANNÉE l66l. 12g 

les entreprises qu'ils proposent comme glo- 
rieuses et aisées tout ensemble. 

On régla outre cela par écrit une réparation 
publique qui fut ponctuellement exécutée en- 
suite , comme on me l'avoit promis, et dont 
le procès-verbal a été publié, signé de mes 
quatre secrétaires d'Etat. Je crois nécessaire 
de vous en rapporter la substance ; car encore 
que j'écrive ici les affaires de 166 1 , et que cette 
satisfaction ne m'ait été faite que le 4 mai 
1662 (1), je vous ai dit ailleurs que je ne pré- 
tends pas suivre si précisément l'ordre des 
dates, quand il s'agit de rassembler sur une 
même matière tout ce qui lui appartient. 

Le comte de Fuensaldagna , ambassadeur 
extraordinaire du roi Catholique, se rendit 
au Louvre dans mon grand cabinet , où étoiént 
déjà le nonce du pape, les ambassadeurs, rp- 
sidens et envoyés de tous les princes qui en 
avoient alors auprès de moi , avec les per- 
sonnes les plus considérables démon Etat. Là, 
m'ayant premièrement présenté la lettre qui 
le déciaroit ambassadeur, il m'en rendit aussi- 
tôt une seconde , en créance de ce qu'il me 
diroit sur cette affaire de la part du Roi son 

(1) Pellisson , dans son Histoire , donne à ce fait la date 
du 24 mars, que Voltaire a également adoptée. 

lEUV. I)E LOUIS XIV. TOME I, 9 



l3o MEMOIRES HISTORIQUES, 
maître. Ensuite il nie déclara , que sa majesté 
Catholique n'avoit pas été moins fâchée et 
moins surprise que moi de ce qui s'étoit passé 
à Londres; et qu'aussi-tôt qu'elle en avoit eu 
avis., elle a voit ordonné au baron de Vatteville, 
son ambassadeur , de sortir d'Angleterre et 
de se rendre en Espagne, le révoquant de l'em- 
ploi qu'il avoit, pour me donner satisfaction , 
et témoigner contre lui le ressentiment que 
méritent ses excès; qu'elle lui avoit aussi com- 
mandé de m'assurer, qu'elle avoit déjà envoyé 
ses ordres à tous ses ambassadeurs et ministres , 
tant en Angleterre qu'en toutes les autres cours 
où se pourroient présenter à l'avenir dépareilles 
difficultés p afin qu'ils s'abstinssent et ne con- 
courussent point avec mes ambassadeurs et 
ministres , en toutes les fonctions et cérémo- 
nies publiques où mes ambassadeurs et mi- 
nistres assisteroient. 

Je lui répondis , que j'étois bien aise d'avoir 
entendu la déclaration qu'il m'avoit faite de la 
part du Rôi son maître , parce qu'elle m'obli- 
geroit de continuer à bien vivre avec lui. Après 
quoi , cet ambassadeur s'étant retiré, j'adressai 
la parole au nonce du pape et à tous les am- 
bassadeurs, résidens, ou envoyés qui étoient 
présens, et leur dis qu'ils avoient entendu , 
!a déclaration que l'ambassadeur d'Espagne 



ANNÉE 1661. i3r 

nvavoit faite , que je les priois de l'écrire à 
leurs maîtres, afin qu'ils sussent que le roi 
Catholique avoit donné ordre à ses ambassa- 
deurs , de céder la préséance aux miens en 
toutes sortes d'occasions (1). 

RÉFLEXIONS SUR LA. CONDUITE ET LES RÉSULTATS DE 
CE DÉMÊLÉ. 

Je ne serai pas fâché , mon fils , comme 
cette affaire est importante, que vous y fassiez 
quelques réflexions utiles. 

En premier lieu, cet exemple remarquable 
vous confirmera ce que j'ai déjà établi par la 
raison au commencement de ces mémoires. Je 
veux dire , qu'après avoir pris conseil , c'est à 
nous à former nos résolutions, personne n'osant 
ni ne pouvant quelquefois nous les inspirer 
aussi bonnes et aussi royales que nous les 
trouvons en nous-mêmes. Ce succès se peut 
sans doute appeler heureux, puisque j'ai obtenu 
ce que mes prédécesseurs n'avoient pas même 
espéré; obligeant les Espagnols non -seule- 
ment à ne plus prétendre la concurrence , 



! (1) Ces détails sont copiés presque littéralement dans le 
premier livre de l'Histoire de Louis xiv , par Pellisson. Il 
«ont répétés du rapport officiel qui fut publié dans le temps 
inerae. 



j32 mémoires historiques, 
mais même à déclarer si solemnellement , et 
par un acte si authentique, qu'ils ne la pré- 
tendroient plus. Et je ne sais si depuis le com- 
mencement de la monarchie , il s'est rien passé 
de plus glorieux pour elle ; car les rois et les 
souverains que nos ancêtres ont vus quelque- 
fois à leurs pies tous leur rendre hommage , 
n'y étoient pas comme souverains et comme 
rois, mais comme seigneurs de quelque princi- 
pauté moindre , qu'ils tenoient en fief et à 
laquelle ils pouvoient renoncer. Ici c'est une 
espèce d'hommage véritablement d'une autre 
sorte , mais de roi à roi , de couronne à cou- 
ronne , qui ne laisse plus douter à nos enne- 
mis même, que la nôtre ne soit la première 
de toute la chrétienté. Ce succès pourtant n'eût 
pas été tel , je le puis dire avec vérité , si depuis 
le commencement jusqu'à la fin , je n'eusse 
suivi mes propres mouvemens , beaucoup plus 
<Jue ceux d'âutrui; ce qui a été pour moi un 
long et durable sujet de joie. 

Il ne faut pas croire que l'intérêt porte tout 
le monde à nous tromper. Ce seroit une dé- 
fiance injuste, aussi importune et aussi cruelle 
pour nous-mêmes que pour autrui. Mais il 
y a peu de gens au monde que l'intérêt ne 
trompe les premiers , en leur faisant consi- 
dérer plus soiivent et plus fortement les rai- 



ANNEE l66l. l33 

sons qui les flattent , que les raisons contraires. 
Le roi d'Angleterre n'étoit pas content de 
Vatteville , et préféroit sans doute alors mon 
amitié à celle des Espagnols ; mais il ne la pou- 
voit préférer à son unique intérêt , qui étoit 
d'éviter toute sorte de rumeur et de mouve- 
ment dans Londres , au commencement d'un 
règne encore mal établi ; et par conséquent de 
favoriser, et de me conseiller tous les expédiens 
proposés par Vatteville et par l'Espagne , pour 
ne rien décider. 

D'Estrades sans doute n'étoit pas mal inten- 
tionné ; je puis dire , au contraire , qu'il m'a 
rendu des services très-utiles; et j'avois enfin 
beaucoup de sujet d'estimer son zèle et sa con- 
duite. Mais son intérêt à le séparer du mien, 
n'étoit pas de se mettre sur les bras dans le 
cours de son ambassade une affaire aussi im- 
portante que celle-là , pleine de difficulté et 
d'incertitude , au lieu d'en sortir par un tempé- 
rament qui sembloit devoir ne lui pas préju- 
dicier : nul ambassadeur n'étant obligé de faire 
trouver son carrosse et ses domestiques à une 
entrée dont il n'est point averti. Aussi , quand 
je lui envoyai mes ordres précis pour celle-là , 
il me répondit à la vérité , qu'il y seroit le plus 
fort, les colonels écossois qui avoient servi en 
France lui ayant promis un bon r\ombre de 



î3/j MÉMOIRES HISTORIQUES, 
leurs soldats; mais en même temps il ajoutait, 
que la cabale d'Espagne étant grande et puis- 
sante dans Londres , tous les colonels irlandais 
dans les intérêts de cette nation , le peuple 
naturellement ennemi et envieux des Fran- 
çais, et Vatteville recevant et répandant pour 
ces sortes de choses un argent infini , il me 
laissoit a considérer, si on pourroit toujours 
conserver dans les sorties l'avantage qu'on 
auroit remporté une fois; et si par conséquent 
il ne seroit pas meilleur, de le supposer tou- 
jours comme entièrement acquis à la France, 
sans le hasarder jamais. Il faisoit bien sans 
doute, comme ambassadeur, de prévoir et de 
proposer ces difficultés; mais je faisois bien, 
comme roi , de ne les pas craindre. Je fais assez 
connoître à toute la France , si je crois mes 
ministres fidèles et éclairés; mais il ne fau- 
droit pas s'étonner quand leur état, leur con- 
dition , leur âge, leur inclination, leurs des- 
seins , leur auroient fait en ce temps-là , un 
peu plus appréhender la guerre que je ne l'ap- 
préhendois , et craindre en particulier de de- 
meurer responsables envers moi et envers le 
public de tout ce qui enpourroit arriver. 

Quoi qu'il en soit, il est très-certain, mon 
fils, que si j'eusse trop donné à leurs conseils, 
je me serois contenté d'une satisfaction beau- 



ANNÉE l66l. l35 

coup moindre , et ne vous laisserois que fort 
imparfait un avantage que vous devez infini- 
ment estimer. Mais pour moi je raisonnois sur 
les circonstances du temps, sur l'état des choses 
en France et en Espagne, et au-dedans et au- 
dehors, qui me permettoit de tout espérer. 
J'écoutois mon propre cœur, qui ne pouvoit 
consentir à tout ce qui laissoit mon droit et 
le vôtre en quelque sorte de doute. J'agissois 
enfin sur un principe général que je vous prie 
de bien remarquer : c'est , mon fils, qu'en ces 
sortes de rencontres fâcheuses, comme il n'est 
pas possible qu'il n'en arrive dans la vie des 
Rois, ce n'est point assez de réparer le mal, 
si on n'ajoute quelque bien qu'on n'avoit pas. 
Quand la blessure n'est que guérie et fermée, 
la marque ne laisse pas d'y demeurer. Peu de 
gens vous refuseront des paroles, quand ils 
vous auront offensé par des effets. Mais s'il 
ne leur en coûte rien de nouveau pour ce 
qu'ils ont entrepris , qui vous répond qu'ils 
ne l'entreprendront point encore ? On n'est pas 
trop rebuté de frapper un second coup, quand 
on a seulement manqué le premier. Il falloit, 
pour ne point reculer aux yeux de toute l'Eu- 
rope, que je fisse un pas en avant comme je 
l'ai fait , tirant une nouvelle utilité de cette 
disgrâce. C'étoit un malheur que ce tumulte 



l36 MEMOIRES HISTORIQUES, 

de Londres; ce seroit maintenant un malheur 

qu'il ne fût pas arrive. 

La seconde réflexion que vous devez faire 
ici , c'est qu'en ces accidens qui nous piquent 
Vivement et jusqu'au fond du cœur, il faut 
garder un milieu entre la sagesse timide et le 
ressentiment emporté ; tâchant , pour ainsi 
dire , d'imaginer pour nous-mêmes ce que nous 
conseillerions à un autre en pareil cas. Car, 
quelqu'effort que nous fassions pour parvenir 
à ce point de tranquillité, notre propre passion 
qui nous presse et nous sollicite au contraire, 
gagne toujours assez sur nous pour nous em- 
pêcher de raisonner avec trop de froideur et 
d'indifférence. J'ai remarqué en cette occasion , 
comme en mille autres , que les règles de la 
justice et de l'honneur conduisent presque 
toujours à l'utilité même. La guerre, quand 
elle est nécessaire , est une justice non-seule- 
ment permise, mais commandée aux Rois; 
c'est une injustice , au contraire, quand on 
s'en peut passer et obtenir la même chose par 
des voies plus douces. Je la regardai de cette 
sorte, et c'est ce qui me fit réussir. Si je n'eusse 
pas été intérieurement disposé à l'entreprendre 
au besoin pour l'honneur de ma couronne , la 
négociation ne m'auroit assurément point pro- 
duit cet effet. Si j'eusse fermé la porte à toute 






ANNEE l66l. 1^7 

négociation , portant d'abord les choses aux 
dernières extrémités , je ne sais quelles batailles 
et quelles victoires m'auroient acquis un pa- 
reil avantage , sans compter tant de sang à ré- 
pandre, le sort des armes toujours douteux , 
et l'interruption de tous mes desseins pour le 
dedans du royaume. 

Et de cette réflexion, mon fils, je passe à 
une plus générale , mais qui me paroît très- 
nécessaire pour vous et pour moi ; je tâche 
et je tâcherai toujours dans ces mémoires , à 
élever mais non pas à enfler votre courage. 
S'il y a une fierté légitime en notre rang , il y 
a une modestie et une humilité qui ne sont 
pas moins louables. Ne pensez pas, mon fils, 
que ces vertus ne soient pas faites pour nous. 
Au contraire, elles nous appartiennent plus 
proprement qu'au reste des hommes. Car , 
après tout, ceux qui n'ont rien d'éminent , ni 
par la fortune , ni par le mérite, quelque petite 
opinion qu'ils aient d'eux-mêmes, ne peuvent 
jamais être modestes ni humbles; et ces qua- 
lités supposent nécessairement en celui qui les 
possède , et quelqu'élévation et quelque gran- 
deur, dont il pourroit tirer de la vanité. Nous, 
mon fils, à qui toutes choses semblent inspirer 
ce défaut si naturel aux hommes, nous ne 
pouvons trop apporter de soin à nous en dé* 



l38 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
fendre. Mais si je puis vous expliquer ma pen- 
sée, il me semble que nous devons être en même 
temps humbles pour nous-mêmes, et fiers 
pour la place que nous occupons. J'espère que 
je vous laisserai encore plus de puissance et 
plus de grandeur que je n'en ai , et je veux 
croire ce que je souhaite, c'est-à-dire, que 
vous en ferez encore un meilleur usage que 
moi; mais quand tout ce qui vous environnera 
fera effort pour ne vous remplir que dé vous- 
même , ne vous comparez point, mon fils, à 
des princes moindres que vous, et à ceux qui 
ontporté ou qui porteront encore indignement 
le nom de roi : ce n'est un grand avantage de 
valoir un peu mieux ; pensez plutôt à tous 
ceux qu'on a le plus sujet d'estimer et d'admi- 
rer dans les siècles passés , qui , d'une fortune 
particulière ou d'une puissance très-médiocre, 
par la seule force de leur mérite , sont venus 
à fonder de grands empires , ont passé comme 
des éclairs d'une partie du monde à l'autre , 
charmé toute la terre par leurs grandes qua- 
lités, et laissé depuis tant de siècles une longue 
etéternelle mémoire d'eux-mêmes, qui semble, 
au lieu de se détruire, s'augmenter et se for- 
tifier tous les jours par le temps. Si cela ne 
suffit pas , rendez-vous encore une justice plus 
exacte, et considérez de combien de choses 









ANNÉE l66l. l39 

on vous louera, que la fortune seule aura 
peut-être faites pour vous , et que vous devrez 
entièrement à ceux qu'elle aura mis elle-même 
dans votre service. Descendez avec quelque 
sévérité à la considération de vos propres foi- 
blesses; car, bien que vous puissiez en ima- 
giner de semblables en tous les hommes et 
même dans les plusgrands, néanmoins comme 
vous les imaginerez et les croirez seulement en 
eux avec quelqu'incertitude, au lieu que vous 
les sentirez véritablement et certainement en 
vous, elles diminueront sans doute la trop 
grande opinion que vous pourriez avoir de 
vous-même , qui est d'ordinaire l'écueil d'un 
mérite éclatant et connu. 

Par-là, mon fils, et en cela vous serez 
humble; mais quand il s'agira, comme dans 
l'occasion dont je viens de vous parler, du rang 
que vous tenez dans le monde , des droits de 
votre couronne, du Roi enfin et non pas du 
particulier, prenez hardiment l'élévation de 
coeur et d'esprit dont vous serez capable , ne 
trahissez point la gloire de vos prédécesseurs 
ni l'intérêt de vos successeurs à venir , dont 
vous n'êtes que le dépositaire. Car alors , votre 
humilité deviendroit une bassesse , et c'est ce 
que j'avois eu à répondre moi-même aux par- 
tisans de l'Espagne, qui étant préoccupés en 



J V> MEMOIRES HISTORIQUES, 
sa faveur, murmuroient alors, quoiqu'en se- 
cret , comme si j'avois use avec un peu trop 
d'éclat de l'avantage que j'avois sur elle. 

AUTRES PRÉTENTIONS DE L'ESPAGNE REPOUSSÉES. 

Je puis ajouter, comme une suite de cette 
affaire , un autre artifice des Espagnols que je 
découvris alors, et auquel je m'opposai. Avec 
le même dessein de venir à cette égalité pré- 
tendue , ils avoient gagné ceux qui dressoient 
les pouvoirs des ambassadeurs de Venise, qui , 
toutes les fois qu'on y parloit de la France et 
de l'Espagne , les joignoient ensemble par les 
mots délie due corone. Je m'en plaignis et fis 
cesser cette nouveauté. 

J'obligeai encore le roi Catholique à me 
faire justice sur un autre point; c'est-à-dire, 
à ôter de ses titres la qualité de comte de 
Roussillon qu'il se donnoit toujours, quoique 
ce pays me fût acquis par le droit des armes, 
et cédé par le traité des Pyrénées, sans compter 
le droit ancien que la France avoit de le retirer 
des mains des Espagnols, qui n'ont jamais exé- 
cuté les conditions sous lesquelles il leur avoit 
été donné. 



ANNÉE l66l. l4l 

NAISSANCE DU DAUPHIN. 

Les Polonais et les Moscovites , environ ce 
temps là , me prirent pour médiateur dans 
leurs différens. Les ducs de Savoie et de Mo-, 
dène remirent les leurs à mon jugement. Vous 
naquîtes, mon fils, le premier du mois de 
novembre. Comme toutes ces choses glorieuses 
a mon Etat et à ma propre personne venoient 
d'être faites ou paroissoient fort avancées , j'en 
tirois un secret augure que le ciel ne vous 
destinoit pas à abaisser votre patrie. La joie 
de mes sujets, qui fut très-grande pour votre 
naissance, me fit voir d'un côté combien ils 
sontnaturellement affectionnés à leursprinces; 
et de l'autre, tout ce qu'ils se promettaient un 
jour de vous , dont ils vous feroient , mon fils, 
un reproche éternel si vous ne remplissiez leur 
attente. 

DIVERSES MESURES DE GOUVERNEMENT. 

Je donnai ensuite divers ordres pour le de- 
dans du royaume , sur lesquels je ne m'arrê- 
terai pas, les ayant déjà touchés en partie 
quand je vous ai parlé des réformations que 
j'y a vois entreprises. 

Je licenciai les mortes-paies , qui n'étoient 
qu'une dépense inutile ; je commençai à ré- 
gler par un édit , l'âge et la conduite des officiers 



14*2 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

de justice; à quoi néanmoins j'ai beaucoup 
ajouté depuis, comme vous le verrez en son 
lieu. Je continuai à faire entrer des troupes 
dans mes places , pour modérer l'excessive 
autorité des gouverneurs. Je mis la dernière 
main à cet utile règlement des duels, dont l'effet 
a été si grand et si prompt, qu'il a presque 
exterminé un mal contre lequel mes prédéces- 
seurs , avec d'aussi bonnes intentions que moi , 
avoient inutilement employé toutes sortes de 
remèdes (i). 

J'achevai cette année , et commençai la sui- 
vante, par la promotion de huit prélats et 
soixante-trois chevaliers de l'ordre du Saint- 
Esprit ; les places n'en avoient pas été remplies 

depuis l'année i633 (2) ; c'est ce qui en faisoit 

— - — 1 1 ] 1 ,...,,., 

(1) Ce règlement ne fut pourtant pas le dernier. La 
grande ordonnance de 1 679 parut encore nécessaire. Toutes 
ces loix et la sévérité de leur exécution ne détruisirent en 
effet que l'usage de prendre des seconds. Si les duels 
devinrent moins fréquens , on le dut aux progrès de la 
raison et de la politesse , ainsi qu'à l'affermissement de 
l'autorité , qui éteint les partis , sources de tant de que- 
relles. 

(2) Louis xiii avoit fait depuis , au camp devant Perpi- 
gnan, le 22 mai 1642 , une promotion ; mais comme elle 
ne porta que sur le seul prince de Monaco , elle ne rem- 
plit pas à beaucoup près les places vacantes qui augmen- 
tèrent encore pendant la longue lutèle de Louis xiv. 



ANNÉE l66l. 143 

îe grand nombre; mais j'aurois souhaité de 
pouvoir encore élever plus de gens à cet hon- 
neur, ne trouvant pas de joie plus pure pour 
un prince , que celle d'obliger sensiblement 
plusieurs personnes de qualité dont il est sa- 
tisfait , sans charger pas un de ses moindres 
sujets; nulle récompense ne coûte moins à 
nos peuples, et nulle ne touche plus les cœurs 
bien faits que ces distinctions de rang, qui 
sont presque le premier motif de toutes les 
actions humaines , mais sur-tout des plus nobles 
et des plus grandes; c'est d'ailleurs un des plus 
visibles effets de notre puissance , que de don- 
ner quand il nous plaît un prix infini à ce qui 
de soi-même n'est rien . Vous avez appris , mon 
fils , quel usage les Romains , et particulière- 
ment Auguste, le plus sage de leurs empereurs, 
savoient faire de ces marques purement hono- 
rables , qui étoient bien plus fréquentes en 
leurs siècles que parmi nous. D'excellens 
hommes ont blâmé les derniers temps de n'en 
avoir pas assez ; il est à propos, nomseulement 
d'user de celles que nos pères ont 1 introduites, 
quand nous le pouvons , mais même d'en in- 
venter quelquefois de nouvelles, pourvu que 
ce soit avec jugement, avec choix \ avec dignité, 
comme vous verrez ailleurs que j'ai tâché de 
vous en montrer l'exemple. 



l/|4 MEMOIRES HISTORIQUES, 



{N. B. La note suivante est de M. Pellisson. ) 

J'ai remis ici le travail d'autrefois, retouché sur ce 
que j'ai vu depuis. Il seroit bon que S. M. le lût, 
comme tout le reste, avec le crayon que j'attache, 
pour marquer ce qui ne lui plaira pas. 

L'endroit où commence le nouveau travail est mar- 
qué à la page 82. 

Tout ce qui est ici renfermé avec des crochets ou 
guillemets » , est ce que j'ai cru pouvoir suppléer, ou 
de faits ou de réflexions (1). 

Le reste qui n'est point marqué n'est pas de moi 
pour la matière, quoique je puisse avoir resserré ou 
étendu, changé le tour ou l'expression, suivant la 
liberté qui m'a été donnée. 

J'ai copié de mot à mot ce qui est des finances. 

Le Roi aura la bonté , s'il lui plaît , de me dire s'il y 
a trop ou trop peu de réflexions et de conseils pour 
son dessein : ce que j'ai vu m'a persuadé qu'il en falloit 
mettre. Des princes qui ont écrit pour leurs enfans , 
les uns n'ont laissé que des préceptes sans histoire , ce 
qui est moins agréable} les autres que l'histoire sans 
préceptes, ce qui est moins utile : la perfection est 
peut-être à joindre les deux. J'ai insisté sur la néces- 
sité de l'application , dont il semble que Monseigneur 

* 

(1) Ces passages sont en petit nombre et courts, à l'ex- 
ception de tout le détail sur l'affaire de Vatteville , et sur 
la réparation faite au nom du roi d'Espagne. 



ANNÉE l66l. l45 

a plus de besoin \ mais au fond ce n'est qu'une ébauche, 
qu'on achèvera quand on aura conçu tout-à-fait 1 in- 
tention de S. M. ? quoiqu'il n'y ait personne sans ex- 
ception qui ne doive trembler quand il écrit pour 
elle. 



«EUV. DE LOUIS XIV. 'TOME li 



IO 



l/jG MÉMOIRES HISTORIQUES, 

LIVRE TROISIÈME. 
SECTION PREMIÈRE. 

AN NÉE 1662. 
IMPORTANCE DE L'ADMINISTRATION DES FINANCES. 

Je commençai l'année 1662 avec un ferme 
dessein , non-seulement de continuer ce que 
j'avois entrepris pour le bien de mes peuples , 
mais encore d'y ajouter chaque jour ce que 
l'expérience me découvroit d'avantageux et 
d'utile. En travaillant au rétablissement des 
finances, jem'étois déjà assujéti, comme je vous 
l'ai dit, à signer moi-même toutes les ordon- 
nances qui s'expédioient pour les moindres dé- 
penses de l'Etat. Je trouvai que ce n'étoit pas 
assez , et je voulus bien me donner la peine de 
marquer de ma propre main , sur un petit 
livre que je pusse voir à tous momens(i) , d'un 
côté les fonds qui dévoient me revenir chaque 
mois , de l'autre toutes les sommes payées par 
mes ordonnances dans ce mois là ; prenant 
pour ce travail , toujours l'un des premiers 

(1) Voyez pag. a5 et 33. 



ANNÉE 1 662. 147 

jours du mois suivant , afin d'en avoir la mé- 
moire plus présente. 

Il se pourra faire , mon fils , que dans le 
grand nombre de courtisans dont vous serez 
environné, quelques-uns attachés à leurs plai- 
sirs , et faisant gloire d'ignorer leurs propres 
affaires , vous représenteront quelque jour ce 
soin comme fort au-dessous de la royauté. Ils 
vous diront peut-être , que les Rois nos prédé- 
cesseurs n'en ont jamais usé de la sorte, non 
pas même leurs premiers ministres , qui au- 
roient cru s'abaisser , s'ils ne se fussent reposés 
de ce détail sur le surintendant , et celui-là 
encore sur le trésorier de l'épargne , ou sur 
quelque commis inférieur et obscur. Mais ceux 
qui parlent ainsi , n'ont jamais considéré que, 
dans le monde , les plus grandes affaires ne se 
font presque jamais que par les plus petites , 
et que ce qui seroit bassesse en un prince , 
s'il agissoit par un simple amour de l'argent , 
devient élévation et hauteur , quand il a pour 
dernier objet l'utilité de ses sujets, l'exécution 
d'une infinité de grands desseins , sa propre 
splendeur et sa propre magnificence , dont 
ce soin et ce détail sont le plus assuré fon- 
dement. 

Que s'ils veulent vous avouer la vérité , et 
reconnoître combien de fois ils prennent de 



t48 mémoires historiques, 
fausses mesures , ou sont contraints de rompre 
celles qu'ils avoient prises , parce qu'il plaît 
ainsi à leur intendant , qui seul est le maître 
de ce qu'ils peuvent ou ne peuvent pas faire , 
quelles contradictions et quels chagrins ils 
ont à essuyer là-dessus , vous jugerez aisément 
qu'ils auroient sans comparaison moins de 
peine à savoir leurs affaires qu'à ne les savoir 
pas, 

Imaginez-vous , mon fils , que c'est encore 
toute autre chose pour un Roi , dont les pro- 
jets doivent être plus divers , plus étendus , 
et plus cachés que ceux de pas un particulier ; 
de telle nature enfin, qu'à peine se trouve-t-il 
quelquefois une seule personne au monde , à 
qui il puisse les confier tous ensemble et tout 
entiers. 

Il n'y a cependant nul de ces projets où les 
finances n'entrent de quelque côté. Ce n'est 
pas assez dire ; il n'y a pas un de ces projets 
qui n'en dépende absolument et essentielle- 
ment ; car ce qui est grand et beau , quand 
nous le pouvons par l'état où se trouvent nos 
finances, devient chimérique et ridicule, quand 
nous ne le pouvons pas. Songez donc , je vous 
prie , comment un Roi pourra gouverner et 
n'être pas gouverné , dont les meilleures pen- 
sées et les plus nobles , à cause qu'il ignore ce 



ANNÉE 1662. 1/49 

détail de ses finances , seront soumises au ca- 
price du premier ministre, ou du surintendant, 
ou du trésorier de l'épargne , ou de ce commis 
obscur et inconnu , qu'il sera obligé de con- 
sulter comme autant d'oracles , en telle sorte 
qu'il ne puisse rien entreprendre sans s'ex- 
pliquer à eux , qu'avec leur permission , et 
sous leur bon plaisir. 

Mais on peut trouver , vous dira-t-on , des 
gens fidèles et sages qui , sans pénétrer dans 
vos desseins , ne vous tromperont point sur 
ce détail des finances toutes les fois que vous 
voudrez le savoir. Je veux , mon fils , que ces 
qualités soient aussi communes qu'elles sont 
rares. Ce n'est rien dire encore , s'ils ont seu- 
lement le cœur fait autrement que nous , et 
ils l'ont toujours ainsi , si leurs vues et leurs 
inclinations sont différentes des nôtres, ce qui 
ne manque jamais d'arriver , ils nous trom- 
peront par affection. Ce sera alors , pour le 
bien de l'Etat entendu à leur fantaisie , qu'ils 
s'opposeront secrètement à nos volontés*, et 
nous mettront dans l'impossibilité de rien 
faire , leurs bonnes intentions produisant le 
même effet que leur infidélité. 

D'ailleurs , mon fils , ne vous y trompez ja- 
mais, nous n'avons pas affaire à des anges , X 
mais à des hommes à qui le pouvoir excessif 



l5o MÉMOIRES HISTORIQUES, 
donne presque toujours à la fin quelque ten- 
tation d'en user. Dans les affaires du monde , 
la discussion du détail et le véritable crédit 
ont une Laison nécessaire et inévitable, et ne 
se séparent jamais. Nul ne partage votre tra- 
vail , sans avoir uu peu de part à votre puis- 
sance. N'en laissez à autrui que ce qu'il vous 
sera impossible de retenir ; car quelque soin 
que vous puissiez prendre , il vous en échap- 
pera toujours beaucoup plus qu'il ne seroit à 
souhaiter. 



DISETTE, 



11 survint bientôt après une occasion en 
elle même fâcheuse , mais utile par l'événe- 
ment, qui fit assez remarquer à mes peuples , 
combien j'étois capable de ce même soin du 
détail pour ce qui ne regardoit que leurs in- 
térêts et leurs avantages. La stérilité de 1661 , 
quoique grande , ne se fit proprement sentir 
qu'au commencement de l'année 1662 , lors- 
qu'on eut consumé, pour la plus grande partie, 
les blés des précédentes; mais alors elle affli- 
gea tout le royaume au milieu de ces premières 
prospérités: comme si Dieu qui prend soin de 
tempérer les biens et les maux , eût voulu ba- 
lancer les grandes et heureuses espérances de 
l'avenir par une infortune présente. 



ANNÉE 1662. l5t 

Ceux qui en pareil cas ont accoutumé de 
profiter de la calamité publique , ne man- 
quèrent pas de fermer leurs magasins , se pro- 
mettant dans les suites une plus grande cherté, 
et par conséquent un gain plus considérable. 
On peut s'imaginer cependant, mon fils, quels 
effets produisoient dans le royaume , les mar- 
chés vides de toutes sortes de grains , les la- 
boureurs contraints de quitter le travail des 
terres , pour aller chercher ailleurs la subsis- 
tance dont ils étoient pressés ; ce qui faisoit 
même appréhender que le malheur de cette 
année ne passât aux suivantes. Les artisans qui 
enchérissoient leurs ouvrages à proportion de 
ce qu'il leur falloit pour vivre ; les pauvres 
faisant entendre par -tout leurs plaintes et 
leurs murmures ; les familles médiocres qui 
retenoient leurs charités ordinaires par la 
crainte d'un besoin prochain; les plus opulens 
chargés de leurs domestiques , et ne pouvant 
suffire à tout ; tous les ordres de l'Etat enfin 
menacés de grandes maladies que la mauvaise 
nourriture mène après elle , et qui , commen- 
çant par le peuple , s'étendent ensuite aux per- 
sonnes de la plus haute qualité : tout cela en- 
semble causoit par toute la France une dé- 
solation qu'il est difficile d'exprimer. 

Elle eût été sans comparaison plus grande , 



ï52 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

mon fils , si je me fusse contente' de m'en affli- 
ger inutilement , ou si je me fusse reposé des 
remèdes qu'on y pouvoit apporter , sur les 
magistrats ordinaires qui ne se rencontrent que 
trojS souvent foibles et mal-habiles , ou peu 
zélés, ou même corrompus. J'entrai moi-même 
en une connoissance très-particulière et très- 
exacte du besoin des peuples , et de l'état des 
choses. J'obligeai les provinces les plus abon- 
dantes à secourir les autres , les particuliers 
à ouvrir leurs magasins , et à exposer leurs 
denrées à un prix équitable. J'envoyai en di- 
ligence mes ordres de tous côtés , pour faire 
venir par mer , de Dantzic et des autres pays 
étrangers , le plus de blés qu'il me fût pos- 
sible ; je les fis acheter de mon épargne (r) ; 



(i) « L'effet des grands travaux entrepris pour rétablir 
i) l'aisance publique , souffrit quelque altération par une 
» famine qui survint. L'abandon de la culture, causé par 
» la pesanteur des taxes et la misère des campagnes , n'y 
« contribua peut-être pas tant encore qu'un arrêt du par- 
» lement du 19 août 1661 , où le commerce des grains se 

» trouvoit en quelque façon interdit L'Etat pourvut 

a à la disette par les moyens ordinaires , en faisant venir à 
» grands frais des étrangers ce que nous leur avions peut- 
» être vendu à bon marché , faute d'avoir la permission de 
•» le garder m. (Recherches et considérations sur les Fi- 
nances, par M, de Forbonnais. ) 






ANNÉE 1662. l53 

j'en distribuai gratuitement la plus grande 
partie au petit peuple des meilleures villes, 
comme Paris , Rouen , Tours et autres. Je fis 
vendre le reste à ceux qui en pouvoient ache- 
ter ; mais j'y mis un prix très-modique, et 
dont le profit , s'il y en avoit , étoit employé 
aussi-tôt au soulagement des j>auvres , qui 
tiroient des plus riches , par ce moyen , un 
secours volontaire, naturel et insensible. A la 
campagne , où les distributions de blés n'au- 
roient pu se faire si promptement , je les fis en 
argent, dont chacun tâchoit ensuite de soulager 
sa nécessité. Je parus enfin à tous mes sujets 
comme un véritable père de famille qui fait la 
provision de sa maison , et partage avec équité 
les alimens à ses enfans et à ses domestiques. 

Je n'ai jamais trouvé de dépense mieux em- 
ployée que celle-là ; car nos sujets j mon fils , 
sont nos véritables richesses et les seules que 
nous conservons proprement pour les con- 
server , toutes les autres n'étant bonnes à rien , 
que quand nous savons l'art d'en user , c'est- 
à-dire , de nous en défaire à propos. 

Que si Dieu me fait la grâce d'exécuter tout 
ce que j'ai dans l'esprit, je tâcherai de porter 
la félicité de mon règne jusqu'à faire en sorte , 
non pas à la vérité qu'il n'y ait plus ni pauvre 
ni riche , car la fortune , l'industrie et l'esprit 



l54 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
laisseront éternellement cette distinction entre 
les hommes ; mais au moins qu'on ne voie 
plus dans tout le royaume , ni indigence , ni 
mendicité ; je veux dire personne , quelque 
misérable qu'elle puisse être , qui ne soit 
assurée de sa subsistance , ou par son travail 
ou par un secours ordinaire et réglé. 

AFFECTION DES PEUPLES. 

Mais sans aller plus avant , je reçus à l'ins- 
tant même une grande et ample récompense 
de mes soins , par le redoublement d'affection 
qu'ils produisirent pour moi dans l'esprit des 
peuples. Et c'est de cette sorte , mon fils , que 
nous pouvons quelquefois changer heureu- 
sement en biens les plus grands maux de 
l'Etat ; car si quelque chose peut resserrer le 
nœud sacré qui attache les sujets à leur sou- 
verain -, et réveiller dans leur cœur les sen- 
timens de respect , de reconnoissance et 
d'amour qu'ils ont naturellement pour lui , 
c'est sans doute le secours qu'ils en reçoivent 
dans quelque malheur public et non attendu. 
A peine remarquons-nous l'ordre admirable 
du monde , et le cours si réglé et si utile du 
soleil , jusqu'à ce que quelque dérèglement 
des saisons , ou quelque désordre apparent 
dans la machine , nous y fasse faire un peu 



ANNÉE 1662. ]55 

plus de réflexions. Tant que tout prospère dans 
un Etat , on peut oublier les biens infinis que 
produit la royauté , et envier seulement ceux: 
quelle possède : l'homme naturellement am- 
bitieux et orgueilleux ne trouve jamais en lui- 
même pourquoi un autre lui doit commander, 
jusqu'à ce que son besoin propre le lui fasse 
sentir. Priais ce besoin même aussitôt qu'il a un 
remède constant et réglé , la coutume le lui 
rend insensible. Ce sont les accidens extraor- 
dinaires qui lui font considérer ce qu'il en re- 
tire ordinairement d'utilité ; et que sans le 
commandement , il seroit lui-même la proie 
du plus fort , il ne trouveroit dans le monde 
ni justice , ni raison , ni assurance pour ce 
qu'il possède , ni ressource pour ce qu'il avoit 
perdu ; et c'est par-là qu'il vient à aimer 
l'obéissance , autant qu'il aime sa propre vie 
et sa propre tranquillité. 

AUTRES RÉGLEMEHS DE FINANCE. 

J'eus encore presque en même temps di- 
verses occasions de témoigner mon affection à 
mes peuples. 

La chambre de justice ayant reconnu qu'il 
s'étoit aliéné un million de rentes sur les 
tailles dont je n'avois point touché le prix , 
en ordonna la suppression à mon profit; mais 



X 



ï5ô MÉMOIRES HISTORIQUES, 
je commandai aussitôt que le fonds qui s'en 
devoit lever, fût diminué sur le brevet de la 
taille , sans en tirer nul avantage que celui de 
mes sujets (i). 

La même raison m'empêcha de considérer 
en une autre chose de cette nature l'intérêt 
des rentiers contre celui de toute la France. 
Le droit commun permet à chaque particu- 
lier de racheter les rentes constituées , en ren- 
dant le véritable prix qu'il en a reçu , et im- 
putant sur ce prix principal ce qu'il a payé 
d'arrérages au-delà de l'intérêt légitime. La 
chambre de justice jugea , que je ne de vois 
être de pire considération pour les rentes cons- 
tituées en mon nom sur Fhôtel-de-ville de 

(i) « La chambre de justice avoit commencé à liquider 
» plusieurs parties des engagemens de l'Etat et de ses alié- 
» nations. En conséquence de ses arrêts , toutes les rentes 
» créées depuis i656 furent supprimées , sauf à pourvoir 
» au remboursement de ceux qui les avoient achetées de 
» bonne foi en argent , sur le pié de l'acquisition portée 
» par le contrat. Ces rentes montoient à 8 millions 244 
» mille 436 livres, (le marc d'argent à 27 ). Presque toutes 
» étoient entre les mains des gens d'affaires r et le rem- 
» boursement de ce qui avoit été négocié n'étoit pas oné- 
» reux , puisque le cours de ces années étoit le denier 2 , 
» et 3 pour les financiers ». ( Recherches sur les Finances , 
par M. de Forbonnais > tom. 1 , in-lf , p. 3o6 ). Il ajoute 
le détail de beaucoup de suppressions semblables. 



ANNÉE l662. l5j 

Paris ; les particuliers qui les avoient acquises 
à vil prix, et en avoient joui long- temps , ne 
trouvèrent pas leur compte à cette imputation, 
par où leur remboursement étoit réduit à peu 
de chose. Mais je ne crus pas devoir perdre 
une occasion si juste et si favorable d'acquit- 
ter facilement mes peuples plutôt que moi , 
de quatre millions de rente annuelle qu'il eût 
fallu lever sur eux (1). 

L'excès des impositions durant la guerre et 
ma minorité , avoient réduit presque toutes les 
communautés et toutes les villes de mon 
royaume à emprunter de grandes sommes ; 
premièrement , en engageant les droits d'oc- 
troi , leurs deniers et autres revenus publics, 
puis sur le crédit des principaux habitans qui 
s'obligeoient solidairement pour les autres. 
Les intérêts qui s'aecumuloient incessamment, 
les mettoient presque hors d'état d'y pouvoir 
jamais satisfaire de leur propre fonds. Les 
plus riches , poursuivis vivement pour ces 
dettes communes, devenoient plus misérables 
que les autres , forcés d'abandonner leurs hé- 



(1) Un remboursement forcé , une réduction forcée du 
capital delà rente, n'est-ce pas là une véritable banque- 
route ? N'est-il pas singulier d'appeler cela une occasion 
de témoigner son affection à ses peuples ? 



l58 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
ritages , la culture des terres et le commerce 
des choses les plus nécessaires à la vie , par 
les saisies continuelles que l'on faisoit sur eux , 
et par la crainte de la prison. 

Le comble du mal étoit que les consuls et 
autres administrateurs, se servoient du pré- 
texte de ces dettes pour dissiper les deniers 
publics. 

Je délivrai les communautés de cette mi- 
sère, en nommant des commissaires pour liqui- 
der leurs dettes , et pour en régler le paiement 
suivant que l'état des choses pourroit le per- 
mettre , et ordonnant qu'il seroit fait par mes 
propres receveurs. 

Il me fut aisé de voir aussi que mes peuples 
répondoient à mon affection, et dans les pro- 
vinces les plus éloignées comme dans les plus 
proches. 

La taille qui , jusque-là, étoit à peine levée 
en deux ou trois ans , se leva dès-lors en qua- 
torze ou quinze mois, en partie à la vérité , 
parce que les charges étant moindres deve- 
noient plus aisées à porter , mais aussi prin- 
cipalement par la bonne volonté de ceux qui 
les portoient , qui , se voyant soulagés , fai- 
soient,gaîment et sans chagrin , tout ce qu'ils 
pouvoient faire. 

Les pays d'Etat qui , en matière d'imposi- 



ANNÉE 1662. i5g 

tions, s'étoient autrefois estimés comme indé- 
pendans , commencèrent à ne plus se servir 
de leur liberté que pour me rendre leur sou- 
mission plus agréable. Déjà les Etats de Bre- 
tagne, l'année précédente ]66i, avoient ac- 
cordé à mes commissaires , sans délibérer et 
sur le théâtre même , tout ce qui leur avoit 
été demandé de ma part , prêts à aller plus 
loin , pour peu que j'eusse témoigné le sou- 
haiter. Mais j'étois à Nantes, et on pouvoit 
croire que ma présence seule avoit produit 
cet effet. Les Etats de Languedoc, qui se 
tenoient à deux cents lieues de moi au com- 
mencement de cette année 1662 , suivirent 
un changement si avantageux pour moi , en 
m'accordant sans difficultés, comme ilsfaisoient 
auparavant, et sans en rien retrancher, la 
somme demandée. L'usage avoit été jusques 
alors , non-seulement de leur demander de 
grandes sommes pour en obtenir de médiocres , 
mais aussi de souffrir qu'ils missent tout en 
condition , de leur tout promettre, d'éluder 
bientôt après sous différens prétextes tout ce 
qu'on leur avoit promis , de faire même un 
grand nombre dédits, sans autre dessein que 
de leur en accorder, ou plutôt de leur en vendre 
la révocation bientôt après. Je trouvois en 
eette méthode peu de dignité pour le souve- 



l6o MÉMOIRES HISTORIQUES, 

rain et peu d'agrément pour les sujets. J'en 
pris une toute contraire que j'ai toujours sui- 
vie depuis , qui fut de leur demander précisé- 
ment ce que j'avois dessein d'obtenir ; de pro- 
mettre peu , de tenir exactement ce que j'avois 
promis ; de ne recevoir presque jamais de con- 
dition; mais de passer leur attente quand, 
par la voie des supplications, ils se confioient 
à ma justice et à ma bonté. 

LA LORRAINE CÉDÉE A LA FRANCE. 

Je fis, cette année, par deux divers traités, 
deux acquisitions très-considérables : celle de 
la Lorraine et celle de Dunkerke. Je les joins 
ici ensemble , mon fils , pour votre instruc- 
tion , comme deux objets de même nature, 
quoique les traités aient été conclus et signés 
à quelques mois l'un de l'autre. 

La situation de la Lorraine ne me permet- 
toit pas de douter qu'il ne me fût très-avan- 
tageux d'en être le maître , et me le faisoit 
souhaiter. G'étoit un passage à mes troupes 
pour l'Allemagne , pour l'Alsace, et pour quel- 
qu'autre pays qui m'appartenoit déjà , une 
porte jusqu'alors ouverte aux étrangers pour 
entrer dans nos Etats. C'étoit le siège d'une 
puissance voisine peu capable , à la vérité , 
d'inquiéter par elle-même un roi de France, 



ANNÉE 1662. l6l 

mais prenant part de tout temps à toutes les 
brouilleries du royaume ; toujours prête à se 
lier avec les mécontens, et à les lier avec d'au- 
tres princes plus éloignés ; et s'il falloit ajouter 
l'honneur à l'utilité, c'étoit l'ancien patrimoine 
de nos pères , qu'il étoit beau de rejoindre 
au corps de la monarchie dont il avoit été si 
long-temps séparé. 

Il m'étoit aisé d'acquérir ce pays par les 
armes, et la conduite du duc, toujours in- 
quiet et inconstant, et ne tenant aucuncompte 
de traités ni de promesses , ne m'en fournis- 
soit pas seulement des prétextes honnêtes, mais 
même d'assez légitimes sujets. Mais au fond 
c'étoit interrompre la paix de l'Europe ; ce 
que je ne voulois pas faire alors sans une ab- 
solue nécessité. Le traité des Pyrénées donnoit 
lieu aux autres potentats de s'intéresser dans 
cette querelle ; et la présomption qui est tou- 
jours contre le plus fort , pour peu que mon 
procédé eût été douteux, m'auroit fait accu- 
ser d'injustice et de violence. 

D'un autre côté , on avoit peine à com- 
prendre , qu'il fût possible d'en venir à bout 
par négociation et par traité. Gomme il est 
vrai qu'on persuade difficilement à un prince 
libre et maître de ses actions une affaire telle 
que celle-là , son consentement même semble 

ŒUV. DE LOUIS XiV. TOME I. I I 



162 MEMOIRES HISTORIQUES, 
ne pas suffire sans celui des autres intéressés; 
c'est-à-dire de tous ceux qui ont droit à sue- 
cession. A moins enfin que le traité ne soit 
bien solemnel et bien authentique , à moins 
qu'il n'ait un grand fondement d'équité , on 
pourroit douter encore si les successeurs des 
successeurs , quoiqu'ils soient alors à naître , 
n'ont point droit de réclamer quelque jour 
contre le préjudice qu'on leur a fait. 

J'avois donc toutes ces difficultés à considé- 
rer, qui faisoient croire à une partie de mes mi- 
nistres, qu'il n'y avoit rien à espérer de ce des- 
sein ; mais il y a grande différence , mon fils, 
entre les lumières générales sur les choses , et 
la connoissance particulière des temps, des cir- 
constances , des personnes et intérêts. 

Je connoissois le duc de Lorraine pour un 
prince à qui son inquiétude naturelle rendoit 
toutes les nouveautés agréables, fort attaché à 
l'argent , sans nuls enfans légitimes , avide 
d'amasser des trésors , et soigneux de les ca- 
cher en divers lieux de l'Europe, soit par la 
confiance qu'il y prenoit lui-même dans ses 
diverses fortunes , soit pour enrichir quelque 
jour ses enfans naturels qu'il aimoit. Il étoit 
maître de nom plutôt que d'effet d'un pays 
désolé par la guerre, où il ne tenoit aucune 
place de considération, et par-là même plus 



ANNÉE 1662. ]63 

disposé à céder ce qu'il auroit en tout temps 
beaucoup de peine à défendre. 

Quant à ceux de son sang et de sa maison, 
je savois la passion qu'ils avoient d'être tenus 
pour nos parens du côté de Charlemagne ; 
qu'en leur donnant quelque prérogative qui 
pût flatter cette prétention, on en obtiendroit 
toute chose ; qu'au fond leur maison étoit 
assez illustre pour être considérée , après la 
nôtre , au-dessus de toutes les autres dans 
l'Etat , sur-tout si l'Etat en pouvoit recevoir 
dès-lors même quelque grand et insigne avan- 
tage , comme de leur côté ils en recevoient un 
très-grand et très-glorieux par une pareille 
distinction. Il manquoit une occasion bien 
naturelle pour proposer ce que j'avois dans 
l'esprit, et elle se présenta d'elle-même plus 
favorable que je n'eusse osé l'espérer. 

Le prince Charles , neveu du duc , et le 
plus intéressé en cette affaire , comme son 
héritier présomptif, peu content de lui, et 
tenant pour suspecte l'affection qu'il témoi- 
gnoit à ses enfans naturels , vouloit alors s'en- 
gager à un mariage avec mademoiselle de Ne- 
mours , maintenant duchesse de Savoie; prin- 
cipalement par l'espérance de ma protection, 
et qu'après la mort de son oncle, je le main- 
ticndrois envers et contre tous dans les Etats 



l64 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
qui lui dévoient revenir. Le duc , irrité et 
jaloux de la liaison que ce jeune prince tâchoit 
de prendre avec moi, laissa échapper, dans 
son dépit , quelques paroles qui pouvoient 
être expliquées suivant mon dessein , et qu'on 
me rapporta. 

Je travaillai sur l'heure même à en profi- 
ter , de peur que son chagrin passé, il ne chan- 
geât de pensée ; ce qui lui étoit ordinaire 
même en des choses bien moins importantes. 

Lionne, que je chargeai de la négociation, 
me rendoit compte de temps à autre, de ce 
qui s'y passoit : je poussai l'affaire si vive- 
ment , qu'elle fut entièrement résolue bientôt 
après. Le duc , par un traité que nous signâmes 
le 6 février, me fit une cession de tous ses 
Etats , à la réserve de l'usufruit durant sa vie , 
que je lui faisois valoir pour le revenu jusqu'à 
sept cent mille livres , sans rien augmenter 
aux impositions. Je lui donnois de plus cent 
mille écus de rentes, qu'il pouvoit faire passer 
au comte de Vaudemont , son fils naturel , ou 
à telle autre personne qu'il lui plairoit : savoir, 
cent mille livres sur une de mes fermes , et 
deux cent mille en terres , dont il y en a voit 
une portant titre de duché et pairie. Je me 
chargeois de toutes les dettes du duc , ou de 
«es prédécesseurs , auxquelles ces trois cent 



ANNÉE 1662. l65 

mille livres de rente pourroient être hypo- 
théquées, moyennant l'hôtel de Lorraine qu'il 
m'abandonnoit en propriété. Je donnois enfin 
à ©eux de la maison de Lorraine le privilège 
de prince , après les derniers princes de mon 
sang, avec tous les droits que ce rang leur 
pourroit acquérir à l'avenir , plus éloignés sans 
doute , mais aussi , sans comparaison , plus 
grands que ceux dont ils se départoient pour 
eux et pour les leurs , en consentant à ce traité. 
Mais j'étois d'accord avec le duc, que pas un 
d'eux ne s'en pourroit prévaloir, qu'ils ne l'eus- 
sent tous signé , et que cette condition seroit 
ajoutée , comme elle le fut dans l'enregistre- 
ment au parlement , où je le portai moi-même 
le 27 du même mois de février. 

Mais à dire la vérité , je ne hasardois rien 
pour une affaire dont je pouvois espérer de 
grandes suites. Le duc étoit du moins lié en 
son particulier par ce traité, obligé par-là à 
vivre avec moi dans une plus grande dépen- 
dance , ce qui étoit toujours beaucoup. Ceux 
de sa maison , s'ils consentoient tous , établis- 
soient tellement mon droit pour l'avenir, que 
la plus grande rigueur des lois ordinaires n'y 
pouvoitrien trouver à redire ; car ils quittoient 
seulement des droits incertains pour d'autres 
droits , mais sans comparaison plus grands et 



lf>6 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
si illustres , qu'ils s'en dévoient tenir éternel- 
lement honorés. Quelqu'un de ceux qui , pour 
être plus proches de la succession , la regar- 
doient comme présente , pouvoit bien refuser 
de signer; mais en ce cas-là je n'étois engagé à 
rien pour les autres, que je mettois par- là 
même dans mes intérêts. Il me restoit seule- 
ment un traité personnel avec le duc , qui 
subsistant à mon profit , me donnoit lieu de 
gagner peu à peu par d'autres avantages, géné- 
ralement tous les intéressés , en mille conjonc- 
tures que le temps pouvoit produire. 

Ce traité fut rendu public et enregistré au 
parlement , avec la condition que j'ai dit , par 
le consentement de tous ceux de la maison de 
Lorraine, excepté du prince Charles, qui se 
retira de ma cour aussi-tôt qu'il vit la chose 
arrêtée , et me donna lieu de suspendre à tous 
les autres la jouissance des privilèges de prince 
du sang. Il est encore incertain, quand j'écris 
ces mémoires , quels seront un jour à cet égard 
les avantages de ce traité pour moi, mais vous 
avez vu du moins qu'il ne me pouvoit être 
nuisible (1). 

( i) Voyez ci-après tome u, la pièce intitulée : Résolutions 
importantes , et la note qui la précède : elles donnent les 
suites de cette affaire , où Ton n'avoit agi de bonne foi ni 
d'une part ni de l'autre. 



ANNÉE l662. 1G7 

DUNKERKE VENDU A LA FRANCE. 

L'acquisition de Dunkerke n'étoit pas de si 
grande étendue, mais elle étoit d'une impor- 
tance non moindre et d'une utilité plus cer- 
taine. Peu de personnes ont su par quelle suite 
d'affaires cette place si considérable étoit pas- 
sée entre les mains des Anglais , durant le mi- 
nistère du cardinal Mazarin. Il faut pour cela 
remonter jusqu'à ma minorité et aux factions 
qui obligèrent deux fois ce ministre à sortir 
du royaume. 

Cromwel, à qui le génie, les occasions et le 
malheur de son pays avoient inspiré des pen- 
sées fort au-dessus de sa naissance , au com- 
mencement simple officier dans les troupes 
rebelles du parlement , puis général , puis Pro- 
tecteur de la république , et désirant en secret 
la qualité de roi , qu'il refusoit en public , en- 
flé par le bon succès de la plupart de ses en- 
treprises , ne voyoit rien de si grand , ni au-de- 
dans, ni au-dehors de son île, à quoi il ne 
pensât pouvoir prétendre; et bien qu'il ne 
manquât pas d'affaires chez lui, il regarda les 
troubles de mon Etat comme un moyen de 
mettre le pie en France par quelque grand 
établissement ; ce qui lui étoit également avan* 
tageux, soit que la puissance royale se confir- 



168 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

mât en sa personne et en sa famille , soit que 
le caprice des peuples et la même fortune qui 
l'avoient élevé si haut , entreprissent de le 
renverser. Il savoit de quelle sorte, presque 
tous les gouverneurs des places et des pro- 
vinces traitoient alors avec le cardinal Maza- 
rin , et qu'à peine y avoit-il de fidélité parmi 
mes sujets , qu'achetée à prix d'argent ou par 
des récompenses d'honneur, telles que chacun 
s'avisoit de les souhaiter. Il dépêche le colonel 
de ses gardes au comte d'Estrades, gouverneur 
de Dunkerke , il l'exhorte à considérer l'état 
des choses pour en tirer ses avantages parti- 
culiers , lui offre jusqu'à deux millions paya- 
bles à Amsterdam ou à Venise , s'il veut lui 
livrer la place, et de ne faire jamais de paix 
avec la France , sans obtenir pour lui les di- 
gnités et les établissemens où il peut aspirer. 
Il ajoute, que les affaires du cardinal son bien- 
faiteur, et qui l'avoit mis dans ce poste, sont 
désespérées , n'y ayant pas d'apparence que ce 
ministre y dont on avoit mis la tête à prix , 
puisse par ses propres forces revenir ni dans 
le ministère , ni dans l'Etat ; qu'il ne le sou- 
tiendra pas seul avec Dunkerke, mais périra 
avec lui. Si toutefois il veut porter son affec- 
tion et sa reconnoissance pour lui jusqu'au 
, bout , qu'il prenne cette occasion de le servir 



ANNÉE 1662. 169 

utilement par la seule voie peut-être que sa 
bonne fortune lui ait laissée de reste ; qu'il 
peut offrir au cardinal , avec la même condi- 
tion de remettre Dunkerke aux Anglais , non- 
seulement les deux millions, mais aussi tels 
secours de troupes qui lui seront nécessaires 
pour rentrer en France ; qu'il se fera par-là , 
auprès de lui, un mérite, après lequel, si ce 
ministre est rétabli , il n'y a rien qu'il n'en 
doive espérer. 

D'Estrades, par une conduite très-louable, 
après avoir obligé cet envoyé à lui faire ces 
propositions dans un conseil de guerre , et 
ensuite à les signer, le renvoie àCromwel avec 
sa réponse : il se plaint qu'on l'ait cru capable 
d'une infidélité, ni de rendre cette place par 
d'autres ordres que les miens ; que tout ce 
qu'il peut, est de me proposer à moi-même la 
condition des deux millions, et en même temps 
celle d'une étroite alliance avec moi , par la- 
quelle le Protecteur s'engagea à rompre sur 
mer et sur terre avec les Espagnols; à me 
fournir dix mille hommes de pié et deux 
mille chevaux, pour leur faire la guerre en 
Flandre; à entretenir cinquante navires de 
guerre sur les côtes , durant les six mois de 
Tété , et une escadre de quinze durant l'hiver, 
pour croiser la mer , agissant de concert sui- 



370 MEMOIRES HISTORIQUES, 

vant les desseins qu'on pourroit former en- 
semble. 

Cromwel accepta ces propositions qui me fu- 
rent aussi-tôt envoyées par d'Estrades à Poitiers, 
où j'étois, et n'arrivèrent que deux jours après 
le retour du cardinal Mazarin. Ce ministre les 
trouva très-avantageuses , ayant pour maxime 
de pourvoir, à quelque prix que ce fût, aux 
affaires présentes, et persuadé que les maux 
à venir trouvoient leur remède dans l'avenir 
même. 

Mais le garde des sceaux Châteauneuf, qu'on 
avoit été obligé de rappeler durant ces trou- 
bles , l'emporta contre lui dans le conseil et 
auprès de la reine ma mère, et les fit absolu- 
ment rejeter. Cromwel ayant reçu cette ré- 
ponse , signa le même jour un traité avec les 
Espagnols, leur fournit dix mille hommes et 
vingt-cinq vaisseaux pour le siège de Grave- 
lines et de Dunkerke, qui par ce moyen fu- 
rent prises sur moi en la même année , l'une à 
la fin de mai, l'autre au 22 septembre (1), 
mais au profit des Espagnols seulement. 

Cependant mon autorité s'étant affermie 
dans le royaume , et les factions qu'ils y fo- 

(1) (i652). Hénault dit le 16. C'est la date adoptée par 
d'Avrigni , et la véritable. 



a n n é e .1 6 6 2 . 17 r 

nientoient étant absolument dissipées, ils fu- 
rent réduits quelque temps après à ne pouvoir 
soutenir que difficilement l'effort de mes armes 
en Flandre. Cromwel , qui ne s'étoit lié avec 
eux que pour cette entreprise particulière, et 
qui avoit toujours augmenté depuis en pou- 
voir et en considération dans toute l'Europe , 
se voyoit également recherché de leur coté et 
du mien ; ils le regardèrent comme l'unique 
ressource à leurs affaires de Flandre , et moi 
comme l'unique obstacle à leurs progrès , en 
un temps où je voyois la conquête entière de 
ces provinces presque certaine, si on ne m'ac- 
cordoit tout ce que je pouvois souhaiter pour 
la paix. Lui, qui n 'avoit pas oublié son premier 
dessein de s'acquérir un poste considérable 
au-deçà de la mer , ne voulant se déterminer 
qu'à cette condition , proposoit en même 
temps aux Espagnols de se joindre à eux dans 
cette guerre, d'assiéger Calais qui lui demeure- 
roit , ce qu'ils étoien t près d'accepter avec joie , 
et à moi d'assiéger Dunkerke et de le lui re- 
mettre. 

Le cardinal Mazarin, à qui cette ouverture 
n'étoit pas nouvelle , et qui l'avoit approuvée 
autrefois, lors même que Dunkerke étoit au 
pouvoir des Français , s'en trouva sans doute 
moins éloigné. Et bien que j'y eusse beaucoup 



I72 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
de répugnance , je m'y rendis enfin, non-seu- 
lement par le cas que je faisois de ses conseils , 
mais aussi par les avantages essentiels que j'y 
trouvois pour la guerre de Flandre, et par la 
nécessité de choisir de deux maux le moindre; 
ne voyant pas de comparaison , puisqu'il fal- 
loit nécessairement voiries Anglais en France, 
entre les y voir mes ennemis ou mes amis, ni 
entre à m'exposer à perdre Calais que j'avois , 
ou leur promettre Dunkerke que je n'avois pas 
encore. 

Ce fut donc par cet accommodement , qu'a- 
près avoir repris Dunkerke, je le leur remis 
entre les mains , et il ne faut point douter que 
leur union avec moi, ne fût comme le dernier 
coup qui mit l'Espagne hors d'état de se dé- 
fendre, et qui produisit une paix si glorieuse 
et si avantageuse pour moi. 

J'avoue pourtant que cette place au pou- 
voir des Anglais , m'inquiétoit beaucoup. Il 
me sembloit que la religion catholique y étoit 
intéressée. Je me souvenois qu'ils étoient les 
anciens et irréconciliables ennemis delà France, 
dont elle ne s'étoit sauvée autrefois que par un 
miracle ; que leur premier établissement en 
Normandie nous avoit coûté cent ans de guerre, 
et le second en Guienne trois cents ans , durant 
lesquels la guerre se faisoit toujours au milieu 



ANNÉE 1662. I7'3 

du royaume à nos dépens ; de sorte qu'on s'es- 
timoit heureux, quand on pouvoit faire la paix, 
et renvoyer les Anglais chez eux avec de grosses 
sommes d'argent pour les frais qu'ils avoient 
faits ; ce qu'ils regardoient comme un revenu 
ou un tribut ordinaire. Je n'ignorois pas que 
les temps étoient fort changés, mais parce 
qu'ils pouvoient encore changer d'une autre 
sorte , j'étois blessé de cette seule pensée, que 
mes successeurs les plus éloignés me pussent 
reprocher quelque jour, d'avoir donné lieu à de 
si grands maux, s'ils pouvoient jamais y re- 
tomber ; et sans passer même à ces extrémités, 
sans aller si loin dans le passé ou dans l'avenir, 
je savois combien la seule ville de Calais qui 
leur étoit demeurée la dernière, avoit coûté de 
sommes immenses aux Français , par les ra- 
vages ordinaires de la garnison , ou par les des- 
centes qu'elle avoit facilitées ; ce poste, ni pas 
un autre dans mon royaume , ne pouvant d'ail- 
leurs être à eux sans être en même temps un 
asyle ouvert aux mutins, et sans fournir à 
cette nation des intelligences dans tout le 
royaume, sur-tout parmi ceux qu'un intérêt 
commun de religion lioit naturellement avec 
elle. 

Peut-être qu'en donnant Dunkerke, je n'avois 
point trop acheté la paix des Pyrénées et les 



j 7 4 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
avantages qu'elle m'apportoit , mais après cela 
il est certain que je ne pouvois trop donner 
pour racheter Dunkerke; ce que j'avois bien 
résolu dès-lors, mais qui à la vérité étoit diffi- 
cile à espérer. 

Cependant , comme pour venir à bout des 
choses le premier pas est de les croire possibles; 
dès l'année 1661, renvoyant d'Estrades en An- 
gleterre , je le chargeai très -expressément 
d'étudier avec soin tout ce qui pourroit servir 
à ce dessein , et d'en faire son application 
principale. 

Le roi d'Angleterre , nouvellement rétabli , 
avoitun extrême besoin d'argent pour se main- 
tenir. Je savois que par l'état de son revenu et 
de sa dépense , il demeuroit toujours en ar- 
rière de deux ou trois millions par an, et c'est 
le défaut essentiel de cette monarchie, que le 
prince n'y sauroit faire de levées extraordi- 
naires sans le parlement , ni tenir le parlement 
assemblé , sans diminuer d'autant de son au- 
torité qui en demeure quelquefois accablée , 
comme l'exemple du roi précédent l'avoit assez 
fait voir. 

Le chancelier Hyde (1) avoit toujours été 

(1) Le comte de Clarendon. Voyez une note des Mé- 
moires pour l'année 1667. 



ANNEE 1662. 175 

assez favorable à la France; il sentoit alors 
diminuer son crédit dans l'esprit du Roi , 
quoiqu'on ne s'en apperçût point encore , 
etvoyoitdans l'Etat une puissante cabale qui 
lui étoit opposée; ce qui Fobligeoit d'autant 
plus à se faire des amis et protecteurs au- 
dehors : toutes ces raisons ensemble le dispo- 
soient à me faire plaisir , quand mes intérêts 
pourroient s'accorder avec ceux du Roi son 
maître. 

D'Estrades exécutant mes ordres , et se ser- 
vant adroitement de l'accès libre et familier 
qu'il avoit depuis long -temps auprès de ce 
prince, n'eut pas de peine dans les conversa- 
tions ordinaires à le faire tomber sur Dun- 
kerke. Le Roi qui disoit alors qu'il en vouloit 
faire sa place d'armes, l'entretenoit volontiers 
de ce dessein , comme un homme qui pourroit 
lui donner des lumières utiles, en ayant été 
long-temps gouverneur. Pour lui , approuvant 
tout , il faisoit seulement remarquer quelques 
incommodités dans la situation des lieux , et 
sur- tout la grande dépense dont cette place 
avoit besoin nécessairement pour l'entretenir 
et la garder, jusque-là que le cardinal Maza- 
rin qui la connoissoit par l'expérience du 
passé, avoit douté plusieurs fois , s'il eût été 
avantageux à la France de la conserver quand 



176 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
elle l'auroit pu. Le Roi répondoit, qu'il lui se- 
roit fort aisé quand il voudroit se délivrer de 
cette dépense, les Espagnols lui offrant alors 
même de grandes sommes , s'il vouloit leur 
vendre Dunkerke. D'Estrades lui conseilloit 
toujours d'accepter leurs offres , jusqu'à ce 
que le Roi , plus pressé que nous ne pensions , 
vînt de lui-même à dire que s'il avoit à en trai- 
ter, il aimeroit mieux que ce fût avec moi 
qu'avec eux. 

Ainsi commença cette négociation dont j'eus 
une extrême joie, et bien que sa demande fût 
de cinq millions , somme sans doute très-con* 
sidérable , qu'il falloit même payer fort promp- 
tement, je ne trouvai pas à propos de le laisser 
refroidir là-dessus; le bon état où commen- 
çoient d'être mes finances , me permettant 
pour une chose aussi importante que celle-là , 
non seulement ces efforts , mais de plus grands. 
La conclusion du traité se fit toutefois à quatre 
millions payables en trois ans, tant pour la 
place que pour toutes les munitions de guerre , 
canons , pierres , briques et bois. Je gagnai 
même sur ce marché cinq cent mille livres, 
sans que les Anglais s'en appercussent. Car ne 
pouvant s'imaginer, qu'en l'état où on avoit vu 
mes affaires peu de temps auparavant, j'eusse 
moyen de leur fournir promptement cette 



ANNÉE 1GG2. 177 

grande somme comme ils le clesiroient , ils 
acceptèrent avec joie l'offre que leur fit un 
banquier, de la payer en argent comptant, 
moyennant cette remise de cinq cent mille 
livres; mais le banquier étoit un homme in- 
terposé par moi, qui faisant le paiement de 
mes propres deniers, ne profitoit point de la 
remise. 

La conséquence de cette acquisition me 
donna une inquiétude continuelle , jusqu'à 
ce que tout fût achevé , et ce n'étoit pas sans 
raison ; car l'affaire au commencement très- 
secrète, ayant été éventée peu à peu , la ville 
de Londres qui en fut informée, députa ses 
principaux magistrats, le maire et les alder- 
mans, pour offrir au Roi toutes les sommes 
qu'il voudroit, à condition de ne point aliéner 
Dunkerke. De deux courriers que d'Estrades 
m'avoit dépêchés par deux divers chemins, avec 
deux copies du traité pour le ratifier, l'un fut 
arrêté sur le chemin de Calais par les ordres du 
roi d'Angleterre , l'autre étant déjà passé en 
France par Dieppe; et ce Roi à qui d'Estrades 
représentoitenmême temps, qu'il ne s'agissoit 
plus de Dunkerke , mais de rompre pour 
jamais avec moi, si on ne me tenoit parole , 
quelque complaisance qu'il fût obligé d'avoir 
pour eux, leur fit approuver enfin comme une 

OIU V. DE LOUIS XIV. TOME l. 12 



178 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
chose déjà faite et sans remède , ce qu'ils avoient 
résolu d'empêcher (1). 

RÉFLEXIONS SUR CES DEUX AFFAIRES. 

Ces deux affaires qui d'abord étoient horâ 
de toute apparence , et qui me furent néan- 
moins si faciles, vous doivent apprendre , mon 
fils , à ne vous pas rebuter aisément dans les 
desseins que vous croirez d'ailleurs avantageux 
à l'Etat. Ne vous étonnez pas si je vous exhorte 
si souvent à travailler, à tout voir, à tout 
écouter , à tout connoître. Je vous l'ai déjà dit 7 
il y a grande différence entre les lumières gé- 
nérales qui ne servent ordinairement qu'à dis- 
cours , et les particulières qu'il faut presque 
toujours suivre dans l'action. Les maximes 
trompent la plupart du temps les esprits vul- 
gaires ; les choses sont rarement comme elles 
devroientêtre.La paresse s'arrête aux notions 
communes , pour n'avoir rien à examiner et 
rien à faire. L'industrie est à relever les cir- 
constances particulières, pour en profiter; et 
on ne fait jamais rien d'extraordinaire , de 



(1) L'affaire de l'achat de Dunkerke ne se trouve nulle 
part si nettement déduite. Hume ne la connoissoit pas 
bien, sur-tout pour ce qui s'étoit passé du temps de 
Cromwel. 



ANNÉE l662. P79 

gîand et de beau , qu'en y pensant plus souvent 
et mieux que les autres. 

Vous pouvez encore > mon fils, tirer une 
instruction de ces deux exemples. Ne doutez 
pas qu'en tout temps , et sur-tout en ces corn- 
mencemens et dans une plus grande jeunesse, 
je n'eusse mieux aimé conquérir des Etats que 
de les acquérir. Mais qui ne veut que pratiquer 
une vertu, il ne la connoît point du tout; car 
il n'y en a point de véritable qui ne s'accorde 
avec toutes les autres , puisqu'elles consistent 
toutes à agir par raison , c'est-à-dire , suivant 
que le temps et les occasions le demandent , 
même en faisant violence à nos propres incli- 
nations. S'il n'est point beau de se faire un 
favori , quelquhabile qu'il puisse être , pour 
ne plus écouter que lui , il ne l'est guère davan- 
tage de se faire une passion , quelque noble 
qu'elle soit , pour ne recevoir plus d'autre 
conseil que le sien ; si ce n'est que vous enten- 
diez par-là celle du bien en général, qui se 
change en autant de formes qu'il y a de choses 
justes, honnêtes et utiles. Il faut de la variété 
dans la gloire comme par-tout ailleurs, et en 
celle des princes plus qu'en celle des particu- 
liers; car qui dit un grand Roi, dit presque 
tous les talens ensemble de ses plus excellens 
sujets. 



j8o mémoires historiques, 

La valeur est une de ces qualités principales , 
mais ce n'est pas l'unique, elle laisse beaucoup 
à faire à la justice , à la prudence et à la bonne 
conduite , et à l'habileté dans les négociations : 
plus la valeur même est parfaite, plus elle 
affecte de ne point paroi tre à contre-temps , 
et de ne se montrer que la dernière, pour 
achever ce que toutes les autres ont trouvé 
impossible. Si les autres qualités ont moins 
d'éclat, elles ne laissent pas d'acquérir au prince 
un honneur d'autant plus solide, que leurs bons 
effets ne semblent être que son propre ouvrage 7 
où la fortune n'a presque point eu de part» 
Soyez toujours , mon fils , en état de vous faire 
craindre par les armes, mais ne les employez 
qu'au besoin , et souvenez-vous que notre puis- 
sance, lors même qu'elle est à son comble, pour 
être plus redoutée, doit être plus rarement 
éprouvée 7 tel qui ne pensoit pas se pouvoir 
défendre contre nous, trouvant chez ses amis, 
chez ses voisins , chez nos envieux , et quel- 
quefois même dans son propre désespoir les 
moyens de nous résister. 



ANNÉE 1662. 18 



SECTION SECONDE. 

POLITIQUE EXTÉRIEURE. 

J e passerai maintenant en peu de mots , mon 
fils, quantité de choses qui feroient des vo- 
lumes, si je les voulois étendre, et qui alloient 
en général à me faire craindre , aimer ou con- 
sidérer par toute l'Europe. 

Dans ces vues générales, l'acquisition de 
Dunkerke ne m'empêcha pas de faire payer 
à l'archiduc d' Inspruck , une bonne partie des 
trois millions qui lui étoient accordés par le 
traité de Munster, pour le dédommagement 
de l'Alsace : dette qu'il étoit important d'ac- 
quitter, pour ne laisser à la maison d'Autriche 
aucune prétention sur ce pays (1). 

L'évêque de Spire m'ayant envoyé son 
chancelier , pour régler plusieurs différens que 
nous avions touchant Philisbourg , je trouvai 
moyen de le satisfaire équitablement sans rien 



(1) Louis xiv se rappeloit en cet endroit, le parti qu'il 
avoit tiré lui-même de la négligence des Espagnols à ac- 
quitter la dot de la reine , pour établir la nullité des renon- 
ciations , et envahir les Pays-Bas en 1667. 



1#2 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
perdre de mes droits. Le duc de Neubourg , 
prince très-considérable en Allemagne , qui* 

avoit de grandes prétentions à la couronne de 
Pologne (i) , toutes les fois qu'il y avoit lieu 
à une nouvelle élection , et qui m'étoit ami et 
allié , eut recours à moi pour retirer des Hol- 
landais la comté souveraine de Ravestein qui 
lui étoit échue par le partage de la maison de 
Clèves. Je fis promettre aux Etats de le ré- 
compenser d'autres terres, se confirmant par-là 
eux-mêmes la possession de celle-là qui leur 
étoit importante. 

Je terminai encore par mon entremise , un 
autre différent de conséquence qu'il avoit avec 
la maison de Brunswick. Je lui donnai enfin 
une preuve bien plus forte de mon amitié ; car 
sur la plainte qu'il me fit, que l'électeur de 
Brandebourg l'avoit fait exclure du traité 
d'Oliva , je refusai de signer un accord déjà 
résolu entre cet Electeur et moi , quoiqu'il 
m'importât extrêmement de le détacher peu 
à peu des intérêts de la maison d'Autriche, 
dont il étoit un des plus considérables partisans 
dans l'Empire. Mais je crus, et il est très-véri- 
table , mon fils, que ce qu'on fait avec raison 

(l) On. verra dans les Mémoires pour l'année 1667 ce* 
inêraes prétentions se renouveler». 



ANNÉE 1662. l83 

et avec vigueur tout ensemble , pour ceux qui 
sont dans nos intérêts contre ceux qui n'y sont 
pas, confirme puissamment les uns à demeu- 
rer toujours nos amis , et n'invite pas moins 
les autres à le devenir , toutes les fois qu'ils en 
auront une occasion favorable. 

L'alliance du Rhin qui m'étoit si utile en 
Allemagne, et dont je vous ai déjà parlé ail- 
leurs , alloit se partager malheureusement entre 
les protestans et les catholiques , par une que- 
relle du landgrave de Hesse d'un côté , et du 
comte de faldeckàe l'autre, soutenu et protégé 
de l'électeur de Cologne. J'appaisai cette querelle 
en telle sorte que les uns et les autres m'en furent 
obligés , et demeurèrent plus amis entre eux et 
avec moi qu'ils ne l'étoient auparavant. 

Il restoit plusieurs difficultés entre mes 
commissaires et les députés des Provinces-Unies 
pour le renouvellement de notre alliance , et 
l'affaire traînoit depuis dix-huit mois ; je m'y 
appliquai moi-même et la terminai en peu de 
jours, avec une égale satisfaction de part et 
d'autre (1). 

Je rendis inutiles par là , et par mille autres 
moyens que je n'expliquerai point ici, lespro- 



(1) Ce traité de commerce et d'alliance est du 27 avril 

1662. 



1 84 M E M O I RES HISTORIQUES, 
positions que les Espagnols faisoient sans cesse 
aux Provinces-Unies d'une ligue pour la défense 
des Pays-Bas. J'éludai de même leurs brigues 
envers les Suisses, pour leur faire solliciter la 
neutralité des deux Bourgognes. 

Je traversai et fis échouer les propositions 
de l'Empereur aux électeurs de Bavière , de 
Saxe et de Brandebourg , d'une autre ligue ,. 
pour s'opposer à l'alliance du Rhin. 

Ajoutez à cela, mon fils, le mariage du roi 
d'Angleterre avec l'infante de Portugal dont je 
vous ai parlé , parce qu'il fut négocié en i66r, 
quoiqu'il n'ait été terminé qu'en cette année 
1662 ; mariage qui entraîna après lui l'accom- 
modement de l'Angleterre avec la Hollande, l'ac- 
commodement de la Hollande avec le Portu- 
gal (1), et l'union plus étroite de tous ces poten- 
tats avec moi , quiétoit comme le lien de la leur. 

Toutes ces choses ensemble , les unes déjà 
exécutées, les autres en une disposition mani- 
feste de l'être bientôt , ne contribuèrent pas 
médiocrement à une autre, que je vous ai déjà 
expliquée par avance , pour vous la faire voir 
toute entière en un seul lieu. Je veux dire à la 
satisfaction que je reçus environ ce même 
temps sur l'affaire de Londres , je ne répète 
-" ■■■■ .. n i » 1 . ■ 11 ■ 1 ■ 1 1 11 1 

(1) 6 août 1661 , suivant d'Avrigni. 



AJSNÉE 1662. j8:> 

pas ce que je vous en ai dit , j'ai voulu seule- 
ment marquer ici en passant, et en leur véri- 
table place, les circonstances du temps qui 
réduisoient d'elles-mêmes l'Espagne à me faire 
une raison entière, contre ses maximes et son 
inclination, et qui rendoient mes mesures cer- 
taines, encore qu'elles pussent ne le pas pa- 
roître à ceux qui n'en voyoient pas le détail. 



REFLEXIONS. 



Je ne puis même m'empêcher , mon fils , de 
faire là-dessus une réflexion avec vous ; car en 
considérant combien il est vrai, que tout l'art 
de la politique est de se servir des conjonctures, 
je viens à douter quelquefois si les discours 
qu'on en fait et ces propres mémoires, ne 
doivent pas être mis au rang des choses inu- 
tiles , puisque l'abrégé de tous les préceptes 
consiste au bon sens çj; en l'application que 
nous ne recevons pas d'autrui , et que nous 
trouvons plutôt chacun en nous-même. Mais 
ce dégoût qui nous prend de nos propres rai- 
sonnemens, n'est pas raisonnable ; car l'appli- 
cation nous vient principalement de la cou- 
tume , et le bon sens ne se forme que par une 
longue expérience , ou par une méditation 
réitérée et continuelle des choses de même na- 
ture; de sorte que nous devons aux règles même 



l36 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

et aux exemples , l'avantage de nous pouvoir 

passer des exemples et des règles. 

Une autre erreur également dangereuse se 
glisse parmi les hommes; car, comme c'est 
art de profiter de toutes choses , et de celles 
que le peuple ignore, comme de celles qu'il 
sait, plus il est grand et parfait, plus il se 
cache et se dérobe à la vue ; en cela contraire 
à sa propre gloire , il arrive souvent qu'on veut 
obscurcir le mérite des bonnes actions en s'ima- 
ginant que le monde se gouverne de lui-même, 
par certaines révolutions fortuites et naturelles 
qu'il étoit impossible de prévoir ni d'éviter; 
opinion que les esprits du commun reçoivent 
sans peine , parce qu'elle flatte leur peu de 
lumière et leur paresse, leur permettant d'ap- 
peler leurs fautes du nom de malheur, et l'in- 
dustrie d'autrui du nom de bonne fortune. 

Pour voir, mon fH§, comme vous devez 
reconnoître avec soumission une puissance 
supérieure à la vôtre , et capable de renverser 
quand il lui plaira vos desseins les mieux con- 
certés , soyez toujours persuadé d'un autre 
côté, qu'ayant établi elle-même l'ordre naturel 
des choses , elle ne les violera pas aisément ni 
à toutes les heures, ni à votre préjudice, ni 
en votre faveur. Elle peut nous assurer dans 
les périls, nous fortifier dans les travaux , nous 



ANNÉE 1662. 187 

cclairer dans les doutes , mais elle ne fait guère 
nos affaires sans nous ; et quand elle veut 
rendre un Roi heureux , puissant , autorisé , 
respecté , son chemin le plus ordinaire est de 
le rendre sage , clairvoyant , équitable , vigi- 
lant et laborieux. Mais je reprends la suite des 
choses. 

PROCÉDÉS DU ROI D'ESPAGNE. 

Comme je n'avois fait que mon devoir en 
soutenant la dignité de ma couronne, ce dif- 
férent avec une nation qui aura toujours (1) 
des intérêts opposés aux nôtres, n'empêcha 
pas que le roi d'Espagne ne me donnât depuis 
en toute rencontre des marques de son estime 
et de son amitié. 

Il me témoigna son estime d'une manière 
dont j'avoue que je fus agréablement flatté , 
quand après la mort de don Louis de Haro , 
il dit publiquement , devant tous les ambassa- 
deurs des princes étrangers, que c'étoit à mon 
exemple qu'il ne vouloit plus avoir de premier 
ministre. Car il me sembloit tout ensemble 
bien généreux pour lui , et bien glorieux pour 

(1) Louis xiv n'eût pas laissé le mot toujours , s'il eût 
relu cet article le jour même qu'il dit à son petit-fils > 
Philippe v : // riy a plus de Pyrénées. 



ï8S MÉMOIRES HISTORIQUES, 
moi , qu'après une si longue expérience des 
affaires , il reconnut que je lui avois servi de 
guide dans le chemin de la royauté ; et sans 
me donner trop de vanité , j'ai lieu de croire 
qu'en cela même, plusieurs autres princes ont 
regardé ma conduite pour régler la leur ; ce 
qui nous doit bien exhorter , mon fils, et vous 
et moi, à peser toutes nos actions, quand nous 
considérons quel bien nous faisons en faisant 
bien, et quel mal par conséquent en faisant 
mal, puisque les mauvais exemples trouvent 
encore plus d'imitateurs que les bons. 

Il me témoigna son amitié en une chose 
qu'il pouvoit me refuser avec justice. Par le 
traité des Pyrénées, les Espagnols étoient en 
droit et en possession de visiter tous les bâti- 
mens français, qu'ils rencontroient à cinquante 
milles des côtes du Portugal , et cette posses- 
sion leur étoit importante à conserver. Il vou- 
lut bien néanmoins s'en départir, sur les pres- 
santes instances que je lui en fis , et favorisa 
en cela le commerce maritime de mes sujets, 
qui en recevoit beaucoup de préjudice. 

J'avois pris ombrage d'un moine français 
qui résidoit secrètement à sa cour; mais en- 
core qu'il n'y fût pas obligé, pour me faire 
voir combien il souhaitoit de bien vivre avec 
moi , il s'offrit à me déclarer , en parole de 



ANNEE- 1 662. 1S9 

roi, que ce religieux n'avoit parlé d'aucune 
affaire qui regardât la France ; et en effet , je 
sus qu'il n'avoit fait que quelques propositions 
touchant le Portugal. 

Je répondois à ces démonstrations d'estime 
et d'amitié par d'autres semblables, toutes les 
fois que l'occasion s'en présentoit ; et c'est 
pour cela que je donnai alors au marquis de 
Fuentes, son ambassadeur, des entrées libres et 
familières auprès de moi , que les autres am- 
bassadeurs n'ont jamais eues ni prétendues, le 
recevant comme mes propres domestiques dans 
ma maison et dans mes divertissemens. Cela 
n'eût pas été sans danger en d'autres temps, 
quand tous ceux qui approchoient du roi ou 
du ministre , avoient part aux secrets et pres- 
que aux résolutions, ou pouvoient du moins 
les pénétrer par cent marques extérieures. Je 
pense y avoir pourvu autrement ; et de quel- 
que sorte qu'on ait les yeux ouverts sur mes 
desseins, si je ne me trompe, ceux qui ne bou- 
gent du Louvre n'en savent guère davantage 
que ceux qui n'en approchent jamais. 

CARROUSELS. CONSIDERATIONS SUR CES SORTES DE 
FETES. 

Je ne m'arrêterois pas avec vous , mon fils , 
à un carrousel qui fut fait au commencement 



îgo MEMOIRES HISTORIQUES, 
de l'été , si ce n'étoit le premier divertissement 
de quelque éclat que je rencontre dans la suite 
de ces Mémoires , et si votre vie , devant par 
nécessité être mêlée de ces sortes de choses 
aussi bien que de plus grandes , il n'étoit bon 
de vous faire remarquer quel est l'usage légi- 
time qu'on en peut faire. 

Je ne vous dirai pas seulement comme on 
diroit à un simple particulier , que les plaisirs 
honnêtes ne nous ont pas été donnés sans rai- 
son par la nature ; qu'ils délassent du travail , 
fournissant de nouvelles forces pour s'y appli- 
quer; servent à la santé, calment les troubles 
de l'ame et l'inquiétude des passions, inspirent 
l'humanité , polissent l'esprit , adoucissent les 
mœurs , et ôtent à la vertu je ne sais quelle 
trempe trop aigre , qui la rend quelquefois 
moins sociable et par conséquent moins utile. 
Un prince et un roi de France peut encore 
considérer quelque chose de plus dans ces di- 
vertissemens publics, qui ne sont pas tant les 
nôtres que ceux de notre cour et de tous nos 
peuples. 

Il y a des nations où la majesté des rois con- 
siste pour une grande partie, à ne se point 
laisser voir, et cela peut avoir ses raisons parmi 
des esprits accoutumés à la servitude , qu'on 
ne gouverne que par la crainte et la terreur: 



ANNÉE l662. îgc 

mais ce n'est pas le génie de nos Français; et 
d'aussi loin que nos histoires nous en peuvent 
instruire , s'il y a quelque caractère singulier 
dans cette monarchie , c'est l'accès libre et 
facile des sujets au prince. C'est une égalité de 
justice entre lui et eux, qui les tient pour ainsi 
dire dans une société douce et honnête , non- 
obstant la différence presque infinie de la 
naissance , du rang et du pouvoir. 

Que cette méthode soit pour nous bonne et 
utile , l'expérience l'a déjà montré , puisque 
dans tous les siècles passés il n'est mémoire 
d'aucun empire d'aussi longue durée que celui- 
ci l'a été, et qui toutefois ne semble pas prêt 
à finir. 

Et c'est une chose remarquable , mon fils , 
que les politiques les plus intéressés, les moins 
touchés de l'équité , de la bonté et de l'hon- 
neur , semblent avoir prédit l'éternité à tel 
Etat , autant que les choses humaines se la peu- 
vent promettre. Car ils prétendent que ces 
autres empires , où la terreur domine et où le 
caprice du prince est la seule loi , sont peut- 
être plus difficiles à entamer, mais que la pre- 
mière blessure leur est mortelle , n'y ayaut 
presque point de sujet qui ne souhaite le chan- 
gement , et qui ne le favorise aussitôt qu'il le 
peut espérer; au lieu qu'en France, disent-ils, 



IQ5 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
s'il est facile de broncher , il y est encore plus 
facile de revenir à l'état naturel des choses, 
n'y en ayant aucun autre sans exception où 
les particuliers, et sur -tout les principaux 
d'entr'eux, aussitôt qu'ils l'ont un peu éprouvé, 
puissent trouver leur intérêt et leur compte , 
comme ils le trouvoient à celui-là. 

Il vous semblera peut-être, mon fils, que 
je vais bien loin dans cette réflexion ; mais elle 
ne laisse pas de venir parfaitement au sujet. 
J'avoue , mon fils, et tout ce que je vous ai déjà 
dit vous le fait assez comprendre , que cette 
liberté, cette douceur, et pour ainsi dire cette 
facilité de la monarchie , avoient passé les 
justes bornes durant ma minorité et les trou- 
bles de mon Etat , et qu'elle étoit devenue 
licence, confusion , désordre. Mais plus j'étois 
obligé à retrancher de cet excès , et par des 
remèdes plus agréables , plus il falloit conser- 
ver et cultiver avec soin tout ce qui, sans dimi- 
nuer mon autorité et le respect qui m'étoit dû, 
lioit d'affection avec moi mes peuples et sur- 
tout les gens de qualité , afin de leur faire voir 
par là même , que ce n'étoit point ni aversion 
pour eux , ni sévérité affectée , ni rudesse d'es- 
prit , mais raison et devoir simplement , qui 
me rendoient en d'autres choses plus réservé 
et plus exact à leur égard. Cette société de plai- 



ANNÉE 1662. ICp 

sirs , qui donne aux personnes de la cour une 
honnête familiarité avec nous, les touche et 
les charme plus qu'on ne peut dire. Les peu- 
ples, d'un autre côté, se plaisent au spectacle, 
où au fond on a toujours pour but de leur 
plaire ; et tous nos sujets , en général , sont 
ravis de voir que nous aimons ce qu'ils aiment, 
ou à quoi ils réussissent le mieux. Par là nous 
tenons leur esprit et leur cœur, quelquefois 
plus fortement peut-être , que par les récom- 
penses et les bienfaits; et à l'égard des étran- 
gers , dans un Etat qu'ils voient florissant 
d'ailleurs et bien réglé , ce qui se consume en 
ces dépenses qui peuvent passer pour super- 
flues , fait sur eux une impression très- avan- 
tageuse de magnificence , de puissance , de 
richesse et de grandeur , sans compter encore 
que l'adresse en tous les exercices du corps , 
qui ne peut être entretenue et confirmée que 
par là, est toujours de bonne grâce à un prince , 
et fait juger avantageusement , par ce qu'on 
voit , de ce qu'on ne voit pas. 

Toutes ces considérations, mon fils, quand 
mon âge et mon inclination ne m'y auroient 
pas porté , m'obligeoient à favoriser des diver- 
tissemens de cette nature, et vous y doivent 
obliger de même , sans aller pourtant à un 
excès d'attachement qui ne seroit pas louable ; 

l£UV. DE LOUIS XIV, TOME l, I 3 



ïg4 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
car alors , mon fils , quelque gravité que vous 
puissiez d'ailleurs affecter dans vos autres ac- 
tions, ne vous y trompez pas, vous ne trompe- 
riez point le public. Sous la couronne, quand 
vous l'auriez toujours en tête et au travers du 
manteau royal ,< on auroit bientôt reconnu que 
vous faites de vos plaisirs vos affaires, et passez 
par-dessus les affaires comme il faut passer par- 
dessus les plaisirs. Par cette raison, il est quel- 
quefois dangereux aux jeunes princes de réus- 
sir au-delà du commun , à de certains exer- 
cices, et de ce genre sur- tout; car ce fond 
inépuisable d'amour -propre qui nous est si 
naturel , nous porte toujours à cultiver , esti- 
mer et aimer sans mesure , toutes les choses 
où nous pensons exceller au-dessus àes autres. 
Si vous en croyez le maître à danser et le maître 
d'armes, et tous les autres, ils vous diront 
chacun , et il est vrai , que leur art demande 
l'homme tout entier , et qu'on y trouve tou- 
jours à apprendre ; mais c'est assez pour nous 
de connoître cette vérité sans en faire l'expé- 
rience , ni chercher les dernières bornes de 
leur savoir , qu'ils ne trouvent jamais eux- 
mêmes. Cette perfection, quand nous pour- 
rions l'acquérir, marqueroit une attention et 
un soin peu dignes de nous , qu'on ne peut 
avoir qu'en négligeant ce qui vaut beaucoup 



ANNÉE l662. IqS 

mieux. Vous savez le mot de ce roi d'autrefois 
à son fils : N'as -tu point de honte de jouer si 
bien de la lyre? Souffrez qu'en toutes ces sortes 
de choses, il y ait parmi vos sujets des gens qui 
vous surpassent, mais que nul ne vous égale, 
s'il se peut , dans l'art de gouverner, que vous 
ne pouvez trop bien savoir, et qui doit être 
votre application principale. 

DEVISE DE LOUIS XIV. 

Le carrousel qui m'a fourni le sujet de ces 
réflexions , n'avoit été projeté d'abord que 
comme un léger amusement ; mais on s'échauffa 
peu à peu, et il devint un spectacle assez grand 
et assez magnifique , soit par le nombre des 
exercices, soit par la nouveauté des habits ou 
par la variété des devises (1). 

(1) Si ces carrousels ne devinrent importans que par la 
suite , et furent d'abord célébrés sans projet , les grandes 
considérations politiques dont on relève leur importance , 
paroissent un peu hors d'œuvre , et sentent la plume de 
Pellisson plutôt que celle de Louis xiv. Colbert sur-tout 
encouragea ces fêles qui attiroient les étrangers, rendoient 
beaucoup au fisc par les taxes sur les consommations. 
C'étoit une tradition de l'ancienne cour, que les fêtes payées, 
le trésor royal trouva une bonification de deux millions. 
Mais , doutât-on même de ce bénéfice , le roi y faisoit en- 
core un profit qu'il ne compte pas : il ruinoit les grands 
seigneurs , et par-là mettoit tout le inonde dans sa dépen- 
dance. 



igG MEMOIRES HISTORIQUES, 

Ce fut là que je commençai à prendre celle 
que j'ai toujours gardée depuis , et que vous 
voyez en tant de lieux. Je crus que, sans s'ar- 
rêter à quelque chose de particulier et de 
moindre, elle devoit représenter en quelque 
sorte les devoirs d'un prince , et m'exciter 
éternellement moi-même à les remplir. On 
choisit pour corps le soleil qui , dans les règles 
de cet art , est le plus noble de tous , et qui par 
la qualité d'unique , par l'éclat qui l'environne, 
par la lumière qu'il communique aux autres 
astres qui lui composent comme une espèce de 
cour; par le partage égal et juste qu'il fait de 
cette même lumière à tous les divers climats du 
monde ; par le bien qu'il fait en tous lieux , 
produisant sans cesse de tous côtés la vie , la 
joie , et l'action ; par son mouvement sans 
relâche, où il paroît néamoins toujours tran- 
quille ; par cette course constante et invariable, 
dont il ne s'écarte et ne se détourne jamais , est 
assurément la plus vive et la plus belle image 
d'un grand monarque. 

Ceux qui me voyoient gouverner avec assez 
de facilité , et sans être embarrassé de rien, 
dans ce nombre de soins que la royauté exige , 
me persuadèrent d'ajouter le globe de la terre, 
et pour ame , iiec pluribus impar; par où ils 
entendoient ce qui flattoit agréablement l'am- 



ANNÉE 1662. 197 

bîtion d'un jeune roi , que suffisant seul à tant 
de choses , je suffirois sans doute encore à gou- 
verner d'autres empires, comme le soleil à 
éclairer d'autres mondes, s'ils étoient également 
exposes à ses rayons. Je sais qu'on a trouvé 
quelqu'ohscurité dans ces paroles , et je ne 
doute pas que ce même corps n'en pût fournir 
de plus heureuses. Il y en à même qui m'ont 
été présentées depuis ; mais celle-là étant déjà 
employée dans mes bâtimens , et en une infi- 
nité d'autres choses , je n'ai pas jugé à propos 
de la changer. 

GOUVERNEURS DES VILLES. 

Ce fut aussi cette année , que continuant 
dans le dessein de diminuer l'autorité des gou- 
verneurs des places et des provinces, je résolus 
de ne plus donner nul gouvernement vacant 
que pour trois ans , me réservant seulement le 
pouvoir de prolonger ce terme par de nouvelles 
provisions, toutes les fois que je le trouverois à 
propos. 

Le gouvernement de Paris vaquoit par la 
mort du maréchal de V Hôpital, je le donnai , 
avec cette condition de trois ans, au maréchal 
d" Aumont y personne de considération, l'un 
des quatre capitaines de mes Gardes du corps, 
attaché depuis long - temps à mon service 



Uj$ MÉMOIRES HISTORIQUES, 
personnel, afin qu'après cet exemple , qui que 
ce soit ne se pût croire moins bien traité quand 
on pratiqueroit à son égard le même règle- 
ment. Je l'ai toujours observé depuis , et j'ai 
trouvé qu'il produisoit deux bons effets : lun, 
que ceux qui servent sous les gouverneurs 
cessent de prendre avec eux les attachemens 
et les mesures qu'ils y prenoient auparavant ; 
l'autre , que les gouverneurs eux-mêmes ne 
pouvant demeurer dans leur emploi que par 
une continuation de ma bonne volonté, ils 
vivent dans une soumission beaucoup plus 
grande. 

ARCHEVÊCHÉ DE PARIS. 

Je donnai encore un archevêque à Paris, 
après lui avoir donné un gouverneur. On sait 
le peu de sujet que j'avois alors d'être content 
du cardinal de Retz , et de quelle conséquence 
il m'étoit que cette dignité fût remplie dune 
autre. Tant qu'il avoit espéré son rétablisse- 
ment, des intrigues ou des révolutions de la 
cour , durant la vie du cardinal Mazarin , il 
avoit opiniâtrement refusé sa démission, quel- 
ques propositions avantageuses qu'on lui eût 
pu faire. Il ne me vit pas plutôt agir par moi- 
même , et l'autorité affermie en mes mains qui 
rendait toutes les cabales inutiles , qu'il crut 



ANNÉE î66 2. 199 

que le meilleur parti étoit de se remettre à ma 
volonté, comme il fit sans aucune condition. 

«Pavois nommé d'abord pour cette place im- 
portante l'arcbevêque de Toulouse, Marca(\), 
homme d'un savoir et d'un mérite extraordi- 
naires, mais il mourut aussi-tôt après, et je 
choisis pour lui succéder , i'évêque de Rhodes, 
qui avoit été mon précepteur, 

Je ne fus pas fâché sans doute , mon fils , de 
reconnoître par cette marque de mon affection, 
le soin qu'il avoit pris de mon enfance , et il 
n'y a personne à qui nous devions davantage, 
qu'à ceux qui ont eu l'honneur et la peine 
tout ensemble de former notre esprit et nos 
mœurs. Mais je ne me serois jamais déterminé 
à ce choix , si je n'eusse connu en lui , avec 
plus de certitude qu'en aucun autre , les qua- 
lités qui me semblèrent les plus nécessaires en 
un poste aussi considérable que celui-là. J'ai 
très-souvent résisté à mon inclination , je le 
puis dire avec vérité , pour ne faire de cette 
nature de bien, à des personnes à qui j'aurois 
fait avec plaisir du bien de toute autre sorte , 
ne remarquant pas en elles ou la capacité , ou 

(1) Pierre de Marca , passé de l'archevêché de Toulouse' 
à celui de Paris , n'y fit que paroître; et c'est dans ce der- 
nier siège que l'ancien précepteur du roi , Hardouin de 
Perejixe , lui succéda. 



$00 MEMOIRES HISTORIQUES, 
l'application d'un véritable ecclésiastique. Qui 
pourroit croire, mon fils, qu'il y eût quel- 
que chose de plus important que notre service 
et que la tranquillité de nos sujets ? 

CHOIX DE SUJETS POUR LES BÉNÉFICES. 

Cependant la distribution des bénéfices , par 
la suite nécessaire qu'elle entraîne après elle , 
l'est sans comparaison davantage , et autant 
que le ciel est élevé au-dessus de la terre. C'est 
en apparence, une riche et abondante moisson 
qui nous revient en toutes les saisons de l'année, 
pour combler de grâces ceux qui nous servent 
ou ceux que nous aimons. Mais peut-être n'y 
a-t-il rien de plus épineux en toute la royauté , 
s'il est vrai , comme on n'en peut douter , que 
notre conscience demeure engagée pour peu 
que nous donnions trop , ou à notre propre 
penchant , ou au souvenir des services rendus, 
ou même à quelque utilité présente de 1 Etat, 
en faveur de personnes d ailleurs incapables, 
ou beaucoup moins capables que d'autres , sur 
qui nous pourrions jeter les yeux. Je ne veux 
pas toutefois , mon fils , vous porter à des 
opinions rigoureuses, qui ne se réduisent pres- 
que jamais à la pratique et s'éloignent aussi 
le plus souvent de la vérité. Un de nos ayeux , 
par la crainte de ne pouvoir bien répondre à 



ANNÉE 1662. 201 

une obligation si délicate , se dépouilla volon- 
tairement de la nomination aux bénéfices. Mais 
qui nous a dit, si d'autres s'en acquitteront 
mieux que nous, et si ce ne seroit point mal 
faire notre devoir, pour le vouloir trop bien 
faire? Dieu n'entend point très- assurément, 
mon fils, que nous fassions le choix du plus 
digne comme il le pourroit faire lui-même , ce 
qui nous est impossible. C'est assez que nous 
le fassions , en hommes , et en hommes bien 
intentionnés , qui n'oublient rien pour ne se 
point tromper. Alors, j'ose le dire , nous pou- 
vons nous assurer que c'est lui-même qui le 
fait par nous. Il n'est point vrai non plus que 
ceux qui nous servent , ou qui nous appro- 
chent, n'aient en cela nul avantage au-dessus 
des autres; ils ont celui de nous faire mieux 
connoître ce qu'ils valent , grand sans doute 
auprès d'un prince éclairé, qui croit beaucoup 
plus àce qu'il voit qu'à ce qui lui vient par le 
rapport d'autrui, toujours mêlé de bons ou de 
mauvais offices. 

J'ai toujours cru que trois choses dévoient I 
entrer dans cet examen , le savoir , la piété ) 
et la conduite. 

A l'égard du savoir , il nous est peut-être plus 
difficile d'en juger que de tout le reste ; car il 
arrive très rarement , que les rois soient con- 



201 MEMOIRES HISTORIQUES, 
sommés dans ces sortes de choses , ou que 
quand ils le seroient , ils trouvent le temps 
d'étudier en cela les talens et la portée de 
chacun. 

Contre cette difficulté , j'ai observé autant 
que je l'ai pu , de ne donner les bénéfices im- 
portans qu'à des docteurs de Sorbonne. Non 
pas qu'il n'y ait assez d'inégalité entre les con- 
noissances et les lumières de ceux qui portent 
ce titre ; mais au fond , on ne peut jamais y 
être parvenu, sans une capacité très-raison- 
nable fort éloignée de cette ancienne igno- 
rance des prélats qui a fait tant de mal à l'église. 
Ainsi cette preuve , jointe à toutes les autres 
que nous en pouvons avoir, suffit sans doute 
pour nous mettre en repos sur ce sujet. 

Quant à la piété et aux mœurs, ce qu'il y a 
de bien ou de mal ne se peut cacher long-temps 
aux yeux du monde. Ecoutez sans préoccupa- 
tion les divers rapports qu'on vous fera, même 
en faisant autre chose; regardez vous-même, 
avec quelque sorte d'attention, ceux qui sont 
sous vos yeux ; vous en saurez bientôt tout ce 
que les hommes en peuvent savoir , et vous 
n'êtes pas obligé de pénétrer le reste. 

J'en dis de même de ce que je nomme con- 
duite , qui est un troisième point bien impor- 
tant. Car si dans la première simplicité , les 



ANNÉE 1 662. 2o3 

apôtres même ont voulu qu'on examinât pour 
faire un évêque , quelle prudence il avoit 
montrée dans son domestique et dans ses pro- 
pres affaires , que sera-ce aujourd'hui , où par 
la constitution de l'Etat , ces sortes de dignités 
ont part en plusieurs choses au gouvernement 
civil? 

Ainsi , mon fils , je ne louerois pas volontiers 
qu'on pratiquât ordinairement, ce qui se peut 
faire quelquefois avec dignité et avec éclat , 
pour rendre hommage à une piété éminente; 
je veux dire d'aller prendre dans les solitudes, 
sur une réputation assez souvent trompeuse , 
des sujets pour remplir ces places. Ils auront 
peut-être de très-grandes perfections pour cet 
état où Dieu les a placés, et n'auront point 
celles qui leur sont nécessaires à cet autre état 
où nous les appelons. 

Au contraire, j'ai souvent pensé que pour 
mieux connoître nos ecclésiastiques, et de quoi 
ils sont capables, il seroit bon de faire observer 
dans cette milice sacrée , ce que j'observe au- 
jourd'hui avec soin dans la plupart de mes 
troupes , où on monte par degré de charge en 
charge , ce que j'apprends aussi être tout à 
fait conforme au premier esprit de l'église 
dans l'institution des cinq ordres sacrés. Mais 
comme les temps et les usages sont changés , 



SOïi MÉMOIRES HISTORIQUES, 
il suffiroit aujourd'hui , ce me semble , de n'ad- 
mettre aux évêchés et autres dignités considé- 
rables , que ceux qui auroient actuellement 
servi l'église durant un certain temps, soit dans 
laprédication assidue et continuelle aux grandes 
paroisses de Paris , soit dans les missions des 
provinces, soit dans une application particu- 
lière à convertir les hérétiques , soit ce qui 
seroitle plus important, en faisant les fonctions 
de curé ou de vicaire , qui embrassent toutes 
ces choses et plusieurs autres : de quoi les 
jeunesgens de laplushaute naissance ne seroient 
non plus à plaindre qu'ils le sont , quand ils 
portent le mousquet dans mes Gardes , pour 
parvenir quelque jour à commander mes 
armées. Mais il faut , mon fils , et pour vous 
et pour moi, gagner peu à peu ce que nous pou- 
vons sur notre siècle, sans prétendre de le 
réformer en une seule fois, et cela même , je 
ne voudrois point le faire en ces matières par 
des édits publics , qui nous engagent ou à affoi- 
blir l'autorité de nos propres loix , en ne les 
observant pas toujours , ou à pratiquer tou- 
jours les mêmes choses encore qu'elles ne soient 
pas toujours à propos. Il suffit de montrer, par 
quelques paroles et par quelques exemples, 
le chemin des grâces , et vous verrez qu'on se 
pressera bientôt à le prendre. 



ANNÉE 1662. 205 



SECTION TROISIÈME. 

DIMINUTION DE L'ARMÉE/ 

Vje fut environ ce même temps, mon fils, 
que je créai et mis sur pié votre compagnie 
de Chevaux- légers : ce ne fut pas seulement 
pour vous donner cette marque de mon affec- 
tion, mais aussi par une occasion particulière 
qu'il est bon de vous expliquer. 

La paix (1) me permettoit de licencier la 
plus grande partie de mes troupes : le dessein 
de soulager mes peuples m'y engageoit. De 
dix-huit cents compagnies d'infanterie je n'en 
gardai que huit cents, et de mille cornettes de 
cavalerie que quatre cent neuf seulement (2) ; 
mais la guerre pouvoit facilement revenir, et 
l'on pouvoit difficilement retrouver des trou- 
pes aussi aguerries que celles-là, sur -tout si 
on perdoit ce grand nombre d'officiers qu'il 
avoit fallu réformer , et qui en faisoit la prin- 

(1) La paix des Pyrénées , signée le 7 novembre 1659. 

(2) Sur ce nombre qui ne paroît pas s'accorder avec ce 
que témoignent d'autres renseignemens très-authentiques , 
on trouvera des éclaircissemens nécessaires dans les notes 
ées Mémoires militaires , par M. le général Grimoard. 



£o6 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
cipale vigueur. Une partie n'avoient que leur 
emploi pour subsister , et me touchoient de 
compassion. Plusieurs ne pouvant se résoudre 
à l'oisiveté entière , pensoient à prendre parti 
chez l'étranger. Je crus à propos d'en retenir 
autant que je le pouvois auprès de ma per- 
sonne. J'en plaçai quantité dans mes Gardes 
du Corps et dans mes Mousquetaires, et ce fut 
pour occuper les autres , que je formai votre 
compagnie de Chevaux-légers, leur donnant, 
outre la paye ordinaire des corps où ils en- 
troient, des pensions proportionnées aux em- 
plois où ils avoient été jusqu'alors (i), et ainsi 
je faisois subsister un grand nombre de braves 
gens; et je me conservois à moi-même le moyen 
de remettre en moins de rien d'autres troupes 
sur pié, peu différentes des premières, puis- 
que c'est d'ordinaire l'officier qui inspire, non- 

(i) Voici la note de tous les corps qu'on créa pour le 
Dauphin à diverses époques. 

i°. Le a 3 janvier i663 , la compagnie des Chevaux- 
légers de son nom. 

2°. Le i3 décembre i665 , la compagnie des Gendarmes, 
idem, 

3°. Le i5 juin 1667 , le régiment d'infanterie. 

4°. Le 24 mars 1668 , le régiment de cavalerie. 

5°. Le 14 septembre 1673 , le régiment de dragons. 

6°. Le 12 mars 1674 > le régiment Dauphin-étranger. 



ANNÉE 1662. 207 

seulement la discipline et l'adresse, mais aussi 
le courage au soldat ; et d'ailleurs j'avois sou- 
vent remarqué avec plaisir, la différence pres- 
qu'infinie du reste des troupes d'avec celles de 
ma maison , que l'honneur d'être plus parti- 
culièrement à moi , la discipline plus exacte , 
l'espérance plus certaine des récompenses, des 
exemples du passé , l'esprit qui y régnoit de 
tout temps , rendoient absolument incapables 
d'une mauvaise action. Ainsi il me sembloit 
utile d'en augmenter plutôt que d'en diminuer 
le nombre , a quoi je trou vois aussi de la di- 
gnité et de la grandeur. 

ADMINISTRATION DES FORÊTS. 

Je m'appliquai aussi cette année à un règle- 
ment pour les forêts de mon royaume , où le 
désordre étoit extrême , et me déplaisoit d'au- 
tant plus que j'avois formé de longue main de 
grands desseins pour la marine. Les causes 
principales de ce désordre peuvent servir à 
votre instruction, mon fils. C'est une simplicité 
sans doute que de confier nos intérêts , en 
matière d'argent, aux mêmes personnes à qui 
nous faisons , d'un autre côté , quelque tort 
considérable dans les levées , et qui peuvent 
le réparer en nous trompant. Il n'appartient, 
à la vérité ? qu'aux rois de se faire justice eux- 



2o3 MÉMOIRES HISTORIQUES, 
mêmes , depuis que les particuliers y ont re- 
noncé pour l'utilité publique et pour la leur 
propre, en se soumettant à la loi civile. Mais 
quand ils peuvent impunément et secrètement 
rentrer en possession de ce droit naturel, leur 
fidélité n'est guère à cette épreuve , et c'est 
alors une vertu presque héroïque , dont le 
commun des hommes n'est pas capable. 

La guerre et l'invention des partisans pour 
fane de l'argent , avoient produit une infinité 
d'officiers des eaux et forêts comme de toutes 
les autres sortes; la guerre et les mêmes inven- 
tions leur ôtoient ou leur retranchoient leurs 
gages , dont on ne leur avoit fait qu'une vaine 
montre , en établissant leurs offices. Ils s'en 
vengeoient et s'en payoient , mais avec usure, 
aux dépens des forêts qui leur étoient com- 
mises , et cela d'autant plus facilement , que 
peu de personnes étoient intelligentes en ces 
matières , hors celles qui avoient part au crime 
et au profit. Il n'y avoit sortes d'artifices dont 
ces officiers ne se fussent avisés, jusqu'à brûler 
exprès une partie des bois sur pié, pour avoir 
lieu de prendre le reste comme brûlé par acci- 
dent. J'avois su et déploré cette désolation de 
mes forêts dès l'année précédente; mais mille 
autres choses plus pressées, m'empèchant d'y 
pourvoir entièrement, j'avois seulement em- 



ANNÉE 1662. 209 

pêche le mal de s'augmenter, en défendant 
qu'il se fît aucune vente , jusqu'à ce que j'en 
eusse autrement ordonné. Cette année j'y ap- 
portai , par le règlement dont je vous ai déjà 
parlé , deux remèdes principaux ; l'un fut la 
réduction des officiers à un petit nombre, qu'on 
pût payer de leurs gages sans peine, et sur 
lesquels il fut plus aisé d'avoir les yeux; l'autre 
fut la recherche des malversations passées, 
qui ne servoit pas seulement d'exemple pour 
l'avenir, mais qui , par les restitutions consi- 
dérables auxquelles ils furent condamnés, four- 
nissoit en partie au remboursement des offi- 
ciers supprimés , et rendoit cette réduction 
également juste et facile. 

AMÉLIORATIONS DANS LES FINANCES. 

J'augmentai d'ailleurs cette année mon re- 
venu ordinaire de quatre millions en un seul 
article , d'un côté en joignant les entrées de 
Paris à la ferme des aides , ce qui épargnoit 
aux fermiers beaucoup de frais , et leur don- 
noit le moyen d'en porter les enchères plus 
haut ; de l'autre en m'assujétissant moi-même 
à ne donner ni l'une ni l'autre, qu'en la meil- 
leure saison , qui est celle du quartier d'octo- 
bre , et sous certaines conditions , où ils pou- 
voient trouver leur avantage et le mien; mais 

(tfUV. DE LOUIS XIV. TOME I. 1 4 



2IO MÉMOIRES HISTORIQUES, 
principalement en retirant et réunissant à celle 
des aides, quantité de droits qui en avoient été 
distraits durant la guerre, et aliénés aux per- 
sonnes les plus puissantes ; chacun en ayant 
acquis ce qui étoit à sa bienséance , aux lieux 
où il avoit d'ailleurs le plus de revenu et de 
crédit , et cela ordinairement à très-vil prix , 
ou même sans deniers comptans, pour de très- 
mauvaises marchandises qu'on m'avoit don- 
nées en paiement. Je ne fis injustice à qui que 
ce soit , liquidant équitablement le rembour- 
sement qui leur étoit dû. 

Mais cette justice- même avoit besoin d'une 
autorité aussi établie que la mienne l'étoit alors, 
pour se faire recevoir avec soumission et sans 
murmure. Après la réunion de ces droits alié- 
nés , les deux fermes jointes ensemble furent 
portées à douze millions au lieu de huit , sans 
que j'eusse rien fait néanmoins que remettre 
toutes choses en leur situation naturelle , où 
elles auroient dû être toujours. 

Je ne me proposois pas seulement en cela 
pour but l'intérêt présent , quoique considé- 
rable , mais un bien sans comparaison plus 
grand et plus général pour l'avenir , qui étoit 
de faire en sorte , s'il étoit possible , qu'en nul 
temps, qu'en nulle occasion, on ne fût réduit 
désormais à ces aliénations misérables qui 



ANNÉE 1662. 211 

avoient désolé mes finances et mon Etat. Je 
savois jusqu'à quelles sommes par an, on avoit 
monté la plus forte dépense de la guerre. Je 
ne trouvai pas impossible de porter mon re- 
venu jusques-là, et même par la seule écono- 
mie dont je voyois tous les jours de si grands 
effets; et je regardois comme une grande féli- 
cité pour moi, d'établir à tel point celle de mes 
peuples, que la guerre même, si elle revenoit, 
ne fût presque plus capable de la troubler, 
qu'ils ne fussent plus du moins exposés aux 
affaires extraordinaires, accompagnées de tant 
de vexations pour eux, ni obligés, comme au- 
trefois , à gémir au-dedans des prospérités du 
dehors , où ils ne trouvoient qu'un vain hon- 
neur acquis par une véritable misère. Mais 
je passois encore plus avant , mon fils ; car en 
supposant, comme il est arrivé en effet depuis, 
que je porterois bientôt mon revenu jusqu'à 
cette somme que je m'étois fixée, suffisante 
pour soutenir la plus grande guerre sans cré- 
dit et sans secours extraordinaires , je résolus 
en moi-même de ne plus rien ajouter à ce 
revenu , mais de diminuer chaque année des 
impositions ordinaires au profit de mes sujets, 
ce que j'aurois augmenté d'un autre côté à mes 
finances , ou par la paix et par l'économie , ou 
par le rachat de mes anciens domaines , ou par 



1\% MEMOIRES HISTORIQUES, 
d'autres voies justes et légitimes ; en sorte qu'on 
n'eût jamais vu, s'il éloit possible, ni le prince 
plus riche, ni les peuples moins chargés. 

Dans ces mêmes pensées , deux choses me 
paroissoient très-nécessaires à leur soulage- 
ment : l'une étoit de diminuer dans les pro- 
vinces le nombre de ceux qui étoient exempts 
des tailles , et qui rejetoient par ce moyen tout 
le fardeau sur les plus misérables. De celle-là 
j'en venois à bout , en supprimant et rem- 
boursant tous les jours quantité de petits 
offices nouveaux et très-inutiles , à qui cette 
exemption avoit été attribuée durant laguerre , 
pour les débiter. 

L'autre , étoit d'examiner de plus près les 
exemptions que certains pays particuliers pré- 
tendoient dans mon royaume , et dont ils 
étoient en possession , moins par aucun titre 
ou par aucun service considérable , que par la 
facilité des rois nos prédécesseurs , ou par la 
foiblesse de leurs ministres. Le Boulonnais 
étoit de ce nombre. Les peuples y sont aguer- 
ris depuis la guerre des Anglais, et ont même 
une espèce de milice dispersée dans les divers 
lieux du Gouvernement, qui est assez exer- 
cée , et se rassemble facilement au besoin. 
Sous ce prétexte , ils se tenoient exempts de- 
puis long - temps de contribuer en aucune 



ANNÉE 1662. 2i3 

sorte à la taille. Je voulus y faire imposer une 
très petite somme , seulement pour leur faire 
connoître que j'en avois le pouvoir et le droit: 
cela produisit d'abord un mauvais effet; mais 
l'usage que j'en fis , quoiqu'avec peine et avec 
douleur , l'a rendu bon pour les suites. Le bas 
peuple , ou effrayé d'une chose qui lui parois- 
soit nouvelle , ou secrètement excité par la 
noblesse, s'émut séditieusement contre mes 
ordres. Les remontrances et la douceur de 
ceux à qui j'en avois confié l'exécution , étant 
prises pour timidité et pour foiblesse , augmen- 
tèrent le tumulte, au lieu del'appaiser..Les mu- 
tins se rassemblèrent en divers lieux jusqu'au 
nombre de six mille hommes ; leur fureur ne 
pouvait plus être dissimulée : j'y envoyai des 
troupes pour la châtier ; ils se dispersèrent 
pour la plus grande partie. Je pardonnai sans 
peine à tous ceux dont la retraite témoignoit 
le repentir. Quelques-uns , plus obstinés dans 
leurs fautes , furent pris les armes à la main , 
et abandonnés à la justice. Leur crime rnéri- 
toit la mort : je fis en sorte que la plupart 
fussent seulement condamnés aux galères; et 
je les aurais même exemptés de ce supplice, 
si je n'eusse cru devoir suivre en cette ren- 
contre ma raison plutôt que mon inclination. 



2l4 MEMOIRES HISTORIQUES, 
SAVOIR PUNIR. 

Nous serions trop heureux , mon fils , si 
nous n'avions jamais qu'à obliger et à faire 
des grâces. Mais Dieu même, dont la bonté 
n'a point de bornes , ne trouve pas toujours 
à récompenser , et est quelquefois contraint 
de punir. Quelque douleur que nous ayons de 
faire du mal , nous devons en être consolés , 
quand nous sentons en nous-mêmes que nous 
le faisons comme lui , par la seule vue juste 
et légitime d'un bien mille fois plus considé- 
rable. Ce n'est pas répandre le sang de nos 
sujets , c'est plutôt le ménager et le conserver , 
que d'exterminer les homicides et les mal- 
faiteurs : c'est se laisser toucher de compas- 
sion plutôt pour un nombre infini d'innocens , 
que pour un petit nombre de coupables. L'in- 
dulgence pour ces malheureux particuliers 
seroit une cruauté universelle et publique. 

Je ne vous parlerois pas ainsi , mon fils , si 
j'avois remarqué en vous le moindre penchant 
à une sévérité excessive , pour ne point dire 
à cette humeur sanguinaire et farouche , in- 
digne d'un homme , bien loin d'être digne d'un 
roi. Au contraire , je tâcherois de vous faire 
connoître le charme de la clémence r la plus 
/ royale de toutes les vertus , puisqu'elle ne peut 



ANNÉE 1662. 2i5 

jamais appartenir qu'à des rois ; la seule par 
qui on peut nous devoir plus qu'on ne nous 
sauroit jamais rendre : j'entends la vie et l'hon- 
neur; la plus grande enfin de toutes les choses 
qu'on peut révérer en nous, puisqu'elle est 
comme d'un degré au-dessus de notre puis- 
sance et de notre justice» 

Mais , autant que j'en puis juger par les ac- 
tions de votre enfance , les observant , comme 
je le fais, avec soin , vous serez , et j'en loue 
Dieu de tout mon coeur , compatissant, facile 
à être appaisé , et aurez beaucoup moins à 
vous défendre de la colère , de la haine et de 
la vengeance , que des défauts opposés. Qu'on 
ne vous surprenne point seulement par le 
propre amour que vous aurez pour la gloire , 
en vous faisant passer ces défauts pour des 
vertus. L'applaudissement les suit d'abord ; 
mais le mépris ne tarde guère à venir après 
lui ; et l'on connoît que si ce ne sont en un 
prince les pères de tous les vices , ce sont du 
moins les plus dangereux. Oterla rigueur aux 
loix , c'est ôter l'ordre , la paix et le repos au 
monde ; c'est s'ôter à soi-même la royauté. 

Quiconque pardonne trop souvent, punit 
presque inutilement le reste du temps ; car 
dans cette terreur qui retient les hommes du 
mal , l'espérance de l'impunité ne fait guère 



Jtfi MÉMOIRES HISTORIQUES^ 
moins d'effet que l'impunité même. Vous 
n'achèverez pas la lecture de ces mémoires , 
mon fils, sans trouver des endroits où j'ai su me 
vaincre moi-même , et pardonner des offenses 
que je pouvois justement ne jamais oublier. 
Mais en cette occasion où il s'agissoit de l'Etat , 
des plus pernicieux exemples, et du mal le 
plus contagieux du monde pour tout le reste 
de mes sujets , d'une révolte à main armée 
qui n'attaquent pas mon autorité en quelque 
partie moins importante , mais dans son propre 
fondement , je crus me devoir vaincre d'une 
autre sorte , en laissant punir ces misérables, 
à quij'aurois voulu pouvoir pardonner. La dou- 
leur que j'en eus a été bien récompensée , par 
la satisfaction de voir , que leur châtiment m'a 
empêché depuis d'avoir jamais besoin d'un 
pareil remède. 

Il étoit alors d'autant plus important de ré- 
primer de pareils mouvemens , que ma pros- 
périté commençoit à faire de l'envie , et que 
la coutume de nos voisins est d'attendre leurs 
ressources des révolutions de la France , se 
formant des espérances vaines et chimériques 
à la moindre apparence de nouveauté- 



ANNÉE 1662. 217 

AFFAIRES ÉTRANGÈRES. 

J'observois alors avec soin les démarches du 
prince Charles de Lorraine , mécontent du 
traité que j'avois fait avec son oncle , et je 
tâchois d'aller au-devant de tout ce qu'il pou- 
voit émouvoir contre moi , n'étant nullement 
à craindre par ses propres forces. 

A l'égard des électeurs et des autres princes 
de l'Empire , sans attendre qu'il" les engageât 
à me parler pour lui , et tâchât de me brouil- 
ler avec eux , par les réponses même que je 
serois obligé de leur faire , je leur demandai 
moi-même le premier, qu'ils ne me demandas- 
sent rien en sa faveur. Je l'obtins , et il me 
fut plus aisé de prévenir leurs instances , qu'il 
ne l'eût été de m'en défendre. 

L'Empereur étoit très-occupé par la guerre 
contre les Turcs, et il avoit témoigné assez 
d'envie de bien vivre avec moi , s'étant résolu 
à m'écrire le premier , comme je vous l'ai déjà 
dit ailleurs, contre ses prétentions passées. 
Mais cette bonne disposition pouvoit chan- 
ger ; il pouvoit faire la paix sans aucune par- 
ticipation des autres potentats de l'Europe , 
et se servir contre moi des mêmes secours 
qu'on lui avoit donnés contre cet ennemi 
commun. Je fis en sorte, par diverses négo- 



2l8 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

dations, que ces secours ne lui fussent pas 
donnés en argent comme il le souhaitoit , mais 
en troupes dont il ne pouvoit abuser ; et je fus 
d'autant plus volontiers écouté par- tout, qu'en 
cela mon intérêt particulier s'accordoit avec 
l'utilité publique. 

Quant au roi d'Espagne , je souhaitois de 
lui faire approuver le traité de Lorraine , et 
l'engager de telle sorte , que le prince Charles 
ne pût non plus rien attendre de lui. Mais à 
connoître l'humeur des Espagnols , une négo- 
ciation dans les formes m'auroit rendu le 
succès plus difficile , leur faisant connoître 
le désir et l'intérêt que j'avois de l'obtenir ; 
je pris un tour plus délicat et plus simple : 
j'écrivis sur ce sujet au roi Catholique , 
mais une lettre conçue de telle sorte, qu'il 
étoit impossible d'y faire réponse , sans louer 
ou condamner mon procédé. Elle étoit de ma 
propre main , afin que l'honnêteté l'obligeât 
d'autant plus à y répondre. Il le fit ; et ne 
se trouvant pas en état ou en volonté de me 
contredire , il me donna aussi de sa main propre 
une approbation pour ce traité , plus formelle 
et plus précise que je n'aurois osé l'espérer. 



ANNÉE l665. Sig 



NOTES SOMMAIRES, 

Faisant suite de la première partie des 
Mémoires historiques. 

années i663, i664 et i665. 



N. B. Ainsi que nous l'avons dit dans 1' Avertissement, 
les Mémoires qui se rapportent à ces années ne se sont 
point trouvés , quoique plusieurs passages de ceux de 
l'année 1666 semblent indiquer qu'ils avoient été rédigés 
ainsi que les autres. Nous n'avons donc , pour remplir 
cette lacune, que des notes sommaires, qui sont en brouil- 
lon , écrites de la main de Pellisson , à qui le roi les avoit 
dictées , ou qui les avoit copiées sur celles du roi. Car il 
est facile de voir , qu'elles sont toutes semblables à celles 
qu'on a de la main de Louis xiv , pour l'année 1666, et 
que nous avons insérées dans le second volume à la fin de 
cette première partie de ses OEuvres. Les éclaircissemens 
que nous ajoutons à quelques-unes de ces notes , en ren- 
dront la lecture moins aride et plus instructive. 



JL a ferme des aides et entrées pour les vivres, 
à douze millions. 

Au commencement de i663, l'examen de 
toutes les recettes et dépenses de 1662. 

La recette de i663, trouvée augmentée de 



Ê20 MEMOIRES HISTORIQUES, 
vingt-cinq millions de livres , a monté à qua- 
rante-six millions, au lieu de vingt-un millions 
qu'elle montoit en septembre 1661. 

Décharge de la taille de quarante -huit 
millions en 1661, à trente-huit en i663. 

Remise de trois livres par chaque minot 
de sel. 

Augmentation de trois millions sur les fermes 
des gabelles et des entrées. 

Nouveau rachat des aides aliénées en 1637 
et 1640. 

[ Il paroît essentiel de suppléer à l'insuffisance de ces 
notes. C'est ce que nous ferons par un fragment de l'ex- 
cellent ouvrage de M. de Forbonnais. Il offre non-seulement 
l'explication et le développement de ces divers articles, 
mais encore leur rectification à plusieurs égards. 

« Il est facile de juger combien cette grande quantité 
d'aliénations ( de diverses parties des taxes ) avoit diminué 
le revenu de la ferme générale des aides. Elles avoient pro- 
duit très-peu dé chose ; et le peuple , indépendamment du 
paiement des droits , étoit énormément fatigué par la mul- 
tiplicité des régisseurs. Le roi , en les réunissant dans un 
seul bail , soulagea considérablement ses sujets , et aug- 
menta ses produits , de manière qu'il fut en état de rem- 
bourser en fort peu de temps le capital de l'aliénation , 
avec l'intérêt au denier 18. Quoique , en 1662 , il eût été 
passé bail de la ferme générale des aides , le roi s'étoit 
réservé la liberté de déposséder le fermier , en le dédom- 
mageant de la somme de quatre cent mille livres : « Recon- 
« noissant bien , dit-il , que la licence de la guerre et l'aug- 



ANNÉE l66 3. 221 

» mentation des tailles ayant appauvri nos peuples , nos 
» fermes , qui ne sont, à bien prendre , que des parcelles 
» de V abondance qui accompagne inséparablement le bon- 
» heur de la paix , s 3 en étoient considérablement ressen- 
» des ; et que la diminution de dix millions de livres que 
» nous avons faite par chacun an sur nos tailles , et le 
» bon ordre apporté en nos provinces, feroient cesser les 
« difficultés du recouvrement ». 

« Le nouveau bail fut passé à Jean Rouvelin , pour la 
somme de treize millions sept cent vingt mille livres. Les 
droits qui lui étoient abandonnés étoient les entrées de 
Paris et de tous les lieux où elles étoient établies ; le do- 
maine et le barrage de Paris ; les droits sur le pont de 
Joigni; le tiers retranché en 1660 au profit du roi sur le 
revenu des domaines et droits aliénés ou engagés , avec 
permission au fermier d'acquérir les deux autres tiers sur 
le pié du contrat d'engagement; les cent mille livres dues 
annuellement par les intendans des postes qui en avaient 
le privilège ; les sorties de Champagne , Picardie et Sois- 
sonnais ; les droits dont nous venons de voir la réunion , 
à l'exception d'une moitié des octrois des villes auxquelles 
elle fut rendue ». 

« On jugera des améliorations faites dans cette année et 
la précédente par la récapitulation des revenus et des 
charges, en i663. ( £n voici le résumé : ) 

Revenus . , 88,906,002 liv - 

Charges 37,784,200 

Net.... 5i, 121,802 

» La totalité de la recette des finances étoit augmentée 
de treize cent mille livres environ ; les tailles étoient dimi- 
nuées d'environ trois millions ; les fermes étoient augmen- 



29,2 MEMOIRES HISTORIQUES, 
tées d'onze cent mille livres : ainsi le peuple étoit soulagé 
de près de trois millions en remises sur les impôts forcés ; 
cependant les charges étant diminuées de cinq millions en- 
viron , les parties du trésor royal furent accrues de près 
de sept millions ». (Recherches et Considérations sur les 
Finances de France, tom. 1 , in-^ 0m y Baie , 1758, p. 3io 
et 3n. 

2V". B. Le marc d'argent valoit alors 26 liv. 10 s. ; ce 
qui porte à beaucoup plus du double toutes les sommes 
ci-dessus. ] 

Application prodigieuse au rétablissement 
de la marine et de la navigation. 

[ Colbert pressa le Roi d'y remédier , lui en offrit les 
moyens , et il les adopta. ] 

Emploi des vaisseaux et de grandes sommes 
de deniers pour nettoyer les mers et protéger 
le commerce. 

[ Contre les corsaires qui s'étoient prodigieusement 
multipliés. Ce fut pour le même objet qu'on voulut former 
en 1664 à Gigeri sur la côte d'Afrique, un établissement 
qui donna lieu à la malheureuse expédition sur laquelle 
on trouvera un assez grand nombre de lettres dans la troi- 
sième partie de cette collection. ] 

Expliquer combien cet article est important. 

Application au fait des péages qui se levoient 
par eau et par terre sur toutes sortes de mar- 
chandises. 



ANNÉE l6 64. 22% 

Suppression d'une infinité d'offices des 

du royaume. 

£ L'ouvrage précité supplée ainsi cette lacune. « On 
» supprima ( i663) les grands contrôleurs , receveurs et 
« autres employés au maniement des deniers communaux , 
» établis pour la première fois en 1 5 1 4 j supprimés et re- 
» créés à plusieurs reprises ». ] 

Pensions aux gens de lettres français et étran- 
gers. 

[ Ce fut au commencement de i663, que Louis xiv 
voulut marquer publiquement le désir d'encourager les 
lettres et les arts , en accordant des pensions ou des en- 
couragemens à ceux qui les cultivoient dans le royaume 
et les pays étrangers. On trouve , pag. 169 et suiv. des 
manuscrits de M. Colbert , la liste qui suit des pensions 
accordées par le roi avec les motifs , qui n'ont pas tous 
été confirmés par la postérité , et dont quelques-uns pa- 
roissent bizarres. 

Au sieur de la Chambre , médecin ordinaire 
du roi, excellent homme pour la physique et 
pour la connoissance des passions et des sens , 
dont il a fait divers ouvrages fort estimés , 

une pension de 2000 liv « 

Au sieur Conrard , lequel , sans connoissance 
d'aucune autre langue que sa maternelle , est 
admirable pour juger de toutes les produc- 
tions de l'esprit , une pension de i5oo 

Au sieur le Clerc , excellent poète français. . . . 600 
Au sieur Pierre Corneille , premier poète dra- 
matique du monde 2000 X 



22^ MEMOIRES HISTORIQUES, 
Au sieur Desmaretz , le plus fertile auteur et 
doué de la plus belle imagination qui ait ja- 
mais été. [Voyez Boileau , qui riavoit pas 

encore de pension. ) 1 200 liv. 

Au sieur Ménage _, excellent pour la critique 

des pièces 3000 

f Au sieur abbé de Pure , qui écrit l'histoire en 

latin pur et élégant 1000 

Au sieur Boyer , excellent poète français. 

{Voyez Boileau.) 800 

Au sieur Corneille le jeune (Thomas), bon 

poète français et dramatique 1000 

Au sieur Molière , excellent poète comique . . 1 000 
Au sieur Benserade , poète français fort agréa- 
ble 1 5oo 

Au Père Le Cointre , de l'Oratoire , habile pour 

l'histoire 1 5oo 

Au sieur Godefroi, historiographe du Roi... 36oo 
Au sieur Huet, de Caen , (depuis évêque 
d'Avranches), grand personnage qui a tra- 
duit Origène 1 5oo 

Au sieur Charpentier , poète et orateur fran- 
çais • . 1 200 

Au sieur abbé Cotin , idem. [Voyez Boileau.) 1200 
Au sieur Sorbière , savant es lettres humaines. 1000 

Au sieur Dauvrier , idem 3ooo 

Au sieur Ogier , consommé dans la théologie 

et les belles-lettres. . , i5oo 

Au sieur V allier , professant parfaitement la 

langue arabe 600 

A l'abbé Le Vayer , savant es belles-lettres. . 1000 
Au sieur Le Laboureur > habile pour l'histoire. 1200 



ANNÉE l664. 225 

Au sieur de Sainte- Marthe , idem . . 1 200 lit. 

Au sieur du Perrîer , poète latin 800 

Au sieur Fléchier , (depuis évêque de Nîmes ) , 

poète français et latin 800 

Aux sieurs de Valois , frères , qui écrivent 

L'histoire en latin 2400 

Au sieur Mauri , poète latin. . „ 600 

Au sieur Racine , poète français , (N. B. qu'on ^ 

ne trouvoit pas alors excellent.} 800 

Au sieur abbé de Bourzeis , consommé dans la 
théologie positive scbolastique , dans l'his- 
toire , les lettres humaines et les langues 
orientales 3ooo 

Au sieur Chapelain , le plus grand poète fran- 
çais qui ait jamais été , et du plus solide ju- 
gement. ( Voyez Boileau , et N. B. que ce 
Chapelain passoit pour avoir présidé à la dis- 
tribution de ces pensions. ) 3ooo 

Au sieur abbé Cassaigne , poète , orateur et 

savant en théologie.. l5oo 

Au sieur Perrault, habile en poésie et en belles- 
lettres 1 5oo 

Au sieur Mézerai , historiographe 4 0O ° 

Les étrangers sont Heinsius , Vossius , Hujghens , (Hol- 
landais qui a inventé les pendules) , Behlerus , 6tc. dont 
les pensions sont de 12 et de i5oo liv. ] 

Grands bâtimens, leur magnificence. 
Rétablissement de toute manufacture. 
Tapisseries , peintures , &c. 
En 1664, diminution sur les tailles de trois 

(EUV. DJE LOUIS XIV. TOME I. l5 



2Q6 mémoires historiques, 
millions de livres , à trois millions cinq cent 
mille livres. 

[ « Les tailles , comme la charge la plus pesante sur 
» l'industrie et sur les pauvres , avoient mérité ses ( de 
» Colbert ) premiers soins ; elles se trouvoient réduites 
» à trente-six millions , de cinquante où il les avoit trou- 
» vées ». Recherches sur les Finances , pag. 3 1 5. ] 

Compagnie des Indes orientales et occiden- 
tales. 

[ La compagnie des Indes existait depuis Henri-le- 
Grand ; mais elle n'avoit point prospéré , et les Anglais , 
ainsi que les Hollandais , partageoient ce commerce. Col- 
bert voulut la rétablir. Tous les ordres de l'Etat furent 
invités à y prendre part. Le Roi avança quatre millions; 
mais de bons établissemens dans les Indes et le commerce 
libre eussent produit plus d'avantages que ces dépenses qui 
n'empêchèrent pas que la compagnie ne restât pendant 
cinquante ans dans le même état de nullité. 

La compagnie des Indes occidentales fut établie en i665, 
avec la concession du commerce exclusif, pendant qua- 
rante ans , dans tous les pays sous cette dénomination. On 
y ajouta le commerce d'Afrique. Par malheur , cette com- 
pagnie commença par abuser de son privilège , et par 
affamer les colonies , en arrêtant les importations de plus 
de cent bâtimens hollandais , dont elle étoit incapable de 
remplacer les chargemens. Cependant on répara ces pre- 
mières fautes , et ce commerce , devenu florissant , seconda 
les autres efforts que l'on commençoit à faire en faveur 
de la marine. ] 

Réformation du tarif des cinq grosses 
fermes. 



ANNÉES l664 ET 65. 227 

La difficulté et utilité de ce travail. 

Tout ce gain s'est fait à l'égard des rentes. 

Avantage de trois millions cinq cent mille 
livres tous les ans, sur les tailles, à remettre au 
peuple. 

Les comptes du trésor royal, rendus en 1664, 
pour 1662 et i663. Ordre établi pour 

Suppression des trésoriers de l'Epargne et 
des trésoriers des Parties casuelles. 

Remise aux marchands de la pêche, et des 

huiles de baleine et des soufres pour le 

bien du commerce. 

Rétablissement des manufactures en France : 
le Roi s'habille et donne des étoffes à toutes 
les personnes de sa cour. 

L'ordre des finances ; ordonner de toutes 
les dépenses , signer toutes les ordonnances 
après les avoir toutes exactement examinées ; 
voir toutes ces mêmes dépenses , enfin 
celles de chaque mois ; arrêter de sa main 
toutes les recettes dans les registres des fonds, 
au commencement de chaque année , et toutes 
les dépenses après l'année expirée. 

Arrêter de sa main les rôles de l'Epargne , 
même de comptant , et tous les états au 
vrai. 

[ Nous avons vu nous-mêmes aux archives du Gou- 
vernement une suite de ces acquis comptans divisés par 



228 MÉMOIRES HISTORIQUES, 

semestre. Chacun d'eux porte ces mots de la main an 
Roi : Je sais l'objet de cette dépense. Les états au vrai par 
semestre sont arrêtés aussi de sa main , avec la somme 
totale écrite en toutes lettres. ] 

Faire rendre compte du trésor royal à la 
chambre, dans les six premiers mois après 
l'année expirée. 

Ne remettre jamais cette nature de travail , 
étant la seule sûreté du Roi , ne devant jamais 
se fier sur une matière si délicate. 

En i665, rachat des impôts et billon de 
Bretagne et des aides aliénées depuis i6i4. 

Achat du duché de Pontreine , ce qui 
n'avoit jamais été pratiqué par aucun roi de 
France. 

[ Ce nom est très-peu lisible dans l'original. Peut-être* 
faut-il lire Pondevaux, terre qu'on croit située en Fran- 
che-Comté , où il est possible que Louis xiv ait cherché à 
avoir un pié , avant qu'il tentât la conquête de cette pro- 
vince en 1668. On trouve dans l'Histoire de Louis xiv , 
par Pellisson , tom. 11 , pag. 3io, , que le château de Mar- 
nai appartenoit à la belle-mère du duc de Pondevaux , qui 
avoit eu un ordre secret de s'en assurer , sous prétexte 
d'intérêts domestiques, ce qui fut exécuté. ] 

Maladie de la reine-mère, inquiétude du Roi, 
les bonnes qualités de cette princesse. 

FIN DU TOME PREMIER. 



TABLE 
DU CONTENU DE CE VOLUME. 



vjhirographie , ou Copie figurée de l'écriture originale 
des hommes illustres qui ont le plus marqué , sous le 
règne de Louis xiv , dans la carrière des armes , des 
affaires et des lettres; rassemblée par M. le général 
Grimoard. 

Avertissement sur les écrits de Louis xiv , et sur tout ce 
qui compose la collection de ses OEuvres, par M. Grou- 
velle. page l 

Considérations nouvelles sur Louis xiv , par le même , 5 1 

Mémoires historiques et politiques , ou Instructions de 
Louis xiv pour le Dauphin , son fils. Première partie. 3 

ANNÉE l66l. 

LIVRE PREMIER. 3 

Vues générales. 3 

Etat de la France en 1661 . 8 

Relations extérieures. 1 4 

Amour du travail. 19 

Premières dispositions. 33 

Choix des ministres. 27 

Distribution des emplois. 3o 

Motifs de ce choix. 34 

Craindre les flatteurs. 3& 



23o TABLE. 

LIVRE SECOND. page 41 

Sectiox première. 41 

Prendre conseil. 4* 

Décider soi-même. 43 

Soulagement des peuples. 46 

Réforme judiciaire. 47 

Motifs de ces résolutions à l'égard de la magistrature. 5t 

Autres réformes. Clergé , gouverneurs , &c. 56 

Affaires étrangères. Mariages. 61 

Distinctions sur la foi des traités. 63 
Conduite des Espagnols. Mariage du roi d'Angleterre. 65 

Suite des affaires étrangères. 68 
En quoi consiste la dignité des empereurs d'Allemagne. 70 

Les rois de France leur sont égaux. 76 

Précautions politiques. 77 

Les succès ramènent vers Dieu. 81 

Jansénisme. Port-Royal. 83 

Protestans. 84 

Motifs d'attachement à la religion. 89 

Premières notions religieuses. 93 

Section seconde. 101 

Rétablissement des finances. Fouquet arrêté. 101 

Le Roi se charge des fonctions de surintendant. 104 

Conseil royal. Suite des réformes. 108 

Amélioration de la comptabilité et du revenu. 1 i 1 

Chambre de justice. Liquidation. 1 1 3 

L'utilité de ces travaux les rend agréables. 1 15 

Préséance. L'ambassadeur de France insulté par les Espa- 
gnols. 118 
Réflexions sur la conduite et les résultats de ce démêlé. i3i 
Autres prétentions de l'Espagne repoussées* 1 4<* 



TABLE. a3l 

Naissance du Dauphin. pag e * 4 * 

Diverses mesures de gouvernement. 1 4* 

ANNÉE l662. 

LIVRE TROISIEME. *4 6 

Section première. 146 

Importance de l'administration des finances. 146 

Disette. i5o 

Affection des peuples. i5>4 

Autres règlemens de finances. i55 

La Lorraine cédée à la France. 160 

Dunkerke vendu à la France. 167 

Réflexions sur ces deux affaires. 1 78 

Section seconde. 181 

Politique extérieure. 181 

Réflexions. l85 

Procédé du roi d'Espagne. 187 
Carrousels. Considérations sur ces sortes de fêtes. 189 

Devise de Louis xiv. l$5 

Gouverneurs des villes. 197 

Archevêché de Paris. 198 

Choix de sujets pour les bénéfices» 2©o 

Section troisième. 2o5 

Diminution de l'armée. 2o5 

Administration des forêts. 207 

Amélioration dans les finances. 209 

Savoir punir. 3 1 4 

Affaires étrangères. a 1 7 



1^1 TABLE. 

NOTES SOMMAIRES, faisant suite de la première partie 
des Mémoires historiques , pour les années i663 , 1664 
et 1 665. page 2 1 9 

Pensions aux gens de lettres français et étrangers. 22 3 



FIN DE LA TABLE. 



FAUTES A CORRIGER. 



TOME I. 

Page il des Mémoires historiques , ligne 1 4 de la note , l'inci- 
dent, ajoutez du formulaire. 

TOME IL 

Page 35, ligne 1 de la note, Simon - Armand , lisez Simon 
Arnauld. 

ioa 2, Annibal Schestelt,/j\?ez Annlbal Schestedt. 

i4 2 i5, vouloit , lisez voulut. 

194 3 de la note, la cinquième partie , lisez les addi- 

tions aux OEuvres. 

207 22 et 2 3, quintal, lisez quartier ou quartal. 

217 dernière, fresler , lisez ferler. 

226 22, leur , lisez lui. 

287 9 de la note, le conclure , lisez la conclure. 

297 6 de la note , colletet politique, lisez Colletet 

politique. 

335 1 de la note, la cinquième partie , lisez les addi- 

tions aux OEuvres. 

369 2 et 3 de la n ote,trent e-quatre, lisez trente-deux. 

4i8 17 et 18, Romains , Usez romans. 

484 22, s'attache et maintienne, lisez s'attache à main- 

tenir. 

TOME III. 

Page 8, ligne 1 5, ni , Usez et. 

17 3 et 4 de la note, Croisilles , son frère, lisez 

Catinat , son frère aîné. 
55 19, Richebourg , lisez Risbourg. 

63 11, Richebourg, Usez Risbourg. 

TOME IV. 

Page 90, ligne 1 de la note , et qu'il , lisez qu'il. 

98 2o,Bellecuisse, Madame de Sévignele nomme 

Belleguise. 
3o6 8, que je ne dise , lisez que je dise. 

TOME V. 

Page 14, lignes 2 et 3 de la note, la Notice sur Louis xiv, lisez 
les considérations sur Louis xiv. 
l'î) 1 de la note, Flocelle , lisez Flécelle. 

02G dernière de la note , d'Arquein , lisez d'Arquieu 



/ T O M E V I. 

Page 5, ligne n, ne nous attire, lisez ne vous attire. 

3o 18, Tunci et le marquis d'Aise, lisez Tana et le 

marquis d'Aix. 

5a 27, ils sont éclairés , lisez ils sont trop éclairés. 

62 a4»Hanach , lisez Harrach. 

lai 9, finalement sur , lisez finalement si bien sur. 

128 20, Nurembrg , lisez Nuremberg. 

1 35 11, l'alliance , Usez les alliances. 

264 1 2, Or vous dites , lisez Or nous dites. 

38o 27, lord Southwell , lisez M. Southwel. 

390 19, de lui laisser , lisez de le lui laisser. 

426 i,3, prétendre en Angleterre, lisez prétendre éta- 

blir en Angleterre. 
470 27, on engageoit , lisez on changea. 

477 i5, lord Pretton , lisez lord Preston 



AVIS AU RELIEUR. 

Il placera les matières du premier volume dans Tordre 
suivant : i°. l'Avis des Libraires ; 2°. la Chirographie 9 ou 
Copie figurée des écritures ; 3°. l'Avertissement sur les 
écrits de Louis xiv , avec les Considérations sur ce Prince ; 
4° la première partie des Mémoires historiques. 

Les lettres gravées composant la Chirographie doivent 
être collées par ordre de numéros à la suite de leur expli- 
cation imprimée. Il faudra coller le pli des numéros i et 4 
dont la feuille est double , sur un onglet de dix à douze 
lignes de largeur. On aura attention en ébarbant et en 
ployant lesdites lettres > de laisser en haut , en bas et sur 
la droite assez de marge pour que récriture ne puisse être 
rognée à la reliure. 

Il y a cinq cartons qui doivent être placés ainsi: 

Deux au tome n , pages 23o, et. 240 — 291 et 292. 

Deux au tome ni , pages 5 et 6 — 47^ et 4 76. 

Un au tome v, pages 259 et 260. 






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°C Louis XIV, king of France 

129 Πuvres de Louis :CEV 

A3 

1306 

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